Les Templiers : histoire complète de l'ordre (1119-1314)
Fondés vers 1119 à Jérusalem, réglés à Troyes en 1129, gardiens de la Terre sainte, arrêtés le 13 octobre 1307 et supprimés en 1312 : l'histoire du Temple.
Mis à jour le 12 octobre 2026

En bref
Nom : Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon. Fondation : vers 1119-1120 à Jérusalem, par Hugues de Payns. Règle : concile de Troyes, 13 janvier 1129, sous l'influence de saint Bernard. Exemption : bulle Omne datum optimum, 29 mars 1139. Habit : manteau blanc, croix rouge (vers 1147). Sièges : Jérusalem, Acre (1191-1291), Chypre (1291-1307). Forteresses : Gaza, Safed, Tortose, Château-Pèlerin, Baghras, Miravet, Tomar. Batailles : Montgisard, Cresson, Hattin, Arsouf, Mansourah, Acre. Fin : rafle du 13 octobre 1307, bulle Vox in excelso (22 mars 1312), Jacques de Molay brûlé le 18 mars 1314. Héritiers : les Hospitaliers, Montesa, l'ordre du Christ.
Les Templiers sont l'ordre religieux et militaire fondé à Jérusalem vers 1119 pour protéger les pèlerins, devenu en deux siècles la première armée permanente de la Terre sainte et la plus grande puissance financière de la chrétienté, puis supprimé par le pape en 1312 au terme d'un procès conduit par le roi de France. Leur histoire tient en un paradoxe : des moines faisant vœu de pauvreté ont géré le trésor des rois, et des hommes morts par centaines pour la foi ont fini accusés de l'avoir reniée. Ce guide raconte toute l'histoire et résume chacun de ses grands chapitres ; la présentation courte se lit dans les Templiers, moines et soldats, le cadre général dans notre guide complet des croisades.
Les Templiers en cinq lignes#
Une poignée de chevaliers se voue, vers 1119, à la garde des routes de Jérusalem. L'Église en fait un ordre en 1129 : des moines, soumis à une règle, dont le métier est la guerre. Les donations de toute l'Europe leur donnent des centaines de maisons en Occident, qui financent des forteresses et des chevaliers en Orient. Ils sont de toutes les batailles, de Montgisard en 1177 à la brèche d'Acre en 1291, et ils y meurent en proportion plus que personne. Privés de leur raison d'être après 1291, ils sont arrêtés en France en 1307 sur l'ordre de Philippe le Bel, jugés pendant cinq ans et supprimés sans condamnation en 1312.
Le contexte : Jérusalem délivrée, les routes non#
Après la prise de Jérusalem en 1099, la plupart des croisés rentrent chez eux. Le royaume de Jérusalem n'a que quelques centaines de chevaliers pour tenir un pays entier, et les pèlerins qui débarquent à Jaffa doivent marcher deux ou trois jours, à travers des collines où rôdent les pillards et les cavaliers de la garnison égyptienne d'Ascalon. À Pâques 1119, selon Albert d'Aix, quelque trois cents pèlerins sont massacrés sur cette route. Le royaume a besoin de soldats qui ne repartent pas : c'est de ce besoin que naît le Temple.
Hugues de Payns, le fondateur#
Hugues de Payns, seigneur champenois des environs de Troyes, vassal du comte de Champagne, est en Orient vers 1119. Avec Godefroy de Saint-Omer et quelques compagnons — neuf, selon Guillaume de Tyr —, il prononce devant le patriarche de Jérusalem les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance des chanoines, et s'engage à garder les routes « contre les embûches des larrons ». Le roi Baudouin II les loge dans une aile de son palais, l'ancienne mosquée al-Aqsa, que les Francs appellent le Temple de Salomon : ils deviennent les « chevaliers du Temple ». Pendant neuf ans, raconte Guillaume, ils ne recrutent guère et vivent d'aumônes. En 1127, Hugues part pour l'Occident chercher une règle et des hommes ; il revient en 1129 avec les deux, et meurt vers 1136, maître d'un ordre qui compte déjà des maisons de l'Écosse à la Provence.
Le concile de Troyes (1129) et la Règle du Temple#
Le 13 janvier 1129, le concile de Troyes, réuni sous la présidence du légat pontifical Mathieu d'Albano, entend Hugues raconter la naissance de son ordre et lui donne une règle écrite. Le texte latin, en soixante-douze articles environ, reprend la vie des moines — office, jeûnes, silence, vêtement commun — et l'adapte à des hommes qui doivent aussi garder des chevaux et combattre. Saint Bernard, présent au concile, n'en est pas le rédacteur, mais son influence cistercienne s'y lit partout. Vers 1140, la règle est traduite en français pour des frères qui ne lisent pas le latin, puis complétée, vers 1165, par les Retraits, de longs statuts sur la hiérarchie, la vie au couvent et la conduite à la guerre. En 1139, la bulle Omne datum optimum d'Innocent II place l'ordre sous la seule autorité du pape et lui donne ses propres chapelains : le Temple ne dépend plus d'aucun évêque.
Le De laude novae militiae : l'éloge de saint Bernard#
Des moines qui tuent : l'idée trouble une partie de l'Église, et sans doute certains frères eux-mêmes. Vers 1130, à la demande répétée d'Hugues de Payns, saint Bernard écrit pour eux l'Éloge de la nouvelle milice (De laude novae militiae). Il y oppose la chevalerie du siècle, vaniteuse, parée d'or, qui tue par colère ou pour la gloire, à la « nouvelle chevalerie » du Christ, sobre, disciplinée, qui ne combat que pour défendre et ne craint pas la mort, car « vivre est le Christ et mourir un gain ». Le chevalier du Christ, écrit-il en substance, ne commet pas un homicide mais un « malicide » : il tue le mal, non l'homme. La seconde moitié du traité est une méditation sur les Lieux saints, de Bethléem au Sépulcre. Pour huit siècles, ce texte a donné son âme à l'idée de moine-soldat.
La Règle du Temple : une journée de frère#
La vie d'un Templier est d'abord celle d'un moine. La nuit, il se lève pour matines ; le jour, il entend les heures, ou récite des Pater s'il ne peut se rendre à la chapelle. Il mange au réfectoire, en silence, pendant une lecture, deux frères partageant la même écuelle ; la viande n'est servie que trois jours par semaine, et le vendredi est jeûné. Il dort habillé, dans un dortoir éclairé, prêt à se lever à l'alerte. Il ne chasse pas, sauf le lion, ne joue pas, ne reçoit pas de lettre sans la faire lire. Il soigne lui-même son cheval et ses armes. Chaque semaine, le chapitre se réunit, et le frère fautif s'y accuse publiquement ; les peines vont du jeûne au pain et à l'eau jusqu'à la perte de l'habit. C'est cette discipline, plus que la vaillance, qui faisait la valeur des Templiers au combat.
La hiérarchie du Temple#
À la tête de l'ordre, le maître — on ne dit « grand maître » que plus tard —, élu à vie par un collège de treize frères. Il gouverne avec le chapitre et ne décide seul ni de la guerre ni de l'aliénation d'un bien. Autour de lui, les Retraits décrivent une cour : le sénéchal, son second ; le maréchal, chef militaire, qui commande au combat ; le commandeur de la terre de Jérusalem, trésorier de l'ordre et maître de ses navires ; le commandeur de la cité de Jérusalem, chargé de l'escorte des pèlerins et de la garde de la Vraie Croix en campagne ; le drapier, qui distribue les habits ; le turcopolier, qui commande les cavaliers légers recrutés sur place. En Occident, l'ordre se divise en provinces — France, Angleterre, Aragon, Portugal, Poitou, Pouilles, Hongrie… —, chacune sous un maître de province, et en commanderies. Une fois par an, chaque province envoie en Orient ses responsions, une part de ses revenus.
Chevaliers, sergents et chapelains#
Tous les frères ne sont pas chevaliers. Les chevaliers, de naissance noble, portent le manteau blanc ; ils ont droit à trois ou quatre chevaux et à un écuyer. Les sergents, roturiers, portent le manteau noir ou brun ; ils combattent comme cavaliers plus légers, ou servent comme artisans, maréchaux-ferrants, gardiens des bêtes, intendants des fermes, et ils sont de loin les plus nombreux. Les chapelains, prêtres de l'ordre depuis 1139, disent la messe, confessent les frères et ne relèvent que du maître et du pape. Autour d'eux gravitent des frères servant pour un temps, des donats, des confrères laïques qui se placent sous la protection de l'ordre, et des milliers de serviteurs et de paysans.
Le sceau des deux cavaliers#
Le sceau le plus célèbre du Temple montre deux chevaliers montés sur un même cheval, lance en main, avec la légende Sigillum militum Christi, « sceau des chevaliers du Christ ». On le trouve attesté dès le milieu du XIIe siècle ; au revers figure souvent une coupole, celle du Temple ou du Saint-Sépulcre. Le sens de l'image n'est pas expliqué par les textes de l'ordre : on y lit la pauvreté des origines, quand deux frères n'auraient eu qu'une monture, ou la fraternité de frères qui combattent ensemble. La règle, en tout cas, ne permet à aucun frère de partager un cheval ; l'image est un symbole, non un usage.
Les commanderies templières#
La force du Temple est en Occident. Dès 1128, les donations affluent : terres, moulins, églises, dîmes, droits de péage, maisons en ville. L'ordre les groupe en commanderies, domaines agricoles gérés par quelques frères, avec une chapelle, une grange, des bâtiments d'exploitation, souvent sur les grandes routes. On en compte plusieurs centaines dans le royaume de France, et près d'un millier de maisons dans toute la chrétienté au début du XIVe siècle. Les commanderies produisent les revenus, les chevaux et les recrues envoyés en Orient ; elles accueillent aussi des voyageurs et des pauvres. Beaucoup sont encore debout, de Coulommiers à Sainte-Eulalie-de-Cernon, du Larzac à la Champagne, avec leurs chapelles sobres et parfois peintes.
Le Temple de Paris#
La maison de Paris, fondée vers 1140 sur la rive droite, devient la tête de l'ordre en Occident. Au XIIIe siècle, l'enclos du Temple est une ville dans la ville, avec son église ronde à la manière du Saint-Sépulcre, ses bâtiments, ses jardins et une grande tour carrée, le donjon. Les rois y déposent leur trésor : pendant plus d'un siècle, le trésorier du Temple est de fait le trésorier du roi de France. C'est là que Jacques de Molay est arrêté en 1307 ; c'est dans la tour du Temple que Louis XVI sera enfermé en 1792, avant qu'on ne la rase en 1808. Il n'en reste qu'un nom de quartier et un square.
Les Templiers banquiers#
La confiance qu'inspirent ces moines armés, propriétaires de maisons fortes de l'Écosse à Acre, fait d'eux les banquiers de la chrétienté. Un pèlerin dépose son argent dans une commanderie et le retrouve à Jérusalem contre un écrit ; des princes leur confient leurs joyaux, leurs archives, leurs revenus. En 1148, pendant la deuxième croisade, le maître Évrard des Barres avance à Louis VII de quoi poursuivre l'expédition. En 1250, pour payer la rançon de Saint Louis, Joinville doit forcer — avec la permission tacite du maréchal — un coffre de la galère du Temple, car le commandeur refuse de remettre des dépôts qui ne sont pas les siens : l'anecdote dit l'honnêteté de l'ordre autant que sa richesse. Cette richesse n'était pas celle des frères, qui ne possédaient rien ; c'était celle d'une institution. Elle fit sa puissance, et lui valut des jalousies mortelles. Sur ce que coûtait une expédition, voir combien coûtait une croisade ?
Au combat : la charge en escadron#
En Orient, le Temple n'aligne jamais plus de quelques centaines de chevaliers à la fois. Mais ce sont des professionnels, présents toute l'année, et les mieux disciplinés de la Terre sainte. Les Retraits fixent leur manière de combattre : en marche, chaque frère garde son rang ; nul ne charge sans l'ordre du maréchal ; l'escadron se forme autour du gonfanon noir et blanc, le Baucent, porté par un frère que dix chevaliers protègent ; tant qu'il flotte, nul ne peut quitter le champ, et si la bannière du Temple tombe, il doit rallier celle de l'Hôpital ou d'un autre chrétien. La charge en escadron serré, lances couchées, est l'arme décisive des Francs ; les Templiers en forment souvent le fer de lance, à l'avant-garde comme à Arsouf en 1191, ou à l'arrière-garde dans les retraites. À Montgisard, en 1177, ils chargent avec Baudouin IV contre Saladin ; à Mansourah, le 8 février 1250, presque tous périssent dans les rues de la ville, entraînés par Robert d'Artois, et le maître Guillaume de Sonnac y perd un œil avant d'être tué trois jours plus tard — voir Saint Louis en Égypte.
Gérard de Ridefort, le maître de Hattin#
L'ordre a eu ses mauvais chefs, et le pire fut sans doute Gérard de Ridefort, maître de 1185 à 1189. Chevalier flamand entré au Temple après une querelle avec le comte de Tripoli, il pousse au couronnement de Guy de Lusignan en 1186. Le 1er mai 1187, à la source de Cresson, il lance une poignée de Templiers et d'Hospitaliers contre une armée de plusieurs milliers d'hommes : presque tous sont tués, il en réchappe avec deux ou trois frères. Deux mois plus tard, selon les chroniqueurs, c'est lui qui convainc le roi de quitter les sources de Séphorie pour marcher vers Tibériade : c'est le désastre de Hattin, le 4 juillet 1187. Pris, il est épargné quand Saladin fait exécuter plus de deux cents Templiers et Hospitaliers captifs, et il obtient sa liberté en faisant rendre Gaza. Il meurt en combattant devant Acre, le 4 octobre 1189. Ses frères, eux, étaient morts à Hattin sans renier : les chroniqueurs musulmans eux-mêmes rapportent qu'on leur proposa l'islam, et qu'ils choisirent l'épée.
Château-Pèlerin et Safed : deux forteresses du Temple#
Le Temple a tenu des dizaines de places, de Gaza à Baghras, au nord d'Antioche. Deux résument son histoire. Château-Pèlerin, ou Athlit, est bâti à partir de 1218 sur un promontoire de la côte, au sud de Haïfa, avec l'aide des pèlerins de la cinquième croisade — d'où son nom. Ses deux murailles barrent l'isthme ; il ne fut jamais pris. Après la chute d'Acre, les frères l'évacuent d'eux-mêmes : les derniers s'embarquent le 14 août 1291. Safed, en Galilée, rebâti par le Temple à partir de 1240 sur l'insistance de l'évêque de Marseille Benoît d'Alignan, est la grande forteresse de l'intérieur, avec une garnison de près de deux mille personnes en temps de paix. Baybars l'assiège le 13 juin 1266 ; le 23 juillet, la garnison se rend sur une promesse de vie sauve, qui n'est pas tenue : les frères, ayant refusé l'islam, sont décapités. La liste des places perdues dans ces années est dans la fin des États latins.
Les Templiers en Espagne et au Portugal#
Le Temple combat aussi en Occident, dans la péninsule Ibérique. En 1134, le roi d'Aragon Alphonse le Batailleur lègue son royaume aux ordres du Temple, de l'Hôpital et du Saint-Sépulcre ; le testament n'est pas exécuté, mais l'ordre reçoit en compensation, en 1143, des forteresses comme Monzón, où il élèvera plus tard le jeune roi Jacques Ier. En Catalogne, il tient Miravet sur l'Èbre ; au Portugal, le maître Gualdim Pais bâtit à partir de 1160 le château et la rotonde de Tomar. Les frères participent aux grandes campagnes de la Reconquista, de Lisbonne à Valence et Majorque — sur ce front, voir croisades et Reconquista : quelle différence ? Là-bas, le Temple n'était pas seulement une ressource pour l'Orient ; il était une frontière.
Guillaume de Beaujeu, mort à Acre#
Guillaume de Beaujeu, de la grande famille du Beaujolais, parent des rois de France, est élu maître en 1273. Il connaît l'Orient mieux que quiconque, entretient des informateurs à la cour du sultan et prévient Acre de l'attaque mamelouke — on ne le croit pas. Pendant le siège de 1291, il est de tous les combats. Le 18 mai, lors de l'assaut général, il est frappé d'une flèche sous l'aisselle ; ses compagnons le voient se détourner, et, quand on lui crie de ne pas quitter le rempart, il répond en substance, selon le Templier de Tyr qui était là : « Je ne fuis pas ; je suis mort, voici le coup. » Il expire peu après. La maison du Temple tient encore dix jours, jusqu'à son effondrement le 28 mai, qui ensevelit défenseurs et assaillants. Le récit du siège est dans la chute d'Acre, 1291.
Jacques de Molay, le dernier maître#
Jacques de Molay, né vers 1245-1250 en Franche-Comté, entré au Temple vers 1265, devient maître vers 1292, à Chypre. Il travaille à reprendre pied en Syrie, s'allie aux Mongols, fait occuper l'îlot de Ruad, face à Tortose, perdu en 1302. Appelé en France en 1306 par le pape Clément V, qui veut préparer une croisade et étudier la fusion du Temple et de l'Hôpital, il s'y oppose dans deux mémoires. Il est arrêté avec tous ses frères le 13 octobre 1307. Sous la menace, il avoue le reniement de la croix, se rétracte, avoue de nouveau, hésite pendant sept ans. Le 18 mars 1314, alors qu'on lit sur le parvis de Notre-Dame sa condamnation à la prison perpétuelle, il se lève avec Geoffroy de Charnay, précepteur de Normandie, et proclame l'innocence de l'ordre. Le soir même, sur l'ordre du roi, tous deux sont brûlés dans l'île aux Juifs, à la pointe de l'île de la Cité. Les témoins, dont le chroniqueur Geoffroy de Paris, rapportent qu'il mourut avec calme, demandant à être tourné vers Notre-Dame. La malédiction qu'il aurait lancée contre le roi et le pape est une légende postérieure.
Vendredi 13 octobre 1307 : la rafle#
Le 14 septembre 1307, Philippe le Bel envoie à ses baillis et sénéchaux des ordres scellés, à n'ouvrir qu'au dernier moment. À l'aube du vendredi 13 octobre 1307, tous les Templiers du royaume sont arrêtés en même temps, leurs maisons saisies et inventoriées. L'opération, menée par le garde des sceaux Guillaume de Nogaret, est sans précédent : le roi fait arrêter des religieux exempts, qui ne relèvent que du pape. Les accusations, préparées depuis des mois à partir de témoignages d'anciens frères chassés de l'ordre, sont énormes : reniement du Christ et crachat sur la croix à l'entrée dans l'ordre, baisers obscènes, sodomie, adoration d'une idole. Pourquoi ? Les historiens croisent trois raisons : un roi aux abois financiers, un pouvoir royal qui veut montrer qu'il peut juger des clercs, et la conviction sincère, chez Philippe et ses légistes, de défendre la foi contre un ordre corrompu.
Le procès des Templiers (1307-1314)#
Les premiers interrogatoires, conduits par l'inquisiteur de France, Guillaume de Paris, confesseur du roi, obtiennent sous la torture des aveux presque généraux, dont ceux de Jacques de Molay. Clément V proteste d'abord, puis, par la bulle Pastoralis praeeminentiae du 22 novembre 1307, ordonne l'arrestation des Templiers dans toute la chrétienté pour reprendre l'affaire en main. Le procès se dédouble : des commissions diocésaines jugent les personnes, une commission pontificale juge l'ordre. En 1310, devant cette commission, des centaines de frères se rétractent et se proposent pour défendre l'ordre, conduits par deux frères prêtres, Pierre de Bologne et Renaud de Provins. Le 12 mai 1310, l'archevêque de Sens, frère d'un ministre du roi, fait brûler cinquante-quatre d'entre eux comme relaps près de Paris ; tous meurent en protestant de leur innocence. La défense s'effondre.
Le parchemin de Chinon (1308)#
Du 17 au 20 août 1308, au château de Chinon où ils sont détenus, Jacques de Molay et les principaux dignitaires sont interrogés par trois cardinaux envoyés par Clément V. Le procès-verbal, conservé aux Archives vaticanes, mal classé pendant des siècles, a été retrouvé en 2001 par l'historienne Barbara Frale et publié par le Vatican en 2007 : on y lit que les dignitaires, ayant demandé pardon pour les fautes avouées, ont été absous et réintégrés dans la communion de l'Église. Le parchemin de Chinon ne dit pas que l'ordre était sans reproche — les cardinaux y notent des pratiques d'initiation humiliantes, mais non une hérésie —, il montre que le pape ne tenait pas les chefs du Temple pour des hérétiques.
Vox in excelso (1312) : la suppression#
Au concile de Vienne, ouvert en octobre 1311, la majorité des pères refuse de condamner un ordre qui n'a pas pu se défendre. Philippe le Bel vient lui-même à Vienne avec une armée. Le 22 mars 1312, par la bulle Vox in excelso, Clément V supprime l'ordre du Temple « non par sentence définitive, mais par voie de provision apostolique » : l'hérésie n'est pas prouvée, mais l'ordre est devenu si décrié qu'il ne peut plus servir. La bulle Ad providam, le 2 mai, attribue ses biens aux Hospitaliers. C'est un acte d'autorité, non un jugement, et le pape a pris soin de le dire.
Hors de France : d'autres procès, d'autres verdicts#
Partout où le roi de France n'était pas le maître, le procès des Templiers a tourné autrement. En Angleterre, la torture, à peine pratiquée, n'obtient presque rien. En Aragon, les frères de Miravet et de Monzón soutiennent un siège avant de se rendre ; le concile de Tarragone, en novembre 1312, les déclare innocents. En Castille, le concile de Salamanque, en 1310, conclut de même ; en Italie, le concile de Ravenne ; en Allemagne, à Mayence, les frères se présentent en armes et sont acquittés ; à Chypre, le premier procès les blanchit. Ce contraste est l'argument le plus fort des historiens contre la culpabilité de l'ordre.
Que sont devenus les Templiers après 1312 ?#
Les frères qui avaient avoué et s'étaient réconciliés reçoivent une pension et finissent leur vie dans des monastères ou des maisons de l'Hôpital ; ceux qui avaient été déclarés innocents aussi. Les biens passent aux Hospitaliers, non sans que le roi de France en retienne une part au titre des frais du procès. Dans la péninsule Ibérique, ils fondent deux ordres nouveaux : Montesa en Aragon (1317) et l'ordre du Christ au Portugal (1319), qui reprend la croix rouge du Temple et la portera, sur les voiles des caravelles, jusqu'aux Indes. Ces héritiers et les autres ordres nés sur le modèle du Temple sont présentés dans notre panorama des ordres militaires méconnus. Les « néo-templiers » qui se réclament de l'ordre depuis le XVIIIe siècle n'ont aucun lien avec lui.
Le trésor des Templiers : légende ou réalité ?#
Le Temple était riche, mais d'une richesse de terres, de revenus et de dépôts, que les inventaires de 1307 décrivent sans rien de prodigieux. Rien n'indique qu'un trésor caché ait échappé à la saisie. La légende naît aux siècles suivants, se nourrit de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle, puis s'épanouit au XXe, à Gisors ou à Rennes-le-Château. Le vrai trésor du Temple est ailleurs : dans les commanderies encore debout, et dans l'exemple d'hommes qui n'avaient rien et ont tout donné.
Ce qui demeure#
Il demeure d'abord des pierres : la rotonde de Tomar, les murs de Château-Pèlerin battus par la mer, les chapelles des commanderies dans les campagnes de France, d'Angleterre et d'Espagne, la Temple Church de Londres où reposent encore des gisants de chevaliers. Il demeure une idée, celle que saint Bernard avait écrite pour eux : qu'un homme peut se faire moine sans quitter les armes, s'il les porte pour défendre le pèlerin et le faible, sans haine et sans profit ; elle a nourri tous les ordres militaires et toute la chevalerie chrétienne. Et il demeure une fidélité. Les frères exécutés après Hattin et à Safed, qui préférèrent la mort au reniement ; Guillaume de Beaujeu sur la brèche d'Acre ; Jacques de Molay se dressant devant Notre-Dame pour défendre son ordre au prix du bûcher : l'histoire du Temple s'achève dans une injustice, mais ses derniers mots sont ceux d'hommes qui sont restés debout.
Pour aller plus loin#
- Les Templiers, moines et soldats (1119-1314) — la présentation courte de l'ordre, en une page.
- Les Hospitaliers : histoire complète — l'ordre frère et rival, héritier des biens du Temple.
- Comment fonctionnait un ordre militaire ? — vœux, commanderies, responsions, chapitre et discipline, communs au Temple et aux autres ordres.
- Les Teutoniques : histoire complète — l'ordre allemand qui prit la règle et le manteau blanc du Temple.
- La bataille de Hattin, 4 juillet 1187 — Cresson, Gérard de Ridefort et l'exécution des frères captifs.
- Arsouf, 7 septembre 1191 — les Templiers à l'avant-garde de Richard Cœur de Lion.
- Saint Louis en Égypte : la septième croisade — Mansourah, où le Temple perd presque tous ses frères.
- La chute d'Acre, 1291 — Guillaume de Beaujeu et la dernière maison du Temple.
- La fin des États latins (1260-1291) — Safed, Baghras, Tortose, Château-Pèlerin : les places perdues.
- Les châteaux des croisés : le guide complet — Tortose, Chastel Blanc, Safed, Château-Pèlerin, Beaufort parmi les forteresses franques.
- Le royaume de Jérusalem : le guide complet — l'État que le Temple a défendu pendant deux siècles.
- Qu'est-ce qu'une croisade ? — vœu, indulgence et idéal chevaleresque.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site.
- Hugues de Payns, le concile de Troyes, la Règle, le sceau, la rafle de 1307, Chinon, Vox in excelso, Safed, Château-Pèlerin, le trésor : chacun aura son article dans la catégorie Templiers.
Sources
Sources médiévales. Guillaume de Tyr, Chronicon, XII, 7, sur la fondation · Règle du Temple et Retraits, éd. Henri de Curzon (1886), trad. J. M. Upton-Ward (1992) · Saint Bernard, Liber ad milites Templi de laude novae militiae (vers 1130) · Innocent II, Omne datum optimum (29 mars 1139) · Joinville, Vie de Saint Louis, § 381-383, sur le coffre du Temple · Gestes des Chiprois (chronique du « Templier de Tyr »), sur la mort de Guillaume de Beaujeu · Clément V, Pastoralis praeeminentiae (22 novembre 1307), Vox in excelso (22 mars 1312), Ad providam (2 mai 1312) · Le Procès des Templiers, éd. Jules Michelet (1841-1851) · Parchemin de Chinon, Archives apostoliques vaticanes, Archivum Arcis D 217-218 (août 1308) · Geoffroy de Paris, Chronique métrique, sur la mort de Jacques de Molay. Historiens. Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge (Seuil, 2005) et Jacques de Molay (Payot, 2002) ; Malcolm Barber, The New Knighthood. A History of the Order of the Temple (Cambridge, 1994) et The Trial of the Templars (2e éd., 2006) ; Barbara Frale, Il Papato e il processo ai Templari (Viella, 2003) ; Jochen Burgtorf, The Central Convent of Hospitallers and Templars (Brill, 2008) ; Archives apostoliques vaticanes, Processus contra Templarios.
Questions fréquentes#
Qui a fondé l'ordre du Temple ?
Hugues de Payns, chevalier champenois, avec Godefroy de Saint-Omer et quelques compagnons, vers 1119-1120 à Jérusalem, pour protéger les pèlerins sur les routes. Le roi Baudouin II les loge dans l'ancienne mosquée al-Aqsa, appelée Temple de Salomon, d'où leur nom.
Combien de temps l'ordre du Temple a-t-il existé ?
Environ deux siècles : de sa fondation vers 1119 à sa suppression par la bulle Vox in excelso du pape Clément V, le 22 mars 1312. Le dernier maître, Jacques de Molay, est brûlé à Paris le 18 mars 1314.
Les Templiers étaient-ils coupables ?
Les accusations d'hérésie, arrachées en France sous la torture et largement rétractées, n'ont jamais été prouvées. Les conciles d'Aragon, de Castille et de Ravenne ont déclaré les frères innocents, et à Chinon, en août 1308, les envoyés du pape ont absous les dignitaires. Clément V a supprimé l'ordre sans le condamner.
Pourquoi Philippe le Bel a-t-il fait arrêter les Templiers ?
Les historiens retiennent plusieurs raisons mêlées : les besoins d'argent d'un roi endetté, la volonté d'affirmer son autorité sur l'Église après le conflit avec Boniface VIII, et la conviction, entretenue par ses légistes, qu'un ordre sans Terre sainte était devenu inutile et suspect.
Que sont devenus les biens des Templiers ?
La bulle Ad providam (2 mai 1312) les transfère aux Hospitaliers, sauf dans la péninsule Ibérique, où ils servent à fonder l'ordre de Montesa en Aragon (1317) et l'ordre du Christ au Portugal (1319).
Le trésor des Templiers existe-t-il ?
Rien ne l'atteste. La richesse du Temple était faite de terres, de revenus et de dépôts, non d'un trésor caché ; elle est passée aux Hospitaliers et au roi. La légende du trésor naît aux siècles suivants et s'épanouit au XXe siècle.