La septième croisade (1248-1254) : le récit complet

Saint Louis prend Damiette (6 juin 1249), perd son armée à Mansourah puis à Fariskur (1250), paie sa rançon et fortifie la Terre sainte jusqu'en 1254.

Romain Croisade 26 min

Mis à jour le 1 octobre 2026

Un roi couronné, en cotte de mailles, sautant de sa nef dans l'eau la lance à la main, ses chevaliers derrière lui, devant les murs de Damiette et ses palmiers

En bref

Quand : du vœu de Louis IX à Pontoise (décembre 1244) à son retour à Hyères (juillet 1254). Départ d'Aigues-Mortes le 25 août 1248 ; hiver à Chypre ; Damiette prise le 6 juin 1249 ; Mansourah le 8 février 1250 ; capture du roi à Fariskur le 6 avril 1250 ; libération le 6 mai ; quatre ans en Terre sainte. Où : Aigues-Mortes, Limassol, Damiette, le delta du Nil et Mansourah, Fariskur ; puis Acre, Césarée, Jaffa, Sidon. Qui : Louis IX, roi de France, ses frères Robert d'Artois, Alphonse de Poitiers et Charles d'Anjou, la reine Marguerite de Provence, le sénéchal Jean de Joinville ; la régente Blanche de Castille ; en face, le sultan as-Salih Ayyoub, son fils Turanshah, l'émir Fakhr ad-Din et les mamelouks de Baybars. Forces : environ 15 000 hommes dont 2 500 chevaliers. Issue : échec militaire complet en Égypte, le roi captif puis racheté ; les Mamelouks maîtres du Caire ; la Terre sainte refortifiée pour vingt ans.

La Septième croisade est la croisade d'un roi. Louis IX, guéri d'une maladie qu'on croyait mortelle, prend la croix en décembre 1244, prépare quatre ans durant l'expédition la mieux organisée de toute l'histoire des croisades, prend Damiette en un jour le 6 juin 1249 — et perd tout dans le delta du Nil : son frère à Mansourah le 8 février 1250, son armée à Fariskur le 6 avril, sa liberté le même jour. Racheté contre Damiette et 400 000 livres, il refuse de rentrer, reste quatre ans à relever les murailles de la Terre sainte, et revient en 1254 sans avoir vu Jérusalem. Dans l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, c'est l'échec le plus complet et la figure la plus haute : l'Église a canonisé le vaincu.

Cet article est le pilier de la catégorie. Il donne le fil de la croisade, de Pontoise à Hyères, en s'arrêtant sur chaque étape, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent. Le récit resserré de la campagne d'Égypte se lit dans Saint Louis en Égypte.

Pourquoi 1248 ? La chute de Jérusalem de 1244#

Jérusalem était chrétienne depuis quinze ans, sans murailles, par la grâce du traité que Frédéric II avait arraché à al-Kamil lors de la sixième croisade. Elle tenait sur du papier. En 1244, le sultan d'Égypte as-Salih Ayyoub, en guerre contre ses cousins de Damas alliés aux Francs, appelle à son secours dix mille cavaliers khwarezmiens, débris de l'empire que les Mongols avaient détruit vingt ans plus tôt. Ils traversent la Syrie en brûlant tout, entrent dans Jérusalem le 11 juillet 1244 ; la garnison de la tour de David résiste jusqu'au 23 août, puis obtient de partir, et la chute de Jérusalem de 1244 s'achève dans le sang : les chrétiens qui ont cru aux sauf-conduits sont massacrés sur la route de Jaffa — les sources parlent de plusieurs milliers —, les prêtres égorgés au Saint-Sépulcre, les tombeaux des rois francs profanés, la basilique incendiée. Le 17 octobre 1244, à La Forbie, près de Gaza, l'armée du royaume de Jérusalem et ses alliés damascènes sont anéantis par les Égyptiens et les Khwarezmiens : plus de mille chevaliers morts, les maîtres du Temple et de l'Hôpital tués ou pris. C'est Hattin une seconde fois. Jérusalem ne reviendra plus aux Francs, et personne ne le sait encore ; ce que l'on sait à Paris, dans l'hiver 1244, c'est que le tombeau du Christ a été profané et que l'Outremer n'a plus d'armée.

Saint Louis prend la croix (décembre 1244)#

Louis IX a trente ans. Au début de décembre 1244, à Pontoise, une fièvre le met à l'agonie ; on lui a donné les derniers sacrements, l'une des dames qui le veillent le croit mort et veut lui couvrir le visage. Il revient à lui, demande la croix à l'évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne, et la reçoit sur-le-champ. Sa mère, Blanche de Castille, et l'évêque lui-même tentent ensuite de le délier d'un vœu fait dans le délire ; le roi, une fois debout, ôte la croix de son épaule et la reprend des mains de l'évêque, pour que nul ne dise qu'il l'a prise sans savoir. Ainsi Saint Louis prend la croix deux fois, une fois malade et une fois guéri. Ce n'est pas un vœu de convalescent : au concile de Lyon, en juin 1245, le pape Innocent IV prêche la croisade et impose au clergé une décime pour trois ans ; à Cluny, en novembre, le roi et le pape s'accordent ; les prédicateurs parcourent le royaume ; les trois frères du roi, Robert d'Artois, Alphonse de Poitiers et Charles d'Anjou, prennent la croix avec lui, et derrière eux une bonne partie de la noblesse de France. Frédéric II, excommunié et déposé à Lyon, ne viendra pas ; l'Angleterre non plus. Ce sera une croisade française, et royale.

Aigues-Mortes : quatre ans de préparation#

Aucune croisade n'a été préparée comme celle-là. Le roi de France n'a pas de port sur la Méditerranée : Marseille est au comte de Provence, Montpellier au roi d'Aragon. En 1240, Louis a acquis des moines de Psalmodi un marais du bas Rhône, et il y fait bâtir, en huit ans, une ville neuve à rues droites, un chenal vers la mer et une tour de trente mètres, la tour de Constance : Aigues-Mortes, le port construit pour la croisade. Il loue des navires à Gênes et à Marseille — seize grosses nefs et vingt galères par contrat, bien davantage au total —, achète et fait stocker deux ans à l'avance, à Chypre, le blé, l'orge et le vin de l'armée : Joinville, en arrivant, verra dans les champs des montagnes de grain que la pluie a fait germer en surface et qui restent intactes dessous, et des murs de tonneaux si hauts qu'on les prendrait pour des granges. L'argent vient de la décime du clergé, des villes, des Juifs expulsés ou taxés, des emprunts aux marchands italiens ; la croisade coûtera, selon les comptes royaux, 1 537 570 livres tournois, six années de revenus de la couronne. Et parce qu'un pèlerin doit partir en paix avec Dieu et avec les hommes, le roi envoie en 1247 dans tout le royaume des enquêteurs, franciscains et dominicains le plus souvent, chargés de recevoir les plaintes contre ses propres officiers et de réparer les torts. Il quitte Paris le 12 juin 1248, après avoir reçu à Saint-Denis l'oriflamme, le bourdon et la besace du pèlerin, et s'embarque à Aigues-Mortes le 25 août 1248, avec la reine et deux de ses frères.

Blanche de Castille et la France sans son roi#

Blanche de Castille a soixante ans et a déjà gouverné la France pendant la minorité de son fils. Elle reprend la régence en 1248, avec pleins pouvoirs, et la tient jusqu'à sa mort : elle lève l'argent de la rançon, maintient la paix avec l'Angleterre, brise en 1251 la croisade des Pastoureaux — ces bergers et ces pauvres que le « Maître de Hongrie » soulève pour aller délivrer le roi, et qui finissent par piller les couvents et attaquer les prêtres — et fait passer en Orient, sans relâche, hommes et deniers. Elle meurt à Paris à la fin de novembre 1252, en habit de cistercienne. Le roi l'apprend au printemps 1253, à Sidon ; Joinville, qui le voit pleurer deux jours, lui rappelle qu'il a bien fait de rester. Il rentrera l'année suivante : la France, sans roi ni régente, ne pouvait attendre davantage.

L'hiver à Chypre (1248-1249)#

La flotte arrive à Limassol le 17 septembre 1248, et le roi décide d'y attendre le printemps, contre l'avis de ceux qui voulaient frapper tout de suite. L'hiver à Chypre est long. Les fièvres du camp emportent près de 250 chevaliers, selon Joinville, dont le comte de Vendôme et le seigneur de Montfort. Mais c'est à Nicosie, en décembre 1248, que se noue l'un des épisodes les plus étonnants de la croisade : deux envoyés du général mongol Eljigidei, chrétiens nestoriens, viennent annoncer au roi que le grand khan et son lieutenant se sont faits chrétiens et qu'ils entendent marcher sur Bagdad ; Louis, ému, leur renvoie en janvier 1249 le dominicain André de Longjumeau avec des reliques et une chapelle-tente de drap écarlate brodée des scènes de la vie du Christ. La réponse, deux ans plus tard, sera une demande de tribut. L'impératrice latine de Constantinople, Marie de Brienne, vient aussi mendier des secours ; les Génois et les Pisans se battent dans le port ; les barons d'Outremer et les ordres militaires rejoignent l'armée. On discute enfin de l'objectif : ce sera l'Égypte, cœur de la puissance ayyoubide, dont la prise ou l'échange rendrait Jérusalem pour longtemps — la stratégie de la cinquième croisade, qu'on espère mener cette fois avec un roi.

Damiette prise en un jour (5-6 juin 1249)#

La flotte quitte Chypre fin mai, dispersée par une tempête et rassemblée de nouveau, et paraît devant Damiette le 4 juin 1249. La prise de Damiette tient en une journée. Le samedi 5 juin, à l'aube, les barques de débarquement s'approchent d'une plage hérissée de cavaliers ; l'émir Fakhr ad-Din Ibn al-Shaykh, l'ancien ami de Frédéric II, commande pour un sultan mourant. Le roi, voyant l'oriflamme toucher terre, saute de sa barque dans l'eau jusqu'aux aisselles, l'écu au cou et la lance à la main, malgré ceux qui le retiennent ; les chevaliers plantent leurs lances dans le sable, les Sarrasins chargent et se brisent dessus. Fakhr ad-Din repasse le pont de bateaux et se replie ; dans la nuit, la garnison bédouine et la population abandonnent la ville, que la cinquième croisade avait mise dix-huit mois à réduire. Le dimanche 6 juin, Louis entre à Damiette en procession, pieds nus, et fait de la grande mosquée la cathédrale Notre-Dame ; le sultan, à Mansourah, fait pendre cinquante chefs de la garnison. Puis l'armée attend cinq mois, parce que le Nil monte et que le roi veut son frère Alphonse, qui n'arrive avec l'arrière-ban qu'à la fin d'octobre. Cinq mois de chaleur, d'escarmouches, de jeux et de mauvaises mœurs dans le camp — le roi le déplorera —, cinq mois donnés à l'ennemi.

Vers Le Caire : la marche dans le delta (novembre 1249 - février 1250)#

Faut-il marcher sur Alexandrie, port sûr et facile, comme le veulent la plupart des barons, ou sur Le Caire, comme le veut Robert d'Artois, qui dit en substance que pour tuer le serpent il faut lui écraser la tête ? Le roi suit son frère. L'armée quitte Damiette le 20 novembre 1249 et remonte la rive droite du Nil, la flotte de ravitaillement à côté d'elle. C'est la marche dans le delta, exactement celle de 1221, dans le même labyrinthe de canaux. Le 21 décembre, elle bute sur le Bahr as-Saghir, le canal d'Achmoun, au-delà duquel se dresse le camp égyptien et la ville de Mansourah, fondée par al-Kamil trente ans plus tôt pour barrer cette route. Six semaines durant, les croisés tentent de bâtir une chaussée à travers le canal, sous les tours mobiles que les Templiers et les Hospitaliers gardent tour à tour ; les Égyptiens creusent la rive d'en face à mesure que la chaussée avance et lancent, de nuit, le feu grégeois — ces tonneaux enflammés qui traversent le ciel, dit Joinville, comme un dragon qui vole, et devant lesquels le roi, dans son lit, se dresse en pleurant pour prier Notre-Seigneur de garder ses gens. Les tours brûlent. On n'avance pas.

As-Salih Ayyoub : le sultan mort qu'on cache#

De l'autre côté du canal, le sultan est mort. As-Salih Ayyoub, fils d'al-Kamil, dernier grand souverain de la maison de Saladin, rongé par la maladie, s'est fait porter en litière jusqu'à Mansourah et y meurt le 22 novembre 1249, deux jours après le départ des Francs de Damiette. Sa veuve, l'ancienne esclave Chajar ad-Durr, cache sa mort avec l'aide de Fakhr ad-Din : on continue de porter les plats à la tente du sultan, on imite sa signature sur les ordres, on envoie chercher son fils Turanshah, qui gouverne au loin, sur le haut Tigre. Le secret tient deux mois. Il tient parce que l'armée que le sultan laisse est d'abord la sienne : les mamelouks bahrites, esclaves turcs achetés enfants, élevés dans la caserne de l'île de Rôda sur le Nil, qui lui doivent tout et ne doivent rien à ses héritiers. C'est eux qui vont gagner la guerre, puis prendre l'Égypte.

Mansourah, mardi gras 1250 : la charge de Robert d'Artois#

Un Bédouin vend au connétable, pour cinq cents besants, le secret d'un gué en amont. Le mardi gras 8 février 1250, avant l'aube, l'avant-garde passe le canal : Robert d'Artois, les Templiers de Guillaume de Sonnac, les Anglais de Guillaume Longue-Épée, environ quinze cents cavaliers. L'ordre du roi est d'attendre sur l'autre rive que toute l'armée ait franchi. Robert voit le camp égyptien endormi et fond dessus : Fakhr ad-Din, qui sortait du bain, est tué avant d'avoir pu s'armer, le camp est pris, les Égyptiens fuient vers la ville. C'est alors la charge de Mansourah : contre l'avis du maître du Temple, qui lui rappelle l'ordre du roi, le comte d'Artois poursuit les fuyards jusque dans les rues de Mansourah, où les cavaliers s'engouffrent. Dans la ville, un jeune émir mamelouk, Baybars al-Bunduqdari, rallie les bahrites et referme les ruelles ; les Francs, pris dans un dédale sous les pierres et les poutres jetées des toits, sont tués un à un. Robert d'Artois meurt dans une maison où il s'était retranché ; Guillaume Longue-Épée avec lui ; les Templiers perdent 280 chevaliers sur 290, et Guillaume de Sonnac un œil. Le comte avait trente-trois ans. Son corps ne fut jamais retrouvé.

La bataille de Mansourah : le roi tient le champ#

Pendant ce temps, le roi passe le gué avec le gros de l'armée et se trouve, sur la plaine entre le canal et la ville, au milieu de la bataille de Mansourah que les mamelouks, sortis de la ville après leur victoire, viennent lui livrer. Joinville, qui la vit de près, en a laissé le tableau : les chevaliers coupés de leurs bannières, les Sarrasins qui tirent à bout portant, les échelles de siège tournées en pont, le comte de Soissons qui rit sous les flèches parce qu'on en reparlera dans les chambres des dames, et le roi, la masse d'armes à la main, arrivant sur son cheval au milieu de ses gens — le plus beau chevalier qu'on vît jamais, dit le sénéchal, dépassant de la tête tous les autres. Louis tient le champ jusqu'au soir ; les Égyptiens rentrent dans la ville ; le camp de Fakhr ad-Din est aux Francs. Trois jours plus tard, le vendredi 11 février, premier vendredi de Carême, les mamelouks reviennent en masse et sont repoussés ; Guillaume de Sonnac, borgne, y meurt dans les flammes du feu grégeois. Au sens strict, le roi a gagné deux batailles. Au sens vrai, il a perdu la croisade : sa cavalerie d'élite gît dans Mansourah, l'armée n'a plus les forces de prendre la ville ni de marcher sur Le Caire, et elle campe désormais parmi les cadavres.

Le blocus, le scorbut et la retraite (février-avril 1250)#

Turanshah arrive à Mansourah à la fin de février, reçoit l'hommage de l'armée et fait ce que son père n'aurait peut-être pas pensé à faire : il fait transporter des barques démontées, à dos de chameau, jusqu'au Nil en aval du camp franc, et les remet à l'eau. Les convois de Damiette sont interceptés — Joinville compte plus de cinquante nefs prises —, et l'armée de Louis, qui campe sur les cadavres de Mansourah que le fleuve ramène à chaque crue, tombe en huit semaines dans la famine et la peste : la dysenterie, qui vide les hommes ; le scorbut, qui fait pourrir les gencives au point que les barbiers doivent couper la chair morte pour que l'on puisse mâcher — Joinville raconte les cris qui montent du camp pendant qu'on les opère, comme ceux des femmes en couches. Le roi est malade comme les autres, de la dysenterie la plus violente. Il tente de négocier : Damiette contre Jérusalem, l'échange que les Ayyoubides avaient offert deux fois ; Turanshah exige le roi en otage, les barons refusent pour lui. Le mardi 5 avril 1250, à la nuit, l'armée lève le camp pour redescendre vers Damiette, les malades sur les nefs, le roi à cheval par honneur, tenu en selle par ses gens. On oublie de couper le pont sur le canal. Les mamelouks passent derrière elle.

Fariskur, 6 avril 1250 : le roi captif#

La bataille de Fariskur n'est pas une bataille : c'est une armée qui se rend. Le 6 avril, à mi-chemin de Damiette, les Égyptiens rattrapent la colonne et l'enveloppent ; les nefs des malades sont brûlées ou prises sur le fleuve — Joinville, sur la sienne, se voit déjà mort et ne doit la vie qu'à un renégat qui le fait passer pour le cousin du roi. Louis, incapable de tenir en selle, est déposé dans une maison d'un hameau, la tête sur les genoux d'une bourgeoise de Paris, si épuisé qu'on croit qu'il ne passera pas la nuit ; on le presse de gagner les galères qui l'attendent, il refuse d'abandonner son peuple. Philippe de Montfort négocie avec les émirs une capitulation honorable ; un sergent nommé Marcel court le long des lignes en criant que le roi ordonne de se rendre, et tout s'effondre. Le roi de France est prisonnier, avec ses deux frères, tous ses barons et toute son armée. Les jours suivants, les captifs pauvres et malades, qui ne valent pas de rançon, sont mis à mort par centaines chaque nuit, dit Joinville, à moins de renier le Christ ; les chroniqueurs arabes comptent les morts par milliers. Ce que l'on appelle depuis la captivité de Saint Louis commence dans la maison d'un scribe de Mansourah, sous la garde d'un eunuque, avec un vieillard sarrasin qui vient lui dire, en substance, que son Dieu ne l'abandonnera pas.

La captivité et la rançon (avril-mai 1250)#

Enchaîné, gardé, le roi récite chaque jour son office avec son chapelain. Turanshah le menace du chevalet — les bernicles, dit Joinville, deux poutres qui broient les jambes — s'il ne livre pas les châteaux d'Outremer ; Louis répond qu'il est son prisonnier et qu'il fera de lui ce qu'il voudra, et que les châteaux ne sont pas à lui mais aux ordres, qui n'obéiraient pas. Le sultan demande un million de besants et Damiette ; le roi accorde le million pour ses hommes et Damiette pour lui-même, parce qu'un roi de France ne se rachète pas à prix d'argent. Turanshah, frappé, réduit la somme d'un cinquième : ce sera 800 000 besants, soit 400 000 livres tournois, plus la ville, et une trêve de dix ans. Les négociations achevées, Louis mesure la somme : plus d'une année de revenus de sa couronne. Il paiera jusqu'au dernier besant, et fera même rendre, contre l'avis de ses conseillers, les 10 000 livres qu'un mauvais compte des Sarrasins avait laissées en sa faveur.

Le coup d'État mamelouk (2 mai 1250)#

Le traité n'est pas encore exécuté que ses signataires changent. Turanshah, arrivé depuis deux mois, a écarté les émirs de son père, humilié Chajar ad-Durr, promis à ses compagnons de Mésopotamie les places des bahrites, et, ivre, menace les mamelouks de leur trancher la tête comme il tranche des chandelles au sabre. Le 2 mai 1250, à Fariskur, pendant un banquet, Baybars et les bahrites le frappent ; blessé, il se réfugie dans une tour de bois, on y met le feu, il se jette dans le Nil, on l'achève dans l'eau à coups de flèches. Le coup d'État mamelouk s'accomplit sous les yeux des prisonniers francs : un émir vient, les mains encore rouges, montrer au roi de France le cœur du sultan et lui demander ce qu'il lui donnera pour l'avoir débarrassé de son ennemi ; Louis ne répond rien. Ainsi finit, avec le petit-fils d'al-Kamil, la dynastie de Saladin en Égypte. Chajar ad-Durr est proclamée sultane, puis épouse l'émir Aybak, qui règne à sa place : le sultanat des Mamelouks est né, celui qui prendra le Krak des Chevaliers et Acre. Les émirs, après quelques jours de terreur où l'on jure et l'on parjure, confirment le traité : le 6 mai 1250, Damiette est rendue, 200 000 livres versées, le roi et ses barons embarqués pour Acre.

Marguerite de Provence à Damiette#

Il faut, pour cette somme, le trésor des Templiers : Joinville, envoyé par le roi, se fait ouvrir la galère de l'ordre à la hache pour prendre les 30 000 livres qui manquent. Il faut aussi que Damiette soit encore aux chrétiens ; et si elle l'est, c'est à une femme qu'on le doit. La reine Marguerite de Provence, restée dans la ville, apprend la capture du roi et accouche trois jours après, le 8 avril 1250, d'un fils qu'on nomme Jean-Tristan — Tristan, pour la tristesse. Elle a fait jurer au vieux chevalier qui garde sa chambre de lui trancher la tête si les Sarrasins entrent ; il l'a promis, dit-il, sans qu'elle eût besoin de le demander. Le lendemain de ses couches, elle apprend que les Pisans et les Génois, qui tiennent le port, veulent partir : elle les fait venir à son chevet, les supplie, achète à ses frais tous les vivres de la ville, et les paie pour rester. Sans elle, il n'y avait plus de Damiette à rendre, et plus de rançon possible. Elle rejoint le roi à Acre ; elle le suivra quatre ans en Terre sainte, et lui donnera trois enfants en Orient.

Saint Louis en Terre sainte (1250-1254)#

À Acre, en juin 1250, le conseil se divise. Ses frères, les barons, tous veulent rentrer : l'armée est détruite, la France sans roi, la mère du roi l'appelle. Le roi se retire, réfléchit huit jours, et annonce qu'il reste. Saint Louis en Terre sainte est peut-être la plus belle part de sa croisade. Sa lettre d'août 1250 à ses sujets explique pourquoi : partir, c'est livrer aux Sarrasins les captifs qui restent en Égypte et les villes qui ne tiennent que par sa présence. Pendant quatre ans, avec une poignée de chevaliers et l'argent de France, il refortifie Acre en 1250-1251, Césarée en 1251-1252, Jaffa en 1252-1253, Sidon en 1253-1254, portant lui-même, à la hotte, les pierres des remparts pour gagner l'indulgence des pèlerins. Il joue les Mamelouks contre le prince ayyoubide d'Alep et de Damas, et obtient d'Égypte, en 1252, la libération des captifs restants et la remise de la seconde moitié de la rançon ; il reçoit les envoyés du Vieux de la Montagne, maître des Assassins, qui lui réclament un tribut et que les maîtres du Temple et de l'Hôpital renvoient penauds, puis échange avec lui des présents et lui envoie le frère Yves le Breton ; il expédie en 1253 le franciscain Guillaume de Rubrouck chez les Mongols. À Sidon, en 1253, les Damascènes ayant surpris la ville et massacré deux mille chrétiens, il ensevelit de ses mains les corps en putréfaction que les autres n'osaient toucher. Il refuse d'aller à Jérusalem, que le sultan de Damas lui offre de visiter sous sauf-conduit, pour ne pas donner l'exemple d'un roi qui se contente de voir la Ville sainte sans la délivrer. Puis la nouvelle de la mort de sa mère l'atteint, et il s'embarque à Acre le 24 avril 1254 ; la nef du roi frôle le naufrage sur les bancs de Chypre, et débarque à Hyères en juillet. Il a quarante ans ; il a laissé en Orient un royaume qui tiendra encore trente-sept ans.

Joinville, le témoin#

Tout ce que l'on vient de lire, ou presque, on le sait par un homme. Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, a vingt-quatre ans quand il s'embarque à Marseille en août 1248, avec neuf chevaliers qu'il a équipés en hypothéquant sa terre. Il a vu Damiette, la charge de Mansourah, le feu grégeois, le scorbut, la reddition, la prison, le sultan assassiné, les quatre années d'Acre ; il a été le compagnon, le conseiller et l'ami du roi, celui qui lui a dit de rester quand tous lui disaient de partir. Soixante ans plus tard, vieillard, il a dicté pour le futur Louis X la Vie de saint Louis, achevée en 1309, qui est le premier grand livre de mémoires en langue française. Joinville ne cache rien — la faute de Robert d'Artois, la puanteur du camp, sa propre peur sur la nef de Fariskur —, et c'est ce qui rend son roi crédible : un homme qui a mal conduit une campagne et s'est conduit parfaitement dans le désastre. Il n'a pas voulu repartir en 1270 ; il a dit au roi qu'il ferait mieux de ne pas repartir non plus. Il est mort en 1317, à plus de quatre-vingt-dix ans, le dernier survivant de la croisade.

Bilan : la croisade la mieux préparée et la plus vaine#

Militairement, la septième croisade est un désastre sans excuse. L'expédition la mieux financée, la mieux ravitaillée, la mieux commandée en apparence de toute l'histoire des croisades a perdu, en dix mois, son avant-garde, son armée et son roi, sans avoir approché du Caire à moins de cent kilomètres. Les fautes sont connues : cinq mois perdus à Damiette pendant la crue, la marche sur Le Caire au lieu d'Alexandrie, la charge de Robert d'Artois, le camp maintenu parmi les morts, le pont qu'on ne coupe pas. Le résultat dépasse la défaite : en tuant Turanshah, les mamelouks de Baybars ont remplacé la famille de Saladin, qui savait négocier, par des soldats qui ne négocieront plus. C'est la septième croisade qui a fait les Mamelouks, et les Mamelouks qui prendront Acre en 1291.

Et pourtant les contemporains, et l'Église après eux, n'ont pas jugé Louis sur ce bilan. Ils ont vu un roi qui a tout donné — sa fortune, son frère, sa santé, quatre années de règne — pour le tombeau du Christ ; qui, captif, n'a rien cédé de sa foi ni de son honneur ; qui a payé ce qu'il avait promis, réparé ce qu'il pouvait réparer, et refusé de voir Jérusalem plutôt que de la voir en touriste. Ibn Wasil et al-Maqrizi, du côté égyptien, s'étonnent de ce prince qui refuse de fuir et tient parole ; les Mamelouks, en 1252, lui rendent ses prisonniers. Aucun de ses vainqueurs n'a douté de lui.

Les hommes de la septième croisade#

Un roi, sa mère, sa femme, son frère, son sénéchal ; deux sultans et un mamelouk. Saint Louis a perdu sa croisade et gagné la sainteté ; il repartira en 1270 pour mourir devant Tunis, et l'Église le canonisera en 1297, seul roi croisé monté sur les autels. Blanche de Castille a gouverné quatre ans la France sans roi et est morte sans revoir son fils. Marguerite de Provence a sauvé Damiette d'un lit d'accouchée et suivi son mari jusqu'au bout ; elle lui survivra vingt-cinq ans. Robert d'Artois, le frère bien-aimé, brave et sans mesure, a perdu la croisade en une heure de gloire ; le roi ne le pleura, dit-on, qu'une fois, et pour toujours. Jean de Joinville a tout vu et tout écrit. As-Salih Ayyoub, le dernier grand Ayyoubide, est mort en défendant l'Égypte, et ses esclaves ont hérité de son empire. Turanshah, son fils, a battu le roi de France et n'a pas régné trois mois. Baybars, l'esclave turc acheté pour presque rien, a fermé les rues de Mansourah, frappé le sultan, et deviendra en 1260 le maître de l'Égypte et de la Syrie, le vainqueur des Mongols et le bourreau des États latins — un très grand prince, et le plus redoutable ennemi que les Francs aient jamais rencontré.

Ce qui demeure#

Il demeure d'abord des murs. Les remparts que Louis a fait relever à Césarée, à Jaffa, à Sidon, à Acre ont tenu vingt ans de plus qu'ils ne l'auraient fait ; et les pierres d'Aigues-Mortes, sa ville qu'il a bâtie pour partir, sont encore debout dans le marais, avec la tour de Constance d'où il a regardé la mer. Il demeure un livre, le premier où un Français ait raconté à la première personne ce qu'il avait vu, et où la sainteté a le visage d'un homme qui a peur sur une nef et qui donne raison à son sénéchal contre ses frères.

Il demeure surtout une figure : celle d'un roi captif qui ne marchande pas. Louis IX, enchaîné, malade, menacé de torture, a refusé de fuir seul, refusé de livrer ce qui n'était pas à lui, refusé de se racheter comme une marchandise, et payé ce qu'il avait promis, y compris l'erreur de calcul en sa faveur. Il est resté quatre ans pour ceux qui étaient encore en prison. Il a dit non à Jérusalem plutôt que de la voir sans la garder. La croisade était partie pour le Saint-Sépulcre ; elle n'y est pas arrivée ; mais ce que le tombeau vide demandait aux chevaliers — la fidélité à la parole donnée, le courage devant la mort, la charité envers les pauvres et les vaincus, l'humilité devant Dieu —, un roi de France l'a montré dans une maison de Mansourah, et cela, personne ne l'a repris.

Pour aller plus loin#

Sources

Jean de Joinville, Vie de saint Louis (éd. Jacques Monfrin, Garnier, 1995), §§ 106-616 · Lettre de Louis IX à ses sujets (Acre, août 1250) · Guillaume de Nangis, Gesta Ludovici IX · Guillaume de Saint-Pathus, Vie de saint Louis · Matthieu Paris, Chronica majora (lettres de croisés, 1249-1250) · Rothelin, Continuation de Guillaume de Tyr · Ibn Wasil, Mufarrij al-kurub · Al-Maqrizi, Kitab al-suluk · Sibt Ibn al-Jawzi, Mir'at al-zaman (pour 1244). — Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996) ; Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre sainte (Fayard, 1983) ; Peter Jackson, The Seventh Crusade, 1244-1254: Sources and Documents (Ashgate, 2007) ; René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. III (Plon, 1936) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).

Questions fréquentes#

Quand a eu lieu la septième croisade ?

Du vœu de Louis IX à Pontoise (décembre 1244) à son retour en France (juillet 1254). L'expédition d'Égypte proprement dite va du débarquement devant Damiette (5 juin 1249) à la libération du roi (6 mai 1250) ; suivent quatre années en Terre sainte (1250-1254).

Pourquoi Saint Louis a-t-il attaqué l'Égypte plutôt que Jérusalem ?

Parce que Jérusalem, reprise par les Khwarezmiens en 1244, dépendait du sultan d'Égypte : frapper le Nil, c'était pouvoir échanger Damiette contre la Ville sainte, comme la cinquième croisade l'avait presque obtenu en 1219 et comme Frédéric II l'avait obtenu par traité en 1229.

Qui a gagné la bataille de Mansourah ?

Personne le soir du 8 février 1250 : le roi tint le champ, mais l'avant-garde de Robert d'Artois avait été anéantie dans les ruelles de la ville par les mamelouks de Baybars, avec près de 300 Templiers. La croisade avait perdu sa cavalerie d'élite et ne pouvait plus avancer.

Comment Saint Louis a-t-il été fait prisonnier ?

Le 6 avril 1250, à Fariskur, pendant la retraite vers Damiette : l'armée, rongée par le scorbut et la dysenterie et coupée de son ravitaillement, fut encerclée. Le roi, malade, refusa de fuir en galère et fut pris avec ses hommes.

Combien a coûté la rançon de Saint Louis ?

800 000 besants, soit 400 000 livres tournois, plus la restitution de Damiette. La moitié fut payée avant la libération du roi, le 6 mai 1250 ; le reste fut remis par les Mamelouks en 1252, en échange d'une alliance contre Damas.

Qu'a fait Saint Louis en Terre sainte de 1250 à 1254 ?

Il a racheté les captifs, refortifié Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, traité avec Damas, Le Caire et les Assassins, envoyé Guillaume de Rubrouck chez les Mongols, et n'est rentré qu'après la mort de sa mère Blanche de Castille, régente.

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