Saint Bernard et la croisade : le prédicateur de Vézelay
Abbé de Clairvaux, saint Bernard (1090-1153) prêche la deuxième croisade à Vézelay le 31 mars 1146, protège les Juifs de Rhénanie et pleure l'échec de 1148.

En bref
1090 - 20 août 1153. Bernard de Fontaine, abbé de Clairvaux (1115), moine cistercien, canonisé en 1174, docteur de l'Église (1830). Rôle dans les croisades : soutien du Temple (concile de Troyes, 1129 ; De laude novae militiae), prédicateur de la deuxième croisade (Vézelay, 31 mars 1146 ; Spire, Noël 1146 ; Rhénanie, hiver 1146-1147), défenseur des Juifs contre le moine Raoul, auteur de la lettre-programme de la croisade des Wendes (1147). Issue : la croisade échoue (1148) ; il y voit la sanction des péchés des hommes et ne cesse d'en porter le deuil. Il n'a jamais pris la croix ni conduit une armée.
Aucun homme n'a autant parlé pour la deuxième croisade que saint Bernard, et aucun n'a eu plus à souffrir de son échec. Moine blanc de Bourgogne, il n'avait aucune autorité militaire ni aucune charge pontificale : il avait la parole, et les foules l'ont suivi. Il est, avec Urbain II, l'autre grande voix des papes et clercs de la croisade.
Qui était Bernard de Fontaine ?#
Né en 1090 au château de Fontaine, près de Dijon, troisième fils du chevalier Tescelin le Roux et d'Aleth de Montbard, Bernard est élevé pour la chevalerie autant que pour les lettres ; ses frères seront hommes d'armes, et un oncle, André de Montbard, deviendra l'un des neuf premiers Templiers. En 1112, il frappe à la porte de Cîteaux, alors presque désert, avec une trentaine de compagnons — frères, oncles, amis — qu'il avait convaincus un à un. En 1115, il fonde Clairvaux, dans la vallée d'Absinthe, et l'abbaye essaime à travers l'Europe. Santé ruinée par les austérités : le prédicateur fameux fut aussi un malade presque toute sa vie.
Comment s'est-il lié à l'idée de croisade ?#
Par le Temple. Au concile de Troyes (janvier 1129), il est l'un des Pères qui aident Hugues de Payns et ses compagnons à obtenir une règle ; il passe pour l'inspirateur de plusieurs de ses articles, et l'ordre naissant l'a toujours regardé comme son parrain. Pour Hugues de Payns, il écrit entre 1130 et 1136 l'éloge De laude novae militiae, le « nouveau type de chevalerie » : moine par le renoncement, soldat par la charge. Il y oppose la chevalerie du siècle, faite de vanités et de querelles, à celle qui prend les armes pour protéger les pèlerins et les lieux saints. Il y emploie le mot de « malicide » — tuer le mal plus que l'homme — pour dire que le combat pour la défense des chrétiens peut se mener sans perdre son âme. Les Templiers y ont lu leur charte spirituelle ; on trouvera leur histoire dans les Templiers, histoire complète.
Vézelay, Pâques 1146 : le moment décisif#
Le 24 décembre 1144, Édesse tombe aux mains de Zengi. Le roi Louis VII annonce sa volonté de partir à Noël 1145 à Bourges ; mais c'est le pape Eugène III, ancien moine de Clairvaux, élu en 1145, qui relance l'appel par la bulle Quantum praedecessores (1er décembre 1145) et charge son ancien abbé de prêcher. Bernard accepte. À Pâques, le 31 mars 1146, il paraît à Vézelay, devant le roi, la reine Aliénor et une foule telle qu'on doit dresser l'estrade dans un champ, à l'extérieur de la ville. Les chroniqueurs rapportent qu'on lui tendit les croix de tissu par centaines, qu'il en manqua, et qu'il déchira son habit pour en tailler d'autres. Louis VII prend la croix ; avec lui, une grande partie de la noblesse française.
Dans les mois qui suivent, Bernard parcourt la Bourgogne, la Lorraine, la Flandre, puis la Rhénanie. Il écrit à Eugène qu'on ne voit plus que « des villes et des châteaux vides », un homme pour sept femmes. À Spire, à Noël 1146, il prêche trois jours devant le roi Conrad III, d'abord réticent ; le 27 décembre, ému par son sermon, le roi demande la croix — Otton de Freising en fait un récit qui lui a valu une grande part de sa célébrité. Les récits de miracles qui l'accompagnent — guérisons de malades, d'aveugles — sont rapportés par ses secrétaires, avec la prudence que l'on doit à des témoins qui l'aimaient.
Qu'a-t-il dit sur les Juifs ?#
C'est ici que Bernard est le plus grand. À l'automne 1146, un moine cistercien, Raoul, appelle en Rhénanie à tuer les Juifs avant de partir pour la croisade, et des massacres reprennent à Cologne, Mayence, Worms, Spire. Bernard écrit contre lui — sa lettre 363 rappelle que les Juifs ne sont ni à tuer ni à chasser, mais à laisser vivre, puisque l'Écriture dit de ne pas les tuer — puis il se rend à Mayence, rencontre Raoul et obtient qu'il regagne son monastère. Un chroniqueur juif, Éphraïm de Bonn, rapporte que l'on dut à son intervention, et à celle des évêques, la fin des violences. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, demandait au même moment que les Juifs payent la croisade : comparée à lui, la ligne de Bernard est la plus claire du temps. Ce fut une page sombre de 1146 ; l'Église, par la voix de son plus grand prédicateur, l'a condamnée tout de suite (voir les croisades et les Juifs : ce qui s'est passé).
Et la croisade contre les Wendes ?#
Il y a un autre texte, moins glorieux. En mars 1147, à Francfort, des princes saxons choisissent de combattre les Wendes, païens de l'Elbe, au lieu de partir pour l'Orient, et Bernard leur écrit une lettre qui accorde à cette expédition les mêmes grâces que la croisade de Terre sainte. On y lit que la guerre doit continuer jusqu'à ce que ces peuples soient convertis ou détruits. La phrase est dure, et les historiens discutent de sa portée : annonce-t-elle l'extermination, ou ne dit-elle que la fin de la menace païenne par la conversion ou l'élimination du pouvoir ? Le fait est que la campagne fut un échec, sans résultat durable, et que ce texte reste, dans l'œuvre de Bernard, l'un de ceux qu'on ne doit pas cacher.
L'échec de 1148 et la douleur de Bernard#
Les armées partent en mai-juin 1147. Conrad III est battu à Dorylée, Louis VII échappe de peu à l'anéantissement au mont Cadmos ; devant Damas, le siège est levé en quatre jours (24-28 juillet 1148). Les deux rois rentrent, la croisade est perdue. Sur Bernard s'abat la colère de ceux qui l'avaient écouté : on l'accuse d'avoir promis la victoire. Il répond dans son De consideratione, écrit pour Eugène III, que les péchés des croisés, leur désunion et leur orgueil ont causé le désastre, et que les jugements de Dieu sont un « abîme profond » : mieux valait, dit-il, que Dieu soit jugé juste et que les hommes soient trouvés pécheurs. La réponse peut sembler courte à qui a perdu un fils ; elle est cohérente avec sa pensée entière. En 1150, au concile de Chartres, les évêques et l'abbé Suger le désignent pour mener une nouvelle croisade ; il décline, et le projet meurt. Il meurt le 20 août 1153 à Clairvaux, quelques mois après Eugène III. Le fil complet : la deuxième croisade, récit complet.
Le portrait par les chroniqueurs#
Guillaume de Saint-Thierry, son ami, et Geoffroy d'Auxerre, son secrétaire, dressent le portrait d'un ascète transparent, à la parole plus forte que le corps. Otton de Freising, évêque et oncle de l'empereur Barberousse, le dit chargé de dons de miracles et de séductions, et note que Conrad III céda moins à ses arguments qu'à l'autorité de sa personne. Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, le montre persuadant le roi de France. Les adversaires de la croisade, comme Jean de Salisbury ou plus tard Gerhoh de Reichersberg, lui font grief d'avoir engagé la chrétienté dans un désastre ; ses défenseurs répondent qu'il a conduit les hommes vers l'Évangile, non vers les armées.
Ce qui demeure#
Bernard n'a jamais pris les armes, et c'est peut-être ce qui fait sa grandeur : il a compris que la croisade se joue d'abord dans les âmes. Docteur de l'Église depuis 1830, il laisse des sermons sur le Cantique des cantiques, un traité de l'amour de Dieu, des lettres, et le modèle du moine qui pleure sa faute plus que les fautes des autres. Son éloge de la chevalerie du Christ a nourri l'idéal des Templiers pendant deux siècles. Son courage devant les massacres de Rhénanie reste, plus encore que sa prédication, ce que l'on retient de lui comme homme d'Église. Pour situer cette voix parmi les autres : les 20 personnages à connaître ; sur ce que dit la théologie de la guerre menée pour la foi : les croisades étaient-elles justes ?.
Sources
Bernard de Clairvaux, Lettres (notamment 363, 391), De laude novae militiae, De consideratione II, 1 · Otton de Freising, Gesta Friderici, I, 38-42 · Odon de Deuil, De profectione Ludovici VII in Orientem · Éphraïm de Bonn, Livre des souvenirs · Vita prima Bernardi (Guillaume de Saint-Thierry, Arnaud de Bonneval, Geoffroy d'Auxerre). — Jean Leclercq, Saint Bernard et l'esprit cistercien (Seuil, 1966) ; Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairvaux (Fayard, 2003) ; Jonathan Phillips, The Second Crusade: Extending the Frontiers of Christendom (Yale, 2007).
Questions fréquentes#
Quel rôle saint Bernard a-t-il joué dans la deuxième croisade ?
Chargé par le pape Eugène III, son ancien moine, de prêcher la croisade, il lève la France à Vézelay le 31 mars 1146, puis gagne le roi Conrad III et la Rhénanie à Spire à Noël 1146. Il n'a jamais commandé d'armée.
Saint Bernard a-t-il approuvé les massacres de Juifs en 1146 ?
Non. Quand le moine Raoul prêche le massacre des Juifs en Rhénanie, Bernard le condamne dans ses lettres, se rend en Allemagne et obtient qu'il regagne son couvent. Il rappelle que l'Église ne veut ni la mort ni l'expulsion des Juifs.
Qu'a dit saint Bernard après l'échec de la croisade ?
Dans le *De consideratione* adressé à Eugène III, il reconnaît l'amertume du désastre et l'explique par les péchés des croisés, tout en s'inclinant devant les jugements de Dieu, « abîme profond ».
Quel lien entre saint Bernard et les Templiers ?
Il appuie la règle du Temple au concile de Troyes (1129) et écrit pour Hugues de Payns l'éloge *De laude novae militiae* (vers 1130-1136), qui fait du moine-soldat un chevalier du Christ.