Robert d'Artois, la charge fatale de Mansourah (1250)
Frère de Saint Louis, comte d'Artois, Robert meurt à 33 ans le 8 février 1250 à Mansourah : sa charge contre l'ordre du roi brise l'avant-garde de la croisade.

En bref
25 septembre 1216 - 8 février 1250. Fils du roi Louis VIII et de Blanche de Castille, frère cadet de Louis IX. Comte d'Artois (1237), époux de Mathilde de Brabant. A pris la croix en 1245 ; commande l'avant-garde de la septième croisade. Tué à Mansourah, en Égypte, le 8 février 1250, avec la plus grande part des Templiers engagés. Adversaire : les mamelouks de Baybars. Source principale : Joinville.
Robert d'Artois est resté dans la mémoire comme l'homme qui a perdu Mansourah. Le jugement est sévère, et en partie juste : le 8 février 1250, il lance contre l'ordre du roi une charge qui détruit l'avant-garde de la croisade. Mais l'homme qui meurt ce jour-là n'est pas un lâche ni un traître ; c'est un prince de trente-trois ans, brave jusqu'à l'excès, qui a pris la croix par amour de son frère et du Christ, et qui paie de sa vie une faute de jugement. Le récit de la journée est dans la bataille de Mansourah ; voici l'homme.
Origines#
Robert naît le 25 septembre 1216, deuxième fils survivant du roi Louis VIII et de Blanche de Castille. Il n'a que dix ans à la mort de son père en 1226, et grandit sous la régence de sa mère, avec ses frères Louis, Alphonse et Charles. Son père avait, par testament, prévu pour lui l'Artois, apanage tenu de la couronne. Le 7 juin 1237, à Compiègne, Louis IX l'arme chevalier avec éclat et lui remet le comté ; le jeune comte épouse la même année Mathilde de Brabant. Il a vingt ans, le goût des tournois et des armes, la fierté d'un lignage dont le sang est celui de Philippe Auguste. Il sert le roi contre les barons rebelles du Poitou en 1242 ; c'est le seul champ de bataille qu'il connaisse avant l'Orient.
Ascension : la croix de 1245#
Quand Louis IX, convalescent, fait vœu de croisade en décembre 1244, ses frères le suivent : au printemps de 1245, Robert, Alphonse et Charles prennent la croix à Paris. Pour Robert, le départ est un engagement de toute la famille royale : les Capétiens vont recouvrer Jérusalem, perdue en 1244 aux mains des Khwarezmiens. Il passe trois ans à lever ses hommes, à engager les revenus de l'Artois, et s'embarque à Aigues-Mortes à la fin d'août 1248 avec le roi. Après l'hiver à Chypre, il est à Damiette en juin 1249 ; le roi lui confie l'avant-garde, le poste d'honneur, qui est aussi celui du danger.
C'est lui qui, à Damiette, plaide pour marcher sur Le Caire plutôt que sur Alexandrie. La formule qu'on lui prête — pour tuer le serpent, il faut lui écraser la tête — est rapportée en substance par les chroniqueurs ; elle a le tour de son tempérament, et le roi se range à son avis. Dans le delta, il tient le rang qu'on attend d'un frère du roi.
Le moment décisif : le 8 février 1250#
Devant Mansourah, un guide bédouin indique un gué. Le plan est arrêté : l'avant-garde, Robert, les Templiers du maître Guillaume de Sonnac et les Anglais de Guillaume Longue-Épée, traversera à l'aube, s'arrêtera sur l'autre rive et attendra le roi. Louis fait jurer à son frère de ne pas aller plus loin.
Le passage réussit. Le camp égyptien est surpris, l'émir Fakhr ad-Din est tué, les fuyards courent vers la ville. C'est le moment que Robert ne peut pas laisser passer. Joinville rapporte que le maître du Temple lui représente l'ordre du roi et le danger des rues ; que Robert, emporté, réplique durement ; que son écuyer Foucaud du Merle, qui tient la bride et n'a rien entendu de l'échange, crie « Or à eux ! ». La cavalerie s'ébranle. Les Templiers, pour ne pas passer pour lâches, suivent, alors même qu'ils avaient déconseillé la charge.
Les chevaliers entrent à bride abattue dans Mansourah, atteignent le palais du sultan. Les Égyptiens, ralliés par Baybars, ferment les rues, montent sur les toits et accablent de traits et de pierres une cavalerie qui ne peut plus manœuvrer.
La fin#
Robert est tué dans la ville, avec le comte de Salisbury et presque tous les Templiers qui l'avaient suivi. Selon le récit que Joinville recueille, Robert se serait retiré dans une maison de la ville et y aurait été tué ; d'autres récits le font tomber en combattant dans la rue. Les chroniqueurs musulmans, eux, retiennent surtout la panique puis le retournement de la journée. Le soir, quand on annonce sa mort à Louis IX, le roi, selon Joinville, rend grâces à Dieu de tout ce qu'il lui donne ; puis, une fois seul, il pleure.
Mathilde de Brabant est enceinte. Elle met au monde, quelques mois plus tard, un fils, Robert II d'Artois, qui ne verra jamais son père. Ce fils connaîtra une fin semblable : tué à la tête de la cavalerie française, à Courtrai, en 1302 — autre charge sans prudence, autre désastre.
Le portrait par les chroniqueurs#
Joinville, son contemporain, ne le ménage pas : il le montre emporté, sourd aux conseils, mais il dit aussi qu'il était vaillant et courtois, et il rapporte sans malice la douleur du roi. Matthieu Paris, plus sévère, y voit un orgueil de grand seigneur qui n'écoute personne ; l'historien anglais mêle toutefois à son récit des rumeurs de camp. Les sources arabes, comme al-Maqrizi, notent surtout l'audace de l'attaque et la rapidité du retournement. Aucun chroniqueur ne le dit lâche, aucun ne le dit traître : tous parlent d'excès de courage. C'est ce qui rend sa faute aussi tragique que pédagogique.
Une nuance s'impose. Le « crime » de Robert est unique dans sa forme, mais la tactique qui le perd est celle de toute la chevalerie franque : charger, poursuivre, vaincre. De Hattin à Mansourah, la cavalerie lourde a gagné ses plus grandes victoires par la charge et perdu les pires batailles pour la même raison. Robert n'a pas inventé le défaut de son temps ; il y a laissé la vie.
Ce qui demeure#
Robert d'Artois n'a ni statue triomphante ni légende, et sa mémoire est surtout celle de la faute. Il demeure pourtant la preuve que la croisade de Saint Louis fut une affaire de famille : trois frères du roi prirent la croix, et l'un d'eux y laissa la vie. Il demeure aussi dans le deuil d'un roi qui, devant la mort de son frère, ne maudit personne et remercie Dieu. L'histoire garde de lui une leçon — l'obéissance est une vertu de guerre autant que le courage — et le souvenir de ceux qui l'ont suivi jusqu'au bout, les chevaliers de l'avant-garde et les frères du Temple, tombés dans les rues de Mansourah. Pour la place de ce prince parmi les autres capitaines des croisades, voir les chefs des croisades, expédition par expédition ; pour le frère qu'il accompagnait, Saint Louis, le roi croisé.
Pour aller plus loin#
- Saint Louis en Égypte : la septième croisade — le récit de l'expédition en version courte.
- Jean de Joinville — l'homme qui a vu et rapporté la charge.
- Les Templiers : histoire complète — l'ordre qui a suivi Robert à Mansourah.
Sources
Jean de Joinville, Vie de saint Louis, §§ 202-264 (la bataille, la mort de Robert, le deuil du roi) · Matthieu Paris, Chronica majora, année 1250 · Al-Maqrizi, Kitab as-Suluk, année 647 de l'hégire. — Jean Richard, Saint Louis (Fayard, 1983) ; Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996) ; Steven Runciman, A History of the Crusades, III.
Questions fréquentes#
Qui était Robert d'Artois ?
Le frère de Saint Louis, né en 1216, fils de Louis VIII et de Blanche de Castille. Comte d'Artois depuis 1237, il prend la croix avec le roi et commande l'avant-garde de la septième croisade. Il meurt à Mansourah le 8 février 1250.
Pourquoi Robert d'Artois a-t-il chargé dans Mansourah ?
Après avoir surpris et pris le camp égyptien à l'aube, il poursuit les fuyards dans la ville malgré l'ordre du roi d'attendre le gros de l'armée et les avis du maître du Temple. Joinville y voit l'emportement d'un prince de trente-trois ans, enivré d'un premier succès.
Robert d'Artois est-il le seul responsable de la défaite de Mansourah ?
Non. Sa charge a détruit l'avant-garde, mais l'armée avait déjà perdu des mois à Damiette et s'était engagée dans le delta, que ravageaient le scorbut et la dysenterie. Mansourah achève l'échec ; elle ne l'explique pas toute seule.