Les croisades étaient-elles justes ?
Selon la théologie de la guerre juste (Augustin, Gratien, Thomas d'Aquin), la croisade pour Jérusalem l'était ; ses crimes, eux, furent jugés par l'Église.
Mis à jour le 9 octobre 2026

En bref
La question : la croisade remplissait-elle les conditions d'une guerre permise par la morale chrétienne ? Les critères : Guerre juste selon saint Augustin (Contre Fauste, XXII, vers 400), Gratien (Décret, Cause 23, vers 1140), saint Thomas d'Aquin (Somme théologique, IIa-IIae, q. 40, vers 1270) : autorité légitime, cause juste, intention droite. La réponse médiévale : oui pour la croisade de Jérusalem — appel de Byzance (Plaisance, mars 1095), terre chrétienne conquise en 638, vœu de pénitence. Les défenseurs : Urbain II (1095), saint Bernard (Éloge de la nouvelle milice, vers 1130), Innocent IV (vers 1250), Humbert de Romans (1274). Les limites : les massacres et le sac de Constantinople (1204), condamnés par l'Église elle-même.
Selon la théologie catholique de la guerre juste, la croisade pour Jérusalem était une guerre juste : décidée par une autorité légitime, le pape, pour une cause juste, secourir les chrétiens d'Orient et recouvrer une terre chrétienne prise par la force, et menée en principe avec une intention droite, celle du pèlerin pénitent. Ce qui n'était pas juste, ce sont les crimes commis en chemin — et l'Église l'a dit. Pour le récit des deux siècles, voir le guide complet des croisades ; pour la question voisine, les croisades étaient-elles une guerre de religion ?.
Ce qu'il faut retenir#
Une doctrine plus ancienne que la croisade. Le christianisme n'a jamais béni toute guerre, ni interdit toute guerre. Saint Augustin, vers 400, admet que le chrétien puisse combattre si la guerre « venge des injustices » et vise la paix ; le canoniste Gratien, vers 1140, rassemble ces textes dans la Cause 23 de son Décret ; saint Thomas d'Aquin, vers 1270, les ramène à trois conditions : l'autorité du prince, une cause juste, une intention droite (Somme théologique, IIa-IIae, question 40, article 1). C'est à cette aune que les théologiens jugeaient la croisade, et c'est encore la seule qui permette de répondre à la question sans anachronisme.
La cause : secourir et recouvrer. En mars 1095, au concile de Plaisance, les envoyés de l'empereur Alexis Comnène demandent l'aide des Latins contre les Turcs qui ont pris presque toute l'Anatolie. À Clermont, Urbain II parle des chrétiens d'Orient opprimés et du Saint-Sépulcre, tombeau du Christ, aux mains d'autres maîtres depuis la conquête arabe de 638 et détruit sur ordre du calife al-Hakim en 1009. Pour un juriste du XIIe siècle, c'est le cas d'école : repousser une agression et recouvrer ce qui a été pris. Au XIIIe siècle, le pape juriste Innocent IV précise que les infidèles possèdent légitimement leurs terres et qu'on ne peut leur faire la guerre pour leur seule religion ; mais la Terre sainte, consacrée par le Christ et conquise sur les chrétiens par les armes, peut être reprise.
L'autorité et l'intention : le pape et le vœu. Ce qui distingue la croisade d'une guerre féodale, c'est qu'elle est proclamée par le pape, ce qui la soustrait aux querelles des princes (voir qui a lancé les croisades ?). L'intention droite est la condition la plus exigeante, et l'Église l'a inscrite dans la loi : le canon 2 de Clermont n'accorde l'indulgence qu'à celui qui part « par dévotion seulement, et non pour obtenir honneur ou argent ». Le croisé fait vœu, se confesse, part en pénitent ; la croisade est, dans le mot de l'historien Jonathan Riley-Smith, un « acte d'amour » envers Dieu et envers le prochain menacé.
Saint Bernard et la chevalerie sanctifiée. Vers 1130, dans l'Éloge de la nouvelle milice écrit pour les Templiers, Saint Bernard va plus loin : le chevalier du Christ qui tue en juste guerre ne commet pas un homicide mais, dit-il en substance, supprime le mal ; et il ajoute aussitôt qu'il ne faudrait pas tuer les païens si l'on pouvait autrement les empêcher d'opprimer les fidèles. C'est l'Idée de croisade à son sommet : une violence strictement bornée par sa fin, la protection des chrétiens et des Lieux saints.
Les nuances#
Une guerre juste peut être mal faite. La doctrine juge la cause, mais aussi la manière. Les massacres de Juifs en Rhénanie en 1096 (voir les croisades et les Juifs), celui de Jérusalem en 1099 ou le sac de Constantinople en 1204 ne sont justifiés par aucune théologie ; Innocent III a écrit des croisés de la quatrième croisade qu'ils avaient préféré les biens de la terre à ceux du ciel. Le péché d'un croisé ne rend pas la croisade injuste ; il la trahit.
Les critiques étaient déjà médiévales. Dès la fin du XIIe siècle, Raoul le Noir doute de la croisade contre les Sarrasins ; au XIIIe, Roger Bacon juge que les guerres empêchent la conversion. En 1274, pour le second concile de Lyon, le dominicain Humbert de Romans recense ces objections dans son Opus tripartitum et y répond une à une. La justice de la croisade a donc été débattue par des catholiques, et défendue par d'autres catholiques, avec des arguments.
Le mythe colonial ne tient pas. Les croisades ne sont pas les ancêtres du colonialisme : aucune métropole n'exploitait les États latins, qui coûtaient à l'Occident bien plus qu'ils ne lui rapportaient, et le but déclaré n'était ni la terre ni la conversion. Le thème Colonialisme et croisades date du XIXe et du XXe siècle, pas des sources.
Le pardon de l'an 2000. Le 12 mars 2000, Jean-Paul II a demandé pardon pour les péchés des chrétiens, parmi lesquels l'usage de la violence « au service de la vérité ». Le document préparatoire de la Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation, distingue soigneusement le jugement sur les fautes des personnes et le jugement historique sur les époques : il ne condamne pas le principe de la croisade.
Ce qui demeure#
Ce qui demeure, c'est une exigence. La doctrine qui a justifié la croisade est celle qui l'a jugée : la même Église qui accordait l'indulgence au pèlerin armé excommuniait le croisé pillard et refusait la conversion forcée. Les hommes qui partaient pour Jérusalem savaient qu'on leur demandait non seulement de se battre, mais de se battre bien — pour d'autres, sans haine et sans profit. Beaucoup n'ont pas tenu cette ligne ; ceux qui l'ont tenue, de Godefroy de Bouillon à Saint Louis, restent la mesure à laquelle on peut juger tous les autres.
Pour approfondir#
- Qu'est-ce qu'une croisade ? — la définition : autorité du pape, vœu, croix, indulgence et privilèges.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les deux siècles, expédition par expédition.
- Les croisades étaient-elles une guerre de religion ? — vœu, indulgence, pèlerinage et jihad.
- Pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ? — la cause que défendaient les croisés.
- Clermont, 27 novembre 1095 — l'appel d'Urbain II et le canon sur l'indulgence.
- Les Templiers — l'ordre pour lequel saint Bernard a écrit l'Éloge de la nouvelle milice.
- Croisades et Reconquista : quelle différence ? — le même raisonnement appliqué à l'Espagne.
Sources
Textes. Saint Augustin, Contre Fauste, XXII, 74-75 ; Questions sur l'Heptateuque, VI, 10 · Concile de Clermont (1095), canon 2 · Gratien, Décret (vers 1140), Cause 23 · Bernard de Clairvaux, Liber ad milites Templi de laude novae militiae (vers 1130), III · Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 40, a. 1 · Innocent IV, Commentaria sur la décrétale Quod super his (vers 1250) · Humbert de Romans, Opus tripartitum (1274) · Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation : l'Église et les fautes du passé (mars 2000). Ouvrages de référence. Jonathan Riley-Smith, « Crusading as an Act of Love », History 65 (1980) ; Frederick H. Russell, The Just War in the Middle Ages (Cambridge, 1975) ; James Muldoon, Popes, Lawyers, and Infidels (University of Pennsylvania Press, 1979) ; Jean Flori, La Guerre sainte (Aubier, 2001) ; Homélie de Jean-Paul II, Journée du pardon, 12 mars 2000.
Questions fréquentes#
Les croisades étaient-elles des guerres justes ?
Selon les critères classiques de la guerre juste — autorité légitime, cause juste, intention droite — la croisade pour Jérusalem l'était aux yeux des théologiens médiévaux : elle répondait à l'appel des chrétiens d'Orient et visait à recouvrer une terre chrétienne conquise par la force. Les crimes commis en chemin n'étaient pas justes, et l'Église les a condamnés.
Qu'est-ce que la théorie de la guerre juste ?
C'est la doctrine, formulée par saint Augustin au Ve siècle, codifiée par Gratien vers 1140 et résumée par saint Thomas d'Aquin vers 1270, selon laquelle une guerre n'est permise que si elle est décidée par une autorité légitime, pour une cause juste et avec une intention droite.
L'Église a-t-elle demandé pardon pour les croisades ?
Le 12 mars 2000, Jean-Paul II a demandé pardon pour les péchés commis par des chrétiens, dont l'usage de la violence « au service de la vérité ». La prière ne nomme pas les croisades et ne condamne pas leur principe : elle vise les fautes des hommes.