La sixième croisade (1228-1229) : le récit complet
Sans une bataille, l'empereur excommunié Frédéric II obtient Jérusalem d'al-Kamil par le traité de Jaffa (18 février 1229) et s'y couronne au Saint-Sépulcre.
Mis à jour le 25 septembre 2026

En bref
Quand : du vœu de Frédéric II à Aix-la-Chapelle (25 juillet 1215) au traité de Jaffa (18 février 1229) et au couronnement au Saint-Sépulcre (18 mars 1229) ; l'expédition elle-même dure de juin 1228 à mai 1229 ; ses suites — la guerre des Lombards et la croisade des barons — jusqu'en 1243. Où : Brindisi ; Limassol ; Acre, Jaffa, Jérusalem ; Beyrouth et Tyr. Qui : l'empereur Frédéric II, roi de Sicile et de Jérusalem ; les papes Honorius III et Grégoire IX ; le sultan d'Égypte al-Kamil et son émir Fakhr ad-Din ; la reine Isabelle II de Brienne ; Hermann von Salza, grand maître des Teutoniques ; le patriarche Gérold ; Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth ; Thibaut de Champagne et Richard de Cornouailles. Issue : Jérusalem, Bethléem et Nazareth rendues aux chrétiens par traité, sans combat, pour dix ans ; un empereur excommunié couronné de sa propre main ; une guerre civile en Outremer ; la Ville sainte chrétienne jusqu'en 1244.
La Sixième croisade est la croisade sans bataille. Un empereur excommunié, parti treize ans après son vœu avec une petite armée, a obtenu par la négociation ce que quatre expéditions n'avaient pu arracher par les armes depuis Saladin : Jérusalem, Bethléem, Nazareth et la route des pèlerins, rendues par le sultan al-Kamil le 18 février 1229. Un mois plus tard, Frédéric II posait lui-même la couronne sur sa tête devant le tombeau du Christ, dans une basilique frappée d'interdit par le patriarche. C'est, dans l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, le plus grand succès et le plus grand scandale à la fois — et la preuve, pour qui sait lire, que la cinquième croisade n'avait pas été vaine : c'est la peur de Damiette qui a rendu Jérusalem.
Cet article est le pilier de la catégorie : il donne le fil de la croisade, de Brindisi au Saint-Sépulcre, puis de ses suites jusqu'à la croisade des barons, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent.
Pourquoi 1228 ? Un vœu vieux de treize ans#
Le 25 juillet 1215, à Aix-la-Chapelle, un jeune roi de vingt ans, couronné le matin même au tombeau de Charlemagne, prend la croix par surprise et entraîne avec lui une partie de sa noblesse : Frédéric II, roi de Sicile, roi des Romains, petit-fils de Barberousse. Innocent III, son tuteur d'enfance, n'a rien demandé ; Honorius III, ensuite, ne demandera rien d'autre. La cinquième croisade attend l'empereur pendant trois ans devant Damiette et refuse pour lui Jérusalem ; il ne vient pas, et la croisade périt dans le Nil en août 1221. Frédéric a des excuses — la Sicile en désordre, l'Allemagne à tenir, l'Empire à recevoir, ce qui est fait le 22 novembre 1220 —, et le pape les accepte toutes. À Veroli en 1222, à Ferentino en mars 1223, l'empereur promet de partir en juin 1225 ; à San Germano, en juillet 1225, il jure une dernière fois, sous peine d'excommunication : départ en août 1227, mille chevaliers entretenus deux ans, cent mille onces d'or déposées en garantie. Cette fois, il n'y aura plus de délai.
Frédéric II, l'empereur qui parlait arabe#
Il faut dire qui est cet homme, parce que la croisade lui ressemble. Né à Jesi, dans les Marches, le 26 décembre 1194, orphelin à quatre ans, roi de Sicile enfant dans un Palerme où l'on parle grec, arabe et latin, Frédéric a grandi sans maître et s'est fait lui-même : il lit le latin, parle l'italien, l'allemand, le français, le grec et l'arabe, correspond avec les savants musulmans sur la géométrie et l'éternité du monde, écrit un traité de fauconnerie qui fait encore autorité, et gouverne son royaume avec une rigueur de légiste. Il a une garde arabe, des femmes voilées à sa cour, une colonie de musulmans siciliens qu'il a déportés à Lucera pour mieux les tenir — et une piété réelle mais peu docile, qui ne s'incline pas devant les évêques. Ses contemporains l'appellent stupor mundi, l'étonnement du monde ; ses ennemis, l'Antéchrist. Pour lui, la croisade n'est pas un pèlerinage : c'est une affaire d'État, et Jérusalem une couronne de plus.
Le mariage d'Isabelle de Brienne (1225) : la couronne de Jérusalem#
C'est le pape qui lui a mis cette couronne en tête. À Ferentino, en 1223, Honorius III et Jean de Brienne, roi de Jérusalem, ont proposé à l'empereur veuf la main d'Isabelle II — Yolande, disent les chroniqueurs —, la fille de Jean et de la reine Marie de Montferrat, née en 1212, héritière du royaume de Jérusalem : un empereur roi de Jérusalem ne pourrait plus se dérober. Le mariage de Frédéric II et d'Isabelle est célébré par procuration à Acre en août 1225, où la jeune reine de treize ans est couronnée à Tyr, puis en personne dans la cathédrale de Brindisi, le 9 novembre 1225. Le lendemain, Frédéric prend le titre de roi de Jérusalem et signifie à son beau-père qu'il n'a plus rien à faire dans le royaume. Jean de Brienne, qui croyait rester régent à vie, ne le lui pardonnera jamais : il passera au pape, commandera en 1229 les troupes pontificales qui envahissent le royaume de Sicile, et finira empereur à Constantinople. Isabelle, enfermée dans le harem de Palerme, meurt à Andria en mai 1228, à seize ans, quelques jours après avoir donné naissance à un fils, Conrad. Frédéric n'est plus roi de Jérusalem que par son fils : il en est le régent, le bailli. Les barons d'Outremer s'en souviendront.
L'ambassade d'al-Kamil (1226-1227) : un sultan qui offre Jérusalem#
Pendant que l'empereur tarde, l'Orient vient à lui. Al-Kamil, le sultan d'Égypte qui a vaincu la cinquième croisade et écouté saint François, est en guerre froide avec son frère al-Mu'azzam, prince de Damas, qui s'est allié au redoutable Khwarezmien Jalal ad-Din. Il redoute une croisade impériale sur le Nil autant qu'une attaque de Damas. En 1226 — la date flotte entre 1226 et 1227 —, il envoie en Sicile l'émir Fakhr ad-Din Ibn al-Shaykh, homme de lettres et de cour, proposer à Frédéric ce qu'il avait offert à Pélage : Jérusalem contre l'assurance que l'empereur tournerait ses armes contre Damas, ou du moins ne les tournerait pas contre l'Égypte. Frédéric répond par l'archevêque de Palerme, Bérard, et le comte Thomas d'Aquin, qui vont au Caire ; Fakhr ad-Din revient, l'empereur le fait chevalier ; une amitié se noue entre le sultan et l'empereur, qui échangent des lettres, des présents et des problèmes de géométrie. Mais al-Mu'azzam meurt le 12 novembre 1227, et al-Kamil n'a plus besoin de personne : il marche sur Damas, tenue par son neveu an-Nasir Dawud. Quand Frédéric arrivera, l'offre aura perdu sa raison — et le sultan aura une autre raison d'accepter : une guerre à la fois lui suffit.
Brindisi, la peste et l'excommunication (septembre 1227)#
L'armée se rassemble à Brindisi en août 1227, comme promis : Allemands surtout, sous le landgrave Louis IV de Thuringe — l'époux de sainte Élisabeth de Hongrie — et le duc Henri de Limbourg, Anglais de l'évêque d'Exeter, Italiens du royaume. La chaleur de la Pouille et l'entassement font ce qu'ils font toujours : une épidémie ravage le camp. Le landgrave meurt à Otrante le 11 septembre 1227, sur le navire qui devait l'emmener ; l'empereur, malade lui-même, embarque, fait quelques jours de mer avec le landgrave mourant, puis rebrousse chemin et va se soigner aux bains de Pouzzoles, non sans avoir fait partir la flotte et l'armée sous Henri de Limbourg, avec l'ordre de tenir jusqu'à son arrivée. Il envoie des ambassadeurs à Rome expliquer. Le nouveau pape, Grégoire IX — Ugolino de Segni, neveu d'Innocent III, élu le 19 mars 1227, octogénaire de fer, ami de saint François et de saint Dominique —, ne veut rien entendre : le 29 septembre 1227, à Anagni, il excommunie l'empereur pour parjure, et renouvelle la sentence le Jeudi saint 23 mars 1228, dans un Rome où les partisans de Frédéric le forcent bientôt à fuir. L'empereur excommunié annonce qu'il partira quand même. Le pape répond qu'un excommunié ne peut être croisé et interdit à quiconque de le suivre. La croisade part dans ces conditions.
Chypre et le banquet de Limassol (juillet 1228)#
Frédéric s'embarque à Brindisi le 28 juin 1228, avec une quarantaine de galères et peut-être quelques centaines de chevaliers — l'avant-garde de 1227, qui a relevé les murs de Sidon et de Césarée et bâti le château teutonique de Montfort, l'attend à Acre. Il fait d'abord escale à Chypre, le 21 juillet, pour y affirmer un droit : le royaume de Chypre est un fief de l'Empire depuis Henri VI, le roi Henri Ier a onze ans, et Frédéric entend en exercer la régence, que tient depuis des années la famille d'Ibelin. À Limassol, l'empereur invite à sa table Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth, le « Vieux Sire », le plus respecté des barons d'Outremer, avec ses fils et le jeune roi ; au dessert, des hommes d'armes entrent dans la salle, et Frédéric réclame Beyrouth et les revenus de la régence. Jean, debout, répond qu'il tient Beyrouth de la Haute Cour de Jérusalem et qu'il en répondra devant elle, non devant l'empereur ; Philippe de Novare, qui était là, en a laissé la scène. On transige : Jean donne ses fils en otages, l'empereur reçoit la régence nominale, et l'on part ensemble pour la Syrie. La haine est née, et elle durera quinze ans.
Une croisade sans bataille : Frédéric II à Acre (septembre 1228 - février 1229)#
Frédéric II débarque à Acre le 7 septembre 1228. Le royaume l'accueille en roi, puis se divise. Le patriarche Gérold de Lausanne, les Templiers et les Hospitaliers refusent d'obéir à un excommunié ; les Teutoniques d'Hermann von Salza, les Pisans, les Génois, les chevaliers de Sicile et d'Allemagne le suivent ; les barons de Syrie le servent par devoir féodal, sans chaleur. On trouve un accommodement digne des légistes : l'armée marchera « au nom de Dieu et de la chrétienté », les ordres militaires marchant à part, à une journée derrière, pour n'être pas sous le commandement de l'empereur. Deux frères mineurs apportent bientôt des lettres de Grégoire IX qui interdisent aux ordres et au clergé toute obéissance ; Frédéric les fait taire.
Il n'a pas de quoi conquérir, et il le sait : quelques milliers d'hommes, une flotte, et un sultan qui assiège Damas. Il fait donc ce qu'il sait faire. Fakhr ad-Din est à Acre ; les ambassades se succèdent, avec des cadeaux, des philosophes et des questions de mathématiques ; et, pour donner du poids à ses paroles, l'empereur descend en novembre 1228 sur Jaffa, dont il relève les murailles, à une journée de Jérusalem — la manœuvre exacte de Richard Cœur de Lion en 1191-1192, qui avait fini, lui aussi, par un traité. Al-Kamil hésite, temporise, envoie des présents ; Frédéric, dit Ibn Wasil, lui écrit qu'il est venu de si loin sur la foi de sa parole qu'il ne peut repartir les mains vides sans perdre l'honneur devant les rois. Le sultan, qui n'a pas pris Damas, ne veut pas d'une guerre sur ses arrières. Il cède.
Le traité de Jaffa (18 février 1229)#
Le traité de Jaffa, conclu le 18 février 1229 pour une trêve de dix ans, cinq mois et quarante jours, rend aux chrétiens Jérusalem, Bethléem, Nazareth, un corridor de Jaffa et de Lydda jusqu'à la Ville sainte, Sidon, Toron et la Galilée occidentale ; les prisonniers sont libérés des deux côtés. Deux réserves : l'esplanade du Temple — la Coupole du Rocher et la mosquée al-Aqsa — reste aux musulmans, avec leur culte et leurs desservants, les chrétiens pouvant y entrer en visiteurs ; et Jérusalem, dont al-Mu'azzam a rasé les murs en 1219, ne sera pas — ou ne devrait pas être, les textes divergent — refortifiée. Les villages musulmans autour de la ville gardent leurs juges. C'est, à peu de chose près, l'offre refusée par le légat Pélage dix ans plus tôt, sans la Vraie Croix, que personne ne retrouvera.
Les deux camps crient au scandale. À Damas, Sibt Ibn al-Jawzi prêche dans la Grande Mosquée un sermon de deuil sur Jérusalem livrée, et la ville pleure ; au Caire, al-Kamil fait dire que les Francs n'ont que des ruines et quelques églises, et que les lieux saints de l'islam n'ont pas bougé. À Acre, le patriarche Gérold écrit au pape que l'empereur a trahi la chrétienté en laissant le Temple aux infidèles, et qu'il a traité en secret, sans l'avis des barons ni des ordres. Le pape ne ratifiera pas. Et pourtant, pour la première fois depuis le 2 octobre 1187, un roi chrétien peut entrer dans la ville où le Christ est mort et ressuscité.
Le couronnement au Saint-Sépulcre (18 mars 1229)#
Frédéric entre à Jérusalem le 17 mars 1229, un samedi ; le cadi de Naplouse, Shams ad-Din, lui remet les clés. Le lendemain, dimanche 18 mars, dans la basilique du Saint-Sépulcre, l'empereur assiste à une messe qu'aucun prêtre ne célèbre pour lui, s'avance vers l'autel du Calvaire, y prend la couronne de Jérusalem et la pose lui-même sur sa tête. Le couronnement de Frédéric II à Jérusalem n'est pas un sacre : nul évêque n'y a mis les mains, nulle onction ; c'est un acte de souverain, et Frédéric le dira lui-même, dans son manifeste à la chrétienté, en se comparant au Christ entrant dans la ville et en se disant élevé par Dieu seul. Hermann von Salza lit un discours en allemand et en latin, où l'empereur explique ses retards et proteste de sa bonne foi envers l'Église. Le lendemain, l'archevêque de Césarée arrive pour proclamer, au nom du patriarche, l'interdit sur la Ville sainte : plus de messe, plus de sacrements, tant que l'excommunié y sera. Ibn Wasil raconte qu'à la nuit, le cadi ayant interdit aux muezzins l'appel à la prière par respect pour l'hôte, Frédéric s'en plaignit : il avait passé la nuit à Jérusalem pour l'entendre. Le 19 mars, il quitte la ville. Il y est resté deux jours.
Les Templiers et le patriarche contre l'empereur (mars-mai 1229)#
Le retour à Acre est une guerre civile en miniature. Les Templiers, le patriarche et le clergé refusent de reconnaître le traité et le couronnement ; l'empereur accuse les Templiers d'avoir voulu le livrer au sultan lors d'un pèlerinage au Jourdain — rumeur invérifiable, que Matthieu Paris rapporte et que le Temple a niée ; il fait cerner leur maison, expulse des frères, place des arbalétriers devant les portes. Le patriarche lève des troupes pour la défense de Jérusalem sans l'empereur ; Frédéric interdit qu'on le paie. Il faut partir : la Sicile est envahie par les armées pontificales que commande Jean de Brienne. Le 1er mai 1229, à l'aube, l'empereur gagne le port par la rue des Bouchers, et les bouchers d'Acre le couvrent de tripes et d'immondices ; Jean d'Ibelin, qui le hait, l'escorte de sa personne jusqu'à sa galère, parce qu'il est son seigneur. Frédéric débarque à Brindisi le 10 juin, chasse les troupes du pape, et fait la paix à San Germano en juillet 1230 : Grégoire IX l'absout à Ceprano, le 28 août 1230, et lui donne, quelques jours après, le baiser de paix à Anagni. Il n'est jamais revenu en Terre sainte.
La guerre des Lombards (1229-1243)#
Les suites de la croisade sont une guerre entre chrétiens. L'empereur a laissé à Chypre cinq baillis de son choix, qui gouvernent contre les Ibelin ; Jean de Beyrouth les chasse dès 1229 à la bataille de Nicosie. En 1231, Frédéric envoie son maréchal, Richard Filangieri, avec une flotte et une armée : les Syriens les appellent les « Lombards », d'où le nom de la guerre des Lombards. Filangieri assiège Beyrouth, prend Tyr, se fait reconnaître à Acre par une partie de la noblesse ; les bourgeois et les barons d'Acre répondent en formant une commune, dont Jean d'Ibelin est élu maire, avec le soutien des Templiers et des Génois. La guerre va et vient entre Syrie et Chypre : les Lombards battent les Ibelin à Casal Imbert en mai 1232, et sont écrasés à Agridi, en Chypre, le 15 juin 1232 ; le jeune roi Henri Ier reste dans le camp des Ibelin. Jean de Beyrouth meurt en 1236 sous l'habit du Temple. En 1243, la Haute Cour déclare que Conrad, majeur mais absent, n'a pas fait acte de présence et confie la régence à sa parente Alix de Champagne ; Tyr est prise aux impériaux en juin 1243. La légitimité a gagné ; le royaume est épuisé. Philippe de Novare, chevalier et poète du parti Ibelin, a raconté tout cela dans une chronique qui est le roman de sa jeunesse.
La croisade des barons (1239-1241)#
La trêve de Jaffa expire en 1239, et Grégoire IX a prêché dès 1234 une nouvelle croisade. La croisade des barons en est le fruit : point de roi, mais la fleur de la noblesse française — Thibaut IV de Champagne, roi de Navarre, le comte-poète, avec les ducs de Bourgogne et de Bretagne, Amaury de Montfort, Henri de Bar. Elle débarque à Acre en septembre 1239 et commence par un désastre : le 13 novembre 1239, près de Gaza, une avant-garde partie chercher la gloire sans ordres est surprise par les Égyptiens ; Henri de Bar est tué, Amaury de Montfort pris, six cents hommes perdus. En décembre, an-Nasir Dawud, prince de Kérak, occupe Jérusalem sans murs et fait sauter la tour de David. Mais les Ayyoubides sont déchirés entre l'Égypte d'as-Salih Ayyub et la Damas d'as-Salih Ismaïl, et Thibaut fait ce que Frédéric avait fait : il traite. Damas lui rend Beaufort, Safed, Tibériade et la Galilée contre l'alliance ; l'Égypte confirme Jérusalem et Ascalon. Thibaut rembarque en septembre 1240 ; Richard de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre, arrive en octobre, achève la forteresse d'Ascalon, fait libérer les prisonniers de Gaza, et repart en mai 1241. Le royaume n'a jamais été aussi étendu depuis Hattin : de Beyrouth à Ascalon, avec Jérusalem, Bethléem, Nazareth et toute la Galilée. Il tient sur des traités. Le 23 août 1244, les cavaliers khwarezmiens appelés par le sultan d'Égypte entrent dans Jérusalem, massacrent les chrétiens qui n'ont pu fuir et profanent le Saint-Sépulcre ; le 17 octobre, à La Forbie, l'armée franque est anéantie. C'est de cette nouvelle que naît le vœu de Saint Louis et la septième croisade.
Bilan : que vaut une Jérusalem obtenue par traité ?#
Le bilan de la sixième croisade partage encore les historiens comme il partageait les contemporains. Au crédit : Jérusalem, Bethléem et Nazareth chrétiennes pendant quinze ans, les pèlerins de nouveau au Sépulcre, pas un mort — et la démonstration que l'Égypte ayyoubide, divisée, préférait céder la Palestine que risquer le Nil : Frédéric a récolté ce que Damiette avait semé. Au débit : une ville sans murs, indéfendable, que le premier prince ayyoubide venu occupe en 1239 et que les Khwarezmiens détruisent en 1244 ; un Temple laissé aux musulmans ; un royaume déchiré pour quinze ans entre l'empereur et ses barons, qui n'aura plus jamais la force de se défendre seul ; et un croisé excommunié se couronnant sans prêtre, dans une église sous interdit, en s'égalant au Christ dans son manifeste. L'Église n'a pas ratifié le traité, et l'on comprend pourquoi ; elle a absous l'empereur, et l'on comprend aussi. Ce que la sixième croisade prouve, c'est que la Terre sainte pouvait se négocier — et que rien de négocié ne tient sans une armée pour le garder.
Les hommes de la sixième croisade#
Un empereur, deux papes, un sultan, une reine-enfant, un grand maître, un baron, un patriarche. Frédéric II a tenu son vœu à sa manière, sans repentir et sans bataille, et a régné vingt ans encore, excommunié de nouveau en 1239, mort le 13 décembre 1250 dans l'habit blanc des cisterciens ; son fils Conrad fut roi de Jérusalem sans jamais y venir. Honorius III est mort en mars 1227 sans avoir vu partir l'homme qu'il avait attendu onze ans ; Grégoire IX a excommunié le croisé, refusé le traité, et fini par l'absoudre. Al-Kamil a rendu Jérusalem par calcul et l'a fait avec honneur, sans qu'un chrétien ait à mourir pour cela ; il est mort en 1238, et son empire s'est disloqué entre ses héritiers. Isabelle II, reine à quatre mois, mariée à treize ans, morte à seize, a transmis la couronne de Jérusalem à la maison de Souabe sans jamais avoir revu sa terre. Hermann von Salza, grand maître des Teutoniques, ami de l'empereur et du pape, a été l'homme de bonne volonté de toute l'affaire, celui qui a parlé au Saint-Sépulcre et négocié la paix de 1230. Jean d'Ibelin, le Vieux Sire de Beyrouth, a tenu le droit contre la force, escorté l'empereur qu'il combattait, et défendu quinze ans les franchises du royaume ; Philippe de Novare en a fait le modèle du chevalier. Le patriarche Gérold a défendu l'Église contre l'empereur avec une intransigeance que Rome elle-même a trouvée excessive.
Ce qui demeure#
Il demeure d'abord que les pèlerins sont revenus. De 1229 à 1244, des chrétiens ont de nouveau prié au tombeau vide, à la grotte de Bethléem, à Nazareth ; des églises ont été rouvertes ; des franciscains, que le traité de Jaffa laissait passer, se sont installés au Cénacle et n'ont plus quitté la Terre sainte — la Custodie est fille de cette trêve. Ceux qui ont fait le voyage pendant ces quinze ans n'ont pas demandé si la couronne avait été bien posée ; ils sont entrés dans la basilique, et c'est cela que les croisades voulaient.
Il demeure la figure du Vieux Sire de Beyrouth escortant jusqu'à sa galère, sous les tripes des bouchers, l'empereur qu'il combattait — parce que le droit féodal le lui commandait et qu'un chevalier ne fait pas payer à son seigneur ses propres querelles. Il demeure Hermann von Salza, lisant en deux langues dans le Saint-Sépulcre les excuses d'un empereur envers un pape, parce qu'il croyait qu'on pouvait servir les deux. Il demeure sainte Élisabeth de Hongrie, veuve à vingt ans d'un croisé mort à Otrante avant d'avoir vu la mer, et qui a fait de son veuvage une vie donnée aux pauvres : le vœu de Louis de Thuringe a été tenu par sa femme.
Et il demeure une leçon que l'Église, en ne ratifiant pas le traité tout en absolvant l'empereur, a donnée mieux que personne : la Ville sainte vaut d'être reprise par la parole quand elle peut l'être, mais elle ne se garde ni sans murailles ni sans unité, et un roi qui se couronne lui-même devant le tombeau du Christ a manqué quelque chose de ce qu'il venait chercher. Frédéric a rendu Jérusalem aux chrétiens ; il n'a pas su la leur garder. Ceux qui l'ont perdue en 1244 sont morts, eux, pour la défendre.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer la sixième croisade entre Damiette et Saint Louis.
- Quelle croisade a réussi ? — la sixième dans le bilan général : le but obtenu, mais sur un traité.
- La cinquième croisade (1217-1221) : le récit complet — l'offre d'al-Kamil refusée par Pélage en 1219, que Frédéric accepta dix ans plus tard.
- La troisième croisade (1189-1192) : le récit complet — Richard Cœur de Lion à Jaffa : le précédent d'une Terre sainte négociée.
- La septième croisade (1248-1254) : le récit complet — la réponse au sac de Jérusalem de 1244 : Saint Louis à Damiette, Mansourah et en Terre sainte.
- Saint Louis en Égypte : la septième croisade (1248-1250) — le récit resserré de la campagne d'Égypte.
- Le royaume de Jérusalem, un État franc en Orient — la Haute Cour et le droit des barons que Jean d'Ibelin opposa à l'empereur.
- Les Templiers, moines et soldats — l'ordre qui refusa de servir sous un excommunié.
- Les autres étapes — Frédéric II excommunié, le mariage de 1225, Acre 1228, le traité de Jaffa, le couronnement, les Templiers et le patriarche, la guerre des Lombards, la croisade des barons — et les portraits de Frédéric II, d'al-Kamil, de Grégoire IX, d'Isabelle II et de Jean d'Ibelin paraîtront dans cette catégorie : Sixième croisade.
Sources
Philippe de Novare, Mémoires (éd. Charles Kohler, 1913 ; dans les Gestes des Chiprois) · Estoire d'Eracles et Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier · Lettre du patriarche Gérold à tous les fidèles (1229) et lettre de Frédéric II à Henri III d'Angleterre (mars 1229), dans Roger de Wendover et Matthieu Paris, Chronica majora · Lettre d'Hermann von Salza à Grégoire IX (mars 1229) · Historia diplomatica Friderici secundi (éd. Huillard-Bréholles) · Ibn Wasil, Mufarrij al-kurub · Sibt Ibn al-Jawzi, Mir'at al-zaman · al-Maqrizi, Kitab al-suluk · Rothelin, Continuation (pour 1239-1241). — Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II (1927 ; trad. fr. Gallimard, 1987) ; David Abulafia, Frederick II: A Medieval Emperor (Allen Lane, 1988) ; Thomas C. Van Cleve, The Emperor Frederick II of Hohenstaufen (Oxford, 1972) ; Peter Jackson, « The Crusades of 1239-41 and their aftermath », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 50 (1987) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. III (Plon, 1936).
Questions fréquentes#
Quand a eu lieu la sixième croisade ?
Frédéric II, qui avait fait vœu en 1215, s'embarque à Brindisi le 28 juin 1228, arrive à Acre le 7 septembre 1228, signe le traité de Jaffa avec le sultan al-Kamil le 18 février 1229, entre à Jérusalem le 17 mars et se couronne au Saint-Sépulcre le 18 mars 1229. Il quitte Acre le 1er mai 1229.
Pourquoi Frédéric II était-il excommunié pendant sa croisade ?
Parce qu'il avait, treize ans après son vœu, encore manqué le départ fixé par le traité de San Germano (août 1227) : tombé malade à Otrante pendant une épidémie, il avait rebroussé chemin. Le pape Grégoire IX l'excommunia le 29 septembre 1227 et refusa de lever la sentence quand l'empereur partit l'année suivante.
Qu'a obtenu le traité de Jaffa de 1229 ?
Jérusalem, Bethléem, Nazareth, un corridor de Jaffa à Jérusalem, Sidon et la Galilée occidentale, pour une trêve de dix ans, cinq mois et quarante jours ; l'esplanade du Temple avec la Coupole du Rocher et al-Aqsa restait aux musulmans. Aucun combat n'avait été livré.
Frédéric II a-t-il été couronné roi de Jérusalem ?
Il a posé lui-même la couronne sur sa tête, le 18 mars 1229, dans la basilique du Saint-Sépulcre, sans messe ni évêque : excommunié, il ne pouvait recevoir de sacre. Juridiquement, il n'était plus roi mais régent de son fils Conrad, né en 1228 de la reine Isabelle II, morte en couches.
Qu'est-ce que la guerre des Lombards ?
La guerre civile (1229-1243) entre les officiers impériaux de Frédéric II, conduits par le maréchal Richard Filangieri, et les barons d'Outremer menés par Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth, en Chypre et en Syrie ; elle se termine par la prise de Tyr par les Ibelin en 1243.
Combien de temps Jérusalem est-elle restée chrétienne après 1229 ?
Quinze ans, avec une brève occupation par le prince de Kérak en 1239 : la ville est saccagée par les mercenaires khwarezmiens du sultan d'Égypte le 23 août 1244 et ne reviendra plus aux Francs.