Mansourah (8 février 1250) : la charge de trop
Le 8 février 1250, Robert d'Artois charge dans Mansourah malgré les ordres et y périt avec les Templiers ; Saint Louis tient pourtant le champ de bataille.
Mis à jour le 20 octobre 2026

En bref
Quand : mardi 8 février 1250 (Mardi gras). Où : sur le Nil, devant Mansourah, face au canal de l'Achmoun (Bahr as-Saghir). Belligérants : l'armée de la septième croisade (Louis IX, son frère Robert d'Artois, les Templiers du maître Guillaume de Sonnac, les Anglais de Guillaume Longue-Épée) contre l'armée égyptienne de l'émir Fakhr ad-Din puis des chefs mamelouks, dont Baybars. Forces : environ 15 000 hommes dont 2 500 chevaliers côté croisé ; l'armée égyptienne, supérieure en nombre. Issue : avant-garde anéantie dans la ville, Robert d'Artois mort, champ de bataille tenu par le roi mais campagne perdue.
Le matin du 8 février 1250, les croisés ont gagné ; le soir, ils ont perdu la guerre. Une seule charge, lancée trop loin, a coûté la vie au frère du roi et à des centaines de chevaliers du Temple. La bataille se comprend dans la campagne que raconte Saint Louis et la septième croisade, et le pilier La septième croisade (1248-1254) en donne le cadre complet.
Contexte : face à Mansourah, un canal infranchissable#
Damiette est tombée le 6 juin 1249. L'armée de Louis IX a attendu la fin de la crue, puis est descendue vers Le Caire. En décembre, elle campe devant Mansourah, ville neuve que le sultan a fondée en face de l'ancienne Damiette, de l'autre côté d'un bras du Nil, l'Achmoun. Six semaines durant, les croisés tentent de bâtir une chaussée ; le feu grégeois des Égyptiens la détruit nuit après nuit.
Dans le camp adverse, le sultan as-Salih Ayyoub, malade, est mort en novembre 1249 ; sa veuve Chajar ad-Durr cache la nouvelle en attendant l'héritier Turanshah, et l'émir Fakhr ad-Din commande l'armée. Les mamelouks bahrites, esclaves-soldats achetés par le sultan, forment sa cavalerie d'élite.
Forces en présence#
Louis dispose d'une armée venue de France, de Terre sainte et d'Angleterre, que le scorbut et les fièvres commencent déjà à entamer. Au premier rang, les Templiers, qui connaissent le pays, et les chevaliers de Robert d'Artois, frère du roi, prince ardent. En face, les Égyptiens ont l'avantage du nombre, de la rive fortifiée et d'une cavalerie légère mobile ; leurs chefs mamelouks, dont Baybars — le futur sultan —, sont des hommes de métier.
Déroulé#
Le gué. Un guide local — un Bédouin, disent les récits, que l'on paya fort cher — indique un passage guéable en amont. Le plan est arrêté la veille : à l'aube, l'avant-garde passera avec Robert d'Artois, les Templiers et les Anglais ; elle s'arrêtera sur l'autre rive et attendra que le roi, avec le gros de l'armée, ait franchi à son tour. Le roi fait jurer à son frère d'attendre.
L'aube : la surprise. Le passage est périlleux, les chevaux nagent par endroits, des cavaliers se noient. Mais l'avant-garde prend pied sur la rive et tombe sur le camp égyptien endormi. Fakhr ad-Din, qui était au bain, sort à demi vêtu et se fait tuer en voulant rassembler ses hommes. Le camp s'effondre ; les fuyards courent vers Mansourah.
La charge. C'est ici que tout bascule. Guillaume de Sonnac, maître du Temple, demande à Robert de s'en tenir au plan : l'armée n'a pas passé, la ville est pleine de cavaliers, il faut attendre le roi. Selon Joinville, Robert lui répond avec emportement, et le chevalier Foucaud du Merle, qui tient son frein et n'entend pas ce qu'on lui dit, crie seulement « Or à eux ! » ; les Templiers, ne voulant pas passer pour lâches, suivent. La troupe s'engouffre dans les rues étroites de Mansourah, y poursuit les fuyards jusqu'au palais du sultan. Les Égyptiens se ressaisissent alors sous la conduite de Baybars et d'autres chefs mamelouks, ferment les rues derrière et devant, et accablent des toits de pierres, de flèches et de javelots les chevaliers qui ne peuvent plus ni charger ni manœuvrer. Robert d'Artois est tué, avec le comte de Salisbury, Guillaume Longue-Épée, et la plus grande part des Templiers engagés (Matthieu Paris dit 280 frères ; l'évaluation reste incertaine). Seuls quelques-uns, dont le maître Sonnac, blessé, parviennent à regagner la rive.
Le roi tient. Pendant ce temps, Louis a passé avec le reste de l'armée sous les flèches, sans pont. Il charge, reprend le terrain, rejoint les Templiers survivants. Joinville, blessé de cinq coups, tient le gué avec les siens et voit le roi, casque doré en tête, l'épée à la main, mener cette journée « le plus beau chevalier » qu'il ait jamais vu. Au soir, les croisés campent sur la rive égyptienne, sur le terrain même du camp de Fakhr ad-Din. Quand on annonce à Louis la mort de son frère, il répond, selon Joinville, qu'il en rend grâces à Dieu de tout ce qu'il lui donne, et pleure en secret.
Pourquoi cela a tourné ainsi#
Une désobéissance, d'abord : une avant-garde qui avait mission d'attendre le gros de l'armée s'est lancée seule, enivrée de son premier succès. Une ville ensuite : la cavalerie lourde, sur laquelle reposait toute la tactique franque, est faite pour la plaine ; dans des rues étroites, ses atouts disparaissent. Un adversaire enfin : les mamelouks se rallient vite, et ils savent se servir des toits et des portes. Le sultan mort et son émir tué, l'armée égyptienne n'avait plus de tête ; elle en a retrouvé une en quelques heures, avec Baybars. Ce schéma — charge brillante, poursuite sans frein, piège — est celui que l'on retrouve de Hattin à la Forbie, et que développe pourquoi les croisades ont-elles échoué ?
Conséquences#
Louis garde le terrain, mais l'armée a perdu sa meilleure cavalerie. Les Égyptiens attaquent le camp le 11 février : les croisés tiennent, mais Guillaume de Sonnac, déjà éborgné le 8, y meurt. Turanshah arrive au Caire fin février et prend le commandement. Dans le camp franc, le scorbut et la dysenterie font des ravages, le ravitaillement est coupé sur le Nil. Le 5 avril, Louis ordonne la retraite vers Damiette ; le 6, à Fariskur, l'armée est rattrapée et se rend. Le roi, très malade, est fait prisonnier. Il sera racheté un mois plus tard, contre Damiette et une rançon de 400 000 livres. Les mamelouks, qui ont fait la décision à Mansourah, assassinent Turanshah en mai et fondent leur propre sultanat.
Ce qui demeure#
Mansourah est une leçon de discipline, mais aussi le jour d'une grande fidélité. Les Templiers, qui avaient déconseillé la charge, ont suivi leur prince plutôt que de le laisser mourir seul ; le maître Guillaume de Sonnac a continué à combattre, un œil perdu, jusqu'à la mort trois jours plus tard. Le roi, qui venait de perdre son frère, n'a pas lâché le champ de bataille et a remercié Dieu avant de pleurer. Et Joinville, qui a vécu ce jour de l'intérieur, en a laissé un récit sobre, l'un des plus beaux témoignages que nous ayons d'une bataille médiévale. Le rôle de l'ordre dans cette journée est retracé dans l'histoire complète des Templiers ; la place de Mansourah parmi les autres affrontements, dans toutes les batailles des croisades.
Sources
Jean de Joinville, Vie de saint Louis, §§ 202-264 (la bataille, le gué, la mort de Robert) · Lettre de Louis IX aux Français après la bataille (1250) · Matthieu Paris, Chronica majora, année 1250 · Al-Maqrizi, Kitab as-Suluk, année 647 de l'hégire · Ibn Wasil, Mufarrij al-kurub. — Jean Richard, Saint Louis (Fayard, 1983) ; Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996) ; Peter Jackson, The Seventh Crusade, 1244-1254: Sources and Documents (Ashgate, 2009) ; Robert Irwin, The Middle East in the Middle Ages: The Early Mamluk Sultanate (1986).
Questions fréquentes#
Qui a gagné la bataille de Mansourah ?
Personne nettement, mais les Égyptiens en tirent le bénéfice : le roi Louis IX garde le champ de bataille le soir du 8 février 1250, mais il a perdu son frère Robert d'Artois et la fleur de sa cavalerie, et l'armée ne franchira plus le canal.
Pourquoi Robert d'Artois a-t-il chargé dans Mansourah ?
Après avoir surpris le camp égyptien et tué l'émir Fakhr ad-Din, il a poursuivi les fuyards jusque dans la ville, contre l'ordre du roi et l'avis du maître du Temple, Guillaume de Sonnac, qui y voyait un piège.
Que s'est-il passé après Mansourah ?
L'armée reste deux mois dans un camp ravagé par le scorbut, puis, battant en retraite vers Damiette, elle est prise à Fariskur le 6 avril 1250 ; le roi est capturé puis racheté.