Jean de Joinville : le témoin de saint Louis

Jean de Joinville (vers 1225-1317), sénéchal de Champagne et compagnon de saint Louis à la septième croisade : sa vie, son livre (1309), où le lire.

Romain Croisade 7 min

Un vieux chevalier assis à un pupitre de bois dans la salle d'un château dicte à un scribe ; au mur, un bouclier de croisé, et par la fenêtre un fleuve et des tentes sous une bannière fleurdelisée

En bref

Jean de Joinville (vers 1224-1317), sénéchal de Champagne. Croisade : septième (1248-1254), à Damiette, Mansourah, puis en Terre sainte jusqu'en 1254. Œuvre : Vie de saint Louis (« Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis »), achevée en 1309, en français. Intérêt : le seul grand témoin français de la septième croisade, et le portrait vivant du roi saint. Limite : écrit plus de cinquante ans après les faits, par un ami du roi.

Si l'on connaît saint Louis autrement que par ses lois et ses cathédrales, c'est grâce à un vieux chevalier de Champagne qui, au soir de sa vie, a voulu dire ce qu'il avait vu. Voici qui était Jean de Joinville, ce que contient son livre et comment le lire. Il complète, parmi les chroniqueurs des croisades, le portrait du roi croisé.

Qui était Joinville ?#

Né vers 1224-1225 au château de Joinville, sur la Marne, Jean est le fils de Simon de Joinville, sénéchal de Champagne : il hérite de la charge, qui fait de lui l'un des premiers officiers du comte. Il est un jeune seigneur sans histoire quand la septième croisade est prêchée, après la perte de Jérusalem en 1244.

Il prend la croix et part en 1248. Avant le départ, il fait pénitence, se confesse, et quitte sa terre à pied, pieds nus et en chemise, pour visiter les sanctuaires voisins, sans oser, dit-il, se retourner vers son beau château, de peur que le cœur ne lui manque. À Chypre, il est si endetté qu'il entre au service du roi, qui le retient à son service avec d'autres chevaliers. Ce lien ne se défera plus.

En Égypte, il est de la prise de Damiette (1249), puis de la bataille de Mansourah, où il est blessé. Pris dans la retraite avec l'armée, malade, il est libéré avec le roi. Quand les barons rentrent en France, Louis lui demande de rester avec lui : il demeure quatre ans en Terre sainte (1250-1254), à Acre, Césarée, Jaffa, Sidon, où le roi relève les murailles. Il rentre avec lui en 1254.

Revenu chez lui, il sert le roi à la cour, puis témoigne en 1282 à l'enquête pour la canonisation. En 1270, quand Louis reprend la croix pour Tunis, il refuse de le suivre : il estime que servir et défendre ses gens, qui ont déjà tant souffert de la première croisade, importe davantage. Il survit près d'un demi-siècle à son roi et meurt le 24 décembre 1317, à plus de quatre-vingt-dix ans.

Quelle est son œuvre ?#

Sa Vie de saint Louis est commandée par la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, morte en 1305 avant de la lire. Joinville l'achève en 1309 et la remet au futur Louis X, arrière-petit-fils du saint roi. Elle est écrite en français (champenois), non en latin, et dictée plutôt qu'écrite : le ton est celui de la conversation d'un vieillard devant sa cheminée.

Le livre se compose de deux parties principales. La première, « les saintes paroles et les bonnes mœurs » du roi, rassemble ce que Joinville a entendu de lui : sa justice rendue sous un chêne à Vincennes, sa charité, son horreur du blasphème, sa dévotion. La seconde, « les grands faits et les grandes chevaleries », raconte la croisade d'Égypte et de Terre sainte, avec des épisodes qui n'existent nulle part ailleurs : la tempête qui menace le roi au retour, la rencontre avec les envoyés du Vieux de la Montagne, chef des Assassins, qui viennent demander tribut à Acre. Il n'a pas suivi le roi à Tunis et ne raconte sa mort qu'après coup, de seconde main.

Le manuscrit original est perdu : le texte le plus ancien conservé est une copie du XIVᵉ siècle. Cela explique que les éditeurs, depuis Natalis de Wailly au XIXᵉ siècle, discutent encore la graphie exacte.

Quel est son point de vue, et quels sont ses partis pris ?#

Joinville n'est ni clerc, ni historien de métier, ni diplomate. Il est chevalier laïc, et cela se voit : il décrit les gués, les chevaux, les armures, les repas, la peur, les plaisanteries entre compagnons. Il avoue ses faiblesses, dit sa peur, son chagrin de quitter les siens. Cette franchise rend le portrait de Louis crédible.

Ses partis pris sont ceux d'un ami fidèle. Il écrit pour faire connaître un saint, après la canonisation de 1297. Il minimise les erreurs du roi ; s'il juge en 1270 que la nouvelle croisade est une faute, il ne remet jamais en cause l'idéal de Terre sainte. Il écrit aussi de mémoire, plus de cinquante ans après : les chiffres sont flous, certaines dates se contredisent. L'historien le recoupe donc avec les sources musulmanes, notamment Ibn Wasil et Maqrizi, qui confirment l'ensemble, et avec les lettres de l'époque.

On doit aussi à Joinville de ne jamais rire de la foi : le roi lui demande un jour s'il préférerait être lépreux ou avoir commis un péché mortel, et Joinville répond franchement qu'il préférerait trente péchés mortels ; le roi le reprend alors, en substance, que nulle lèpre n'est aussi laide que le péché. Ce n'est pas une légende dorée : c'est un homme d'armes qui rapporte comment on l'a corrigé.

Que lui doit-on ?#

D'abord, la matière de la septième croisade vue de l'intérieur : le débarquement devant Damiette, la charge qui perd Robert d'Artois, la captivité et le courage du roi malade devant ses geôliers. Sans lui, on ne saurait presque rien du séjour de 1250-1254 en Terre sainte, sinon par des chroniqueurs plus lointains.

Ensuite, le visage de saint Louis : un roi qui s'assied par terre pour juger, qui plaisante, qui fait apporter à manger à ses hommes, qui prie à voix basse. C'est ce Louis-là que la tradition a retenu, et la canonisation de 1297 s'est appuyée sur des témoignages comme le sien.

Enfin, un des premiers grands textes en prose française non liturgique : à ce titre, Joinville intéresse autant l'historien des mots que celui des croisades.

Où le lire ?#

Le texte ancien est dans le Recueil des historiens des croisades (Historiens occidentaux) et dans l'édition de Natalis de Wailly (1874). Pour le lecteur d'aujourd'hui, il existe des traductions en français moderne, avec le texte original en regard, par exemple celle de Jacques Monfrin (Classiques Garnier). Jacques Le Goff a consacré à Saint Louis une étude monumentale (Gallimard, 1996) qui s'appuie largement sur Joinville. On commence volontiers par les chapitres de la bataille de Mansourah et du retour, puis par les « saintes paroles », qui se lisent comme des anecdotes.

Ce qui demeure#

Joinville nous laisse une fidélité. Il n'est pas parti en 1270, parce qu'il ne pouvait pas abandonner ses gens, mais il a passé le reste de sa vie à garder la mémoire de son roi, et c'est lui, plus que les juristes ou les prélats, qui a mis un visage humain sur la sainteté. Ce qui demeure est un livre où un chevalier de quatre-vingt-cinq ans dit, sans emphase, qu'il a vu un roi prier au milieu de la défaite, et qu'il l'a aimé.

Pour aller plus loin#

Sources

Chroniqueurs : Jean de Joinville, Vie de saint Louis (1309), éd. N. de Wailly (1874) et éd. J. Monfrin (Classiques Garnier) ; Ibn Wasil, Mufarrij al-kurub et Maqrizi, Kitab as-Suluk (récits musulmans de la même croisade) ; Guillaume de Saint-Pathus, Vie de saint Louis. Historiens : Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996) ; Jean Richard, Saint Louis (Fayard, 1983) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).

Questions fréquentes#

Qui était Jean de Joinville ?

Sénéchal de Champagne, seigneur de Joinville (Haute-Marne), né vers 1224-1225 et mort le 24 décembre 1317. Il suit saint Louis à la septième croisade (1248-1254), reste quatre ans auprès de lui en Terre sainte, puis écrit sa Vie de saint Louis, achevée en 1309.

Que raconte le livre de Joinville ?

Deux choses mêlées : les saintes paroles et les bonnes mœurs du roi, tels que Joinville les a entendues, puis ses grands faits d'armes et sa croisade d'Égypte et de Terre sainte, que l'auteur a vécue en témoin.

Joinville est-il une source fiable ?

Pour ce qu'il a vu et entendu, oui, c'est la source française majeure sur la septième croisade, recoupée par Ibn Wasil et Maqrizi côté musulman. Écrit cinquante ans après, de mémoire, il se trompe parfois sur les chiffres et les dates, et il est partial en faveur du roi.

Où lire Joinville aujourd'hui ?

Dans des éditions et traductions en français moderne de la Vie de saint Louis, par exemple celles de Jacques Monfrin (Classiques Garnier) et de Jacques Le Goff pour l'étude du personnage, ou dans le Recueil des historiens des croisades pour le texte ancien.

À lire aussi