La cinquième croisade (1217-1221) : le récit complet
De Quia maior (1213) à la restitution de Damiette (8 septembre 1221) : Jean de Brienne, le légat Pélage, saint François devant al-Kamil et la crue du Nil.
Mis à jour le 18 septembre 2026

En bref
Quand : de la bulle Quia maior (avril 1213) et du concile de Latran IV (novembre 1215) à la restitution de Damiette (8 septembre 1221) ; l'expédition elle-même dure de l'automne 1217 à l'été 1221. Où : Acre et la Galilée ; Château Pèlerin ; Damiette et le delta du Nil ; le camp d'al-Kamil, qui deviendra la ville de Mansourah. Qui : les papes Innocent III et Honorius III ; le roi de Jérusalem Jean de Brienne ; le légat Pélage ; le roi André II de Hongrie et le duc Léopold VI d'Autriche ; saint François d'Assise ; le sultan al-Kamil et son frère al-Mu'azzam de Damas ; les chroniqueurs Olivier de Paderborn et Jacques de Vitry ; l'empereur Frédéric II, qui ne vint pas. Issue : Damiette prise le 5 novembre 1219 après dix-huit mois de siège, puis rendue le 8 septembre 1221 après l'échec de la marche sur Le Caire ; trêve de huit ans ; Jérusalem offerte et refusée.
La Cinquième croisade est la croisade la mieux préparée de toutes et l'une de celles qui ont le plus approché le but. Conçue par Innocent III comme une œuvre de toute l'Église, financée par un impôt sur le clergé, dirigée non plus sur la Syrie mais sur l'Égypte, clé de Jérusalem, elle a pris Damiette au prix d'un siège de dix-huit mois et s'est vu offrir par le sultan lui-même la Ville sainte, la Vraie Croix et toute la Palestine. Elle a refusé, a marché sur Le Caire, et le Nil l'a engloutie. Dans l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, c'est la croisade des occasions manquées — et celle où un petit homme d'Assise, pieds nus, a traversé les lignes pour parler du Christ au sultan.
Cet article est le pilier de la catégorie : il donne le fil de la croisade, de Quia maior à la capitulation dans le delta, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent.
Pourquoi 1213 ? Quia maior et le concile de Latran IV#
La quatrième croisade n'avait pas vu la Terre sainte, et Innocent III ne s'y résignait pas. Au printemps 1213 — l'année même où des enfants et des pauvres, en France et en Rhénanie, s'étaient mis en marche vers la mer sans que personne les eût appelés —, il proclame une nouvelle croisade par la bulle Quia maior (avril 1213), le texte le plus mûri qu'un pape ait jamais consacré à la guerre sainte. Tout y est pensé : la croisade est l'affaire de toute la chrétienté, pas seulement des chevaliers ; les prédicateurs sont nommés province par province ; chaque mois, des processions et des prières publiques demandent la délivrance de la Terre sainte ; un coffre est placé dans chaque église pour les aumônes ; l'indulgence plénière est étendue à ceux qui, ne pouvant partir, paient un combattant à leur place ; et, pour concentrer les forces, le pape suspend les indulgences accordées aux guerres d'Espagne et du Languedoc. Le vœu peut être pris par tous, même par ceux qui ne sont pas aptes à combattre — on rachètera ensuite le vœu des inutiles. Ce n'est plus l'élan de Clermont : c'est une administration.
Le IVe concile du Latran, réuni à Rome en novembre 1215 — le plus grand concile du Moyen Âge, plus de quatre cents évêques —, fixe le cadre par sa constitution Ad liberandam (30 novembre 1215) : départ le 1er juin 1217, rassemblement à Brindisi et à Messine ; le clergé versera pendant trois ans le vingtième de ses revenus, le pape et les cardinaux le dixième ; une paix de quatre ans est imposée à toute la chrétienté ; les tournois sont interdits pour trois ans ; le commerce des armes, du fer et du bois de construction avec l'Égypte est prohibé sous peine d'excommunication. Le pape annonce qu'il viendra lui-même bénir l'armée au départ. Quelques mois plus tôt, le 25 juillet 1215, à Aix-la-Chapelle, le jeune roi des Romains Frédéric II, couronné au tombeau de Charlemagne, a fait vœu de croisade : c'est sur lui que reposera, pendant six ans, toute l'attente.
Honorius III et l'empereur qui promet (1216-1217)#
Innocent III meurt à Pérouse le 16 juillet 1216, en route pour réconcilier Gênes et Pise afin qu'elles fournissent la flotte. Il n'a pas cinquante-six ans. Deux jours plus tard, les cardinaux élisent Honorius III — Cencio Savelli, vieil homme doux, ancien camérier de l'Église, qui n'a rien de la puissance de son prédécesseur et fera de la croisade l'unique passion de ses onze années de pontificat. Il presse Frédéric, il presse les rois, il écrit à tous ; il ne saura jamais dire non à l'empereur. Car Frédéric a des raisons : la Sicile à reprendre en main, l'Allemagne à pacifier, la couronne impériale à recevoir. Honorius le couronne à Saint-Pierre le 22 novembre 1220, et Frédéric renouvelle son vœu, s'engage à partir en août 1221, envoie des troupes, et ne part pas. La croisade se fera sans lui, et périra en l'attendant.
André II de Hongrie et Léopold VI en Terre sainte (automne 1217)#
Les premiers à tenir parole sont deux princes de l'Empire. Le duc Léopold VI d'Autriche, dit le Glorieux, qui a combattu en Espagne et en Languedoc, s'embarque à Split et arrive à Acre en septembre 1217, avec une petite troupe et une grande réputation. Le roi André II de Hongrie, dont le père avait fait vœu de croisade sans partir, le suit en octobre, avec une armée nombreuse mais mal payée. Ils trouvent à Acre le roi Jean de Brienne — un cadet de Champagne devenu roi de Jérusalem en 1210 par son mariage avec la reine Marie de Montferrat, morte en 1212, et qui règne au nom de leur fille Isabelle —, le roi Hugues Ier de Chypre, le prince Bohémond IV d'Antioche, les grands maîtres des ordres et le patriarche Raoul de Mérencourt. Il y a là de quoi prendre une ville ; il n'y a rien à prendre. Le sultan al-Adil, frère de Saladin, qui a rassemblé l'héritage familial, ne veut pas la bataille : il se retire devant les Francs.
Trois expéditions de l'automne 1217 illustrent l'impasse. En novembre, l'armée traverse le Jourdain, remonte jusqu'à Bethsaïde et au lac de Tibériade, pille et revient : une chevauchée, pas une conquête. Du 3 au 7 décembre, elle attaque la forteresse que les Ayyoubides ont bâtie sur le mont Thabor en 1211-1212 pour menacer Acre : les échelles sont dressées, la garnison est près de se rendre, et l'on se retire au moment de vaincre, sans que les chroniqueurs sachent bien pourquoi. Puis un corps de Hongrois monte vers Beaufort, dans la neige du Liban, et se fait tailler en pièces. En janvier 1218, André II rembarque avec ses reliques — une tête de saint Étienne, une des cruches de Cana —, excommunié par le patriarche pour n'avoir pas achevé son vœu ; le 10 janvier, Hugues de Chypre meurt à Tripoli. Il reste Léopold, Jean de Brienne et les ordres.
Château Pèlerin et le choix de l'Égypte (hiver-printemps 1218)#
L'hiver n'est pas perdu. Sur le cap d'Atlit, au sud d'Acre, les Templiers, aidés du seigneur flamand Gautier d'Avesnes et des pèlerins de passage, fondent en février 1218 le Château Pèlerin, la plus puissante forteresse maritime de l'Outremer, qui ne tombera jamais ; on relève en même temps les murs de Césarée. Et, au printemps, arrivent les hommes du Nord : Frisons, Rhénans, Flamands, embarqués à Vlaardingen en mai 1217, retenus au Portugal où ils ont pris Alcácer do Sal aux Maures, et débarqués à Acre le 26 avril 1218 avec le comte Guillaume de Hollande et le comte Georges de Wied. Le prédicateur qui les a levés, Olivier de Paderborn, écolâtre de la cathédrale de Cologne, est avec eux ; il sera le chroniqueur de la croisade et l'un de ses ingénieurs.
Le conseil des chefs peut alors trancher la question que la troisième croisade avait laissée ouverte : on n'ira pas à Jérusalem, dont al-Mu'azzam, fils d'al-Adil et prince de Damas, tient les approches ; on frappera l'Égypte, d'où viennent l'argent, le blé et les armées des Ayyoubides. Richard Cœur de Lion l'avait dit en 1192 ; le roi Amaury Ier l'avait tenté dès les années 1160. C'est le « rêve égyptien » du royaume de Jérusalem : tenir le Nil pour tenir le Sépulcre. Jean de Brienne est élu chef de l'armée. La flotte quitte Acre le 24 mai 1218.
Damiette, la clé du Nil#
Damiette — Dimyat — garde la branche orientale du Nil, à trois kilomètres de la mer, sur la rive droite du fleuve. La ville est ceinte d'une triple muraille, et le fleuve est fermé par une chaîne tendue depuis une haute tour bâtie sur un îlot au milieu du courant, la tour de la chaîne, jusqu'aux murs ; un pont de bateaux la double. Nul navire ne remonte le Nil sans passer sous cette chaîne. Qui tient Damiette tient l'entrée du delta et peut, à la crue, remonter jusqu'au Caire ; c'est ce qu'avaient compris Amaury Ier et Manuel Comnène, qui l'avaient assiégée en vain en 1169, et c'est ce que comprendra encore Saint Louis en 1249. Les croisés débarquent sur la rive gauche, en face de la ville, le 29 mai 1218 ; les Égyptiens, surpris, ne leur disputent pas la plage.
La tour de la chaîne (24 août 1218)#
Le siège de Damiette commence par trois mois de combats pour une seule tour. Les navires francs l'attaquent en juin et en juillet avec des échelles dressées sur les mâts ; les Égyptiens les repoussent au feu grégeois, et deux assauts échouent avec de lourdes pertes. C'est alors qu'Olivier de Paderborn conçoit la machine qui décidera de tout : deux nefs liées ensemble portant un beffroi de bois à quatre étages, couvert de peaux contre le feu, d'où s'abaisse un pont volant. Le 24 août 1218, veille de la Saint-Louis, l'engin est poussé contre la tour ; le pont s'abat, un jeune Liégeois y saute le premier, les Frisons le suivent, et, après une journée de combat, la garnison se rend — une centaine d'hommes, dit Olivier, qui attribue la victoire à la Vierge et aux prières du camp. La chaîne est brisée. Le vieux sultan al-Adil, qui est en Syrie, apprend la nouvelle et meurt une semaine plus tard, le 31 août 1218, à soixante-quinze ans : Ibn al-Athir laisse entendre que le chagrin l'a emporté. Son fils al-Kamil — al-Malik al-Kamil Nasir ad-Din Muhammad — lui succède en Égypte, al-Mu'azzam à Damas, al-Ashraf en Haute-Mésopotamie. Les trois frères vont tenir ensemble.
L'hiver terrible et le passage du Nil (1218-1219)#
En septembre 1218 débarquent les Français — le comte Hervé de Nevers, Hugues de Lusignan, l'archevêque de Bordeaux, le cardinal Robert de Courçon — et, avec eux, le légat du pape, le cardinal Pélage, évêque d'Albano. Il est temps : al-Kamil a fait barrer le fleuve de navires coulés et campe sur la rive droite, en amont, à al-Adiliya. Puis vient l'hiver. La nuit de la Saint-André, 29 novembre 1218, une tempête et la marée noient le camp franc sous les eaux ; les vivres pourrissent, les chevaux se noient, et une maladie que les chroniqueurs décrivent comme un pourrissement des gencives et des jambes — le scorbut — emporte, dit Jacques de Vitry, un homme sur six ; Robert de Courçon meurt en février. Le camp tient parce qu'il ne peut pas repartir.
Le salut vient d'en face. Le 5 février 1219, un émir kurde, Imad ad-Din Ibn al-Mashtub, complote pour remplacer al-Kamil par l'un de ses frères ; le sultan, prévenu, quitte son camp de nuit, et son armée, croyant à une fuite, se débande. Les croisés, stupéfaits, traversent le Nil, occupent le camp abandonné avec ses tentes et ses vivres, et achèvent d'encercler Damiette. Al-Mu'azzam arrive de Damas, rétablit son frère, fait arrêter le comploteur ; mais l'Égypte a tremblé, et le prince de Damas, persuadé que Jérusalem est perdue, en fait abattre les murailles en mars 1219 pour que les Francs ne puissent s'y tenir. Les habitants de la Ville sainte s'enfuient en pleurant, dit Sibt Ibn al-Jawzi. La destruction est l'aveu que la stratégie franque est la bonne.
Le cardinal Pélage : le légat qui voulait commander#
Pélage — Pelagio Galvani, Galicien ou Portugais, cardinal depuis 1206, légat d'Innocent III à Constantinople en 1213, où il avait heurté les Grecs — est un homme de gouvernement, énergique, pieux, dur, qui tient de son maître Innocent la conviction que la croisade est l'affaire du pape et que son légat en est le chef. Jean de Brienne pense autrement : il est roi, l'armée l'a élu, et l'Égypte conquise doit revenir au royaume de Jérusalem. Le conflit des deux hommes traverse toute la croisade. Les Français, les Anglais, les Allemands suivent le roi ; les Italiens, les ordres militaires, une partie du clergé suivent le légat, qui tient la caisse pontificale. Pélage n'est pas le sot que la légende a fait de lui : il a maintenu l'armée quand elle voulait partir, et sa fermeté a pris Damiette. Mais il a voulu commander une guerre qu'il ne comprenait pas, et il a cru, jusqu'au dernier jour, que l'empereur allait venir.
Saint François devant le sultan (septembre 1219)#
L'été 1219 est celui des assauts inutiles. Le 29 août, jour de la Décollation de saint Jean-Baptiste, l'armée attaque le camp d'al-Kamil à Fariskur, se débande sous la chaleur, et perd, dans la contre-attaque, plusieurs milliers d'hommes, dont beaucoup de Templiers et d'Hospitaliers ; Jean de Brienne sauve ce qui peut l'être. Un homme avait prédit ce désastre : saint François d'Assise, arrivé au camp quelques semaines plus tôt avec une douzaine de frères, et qui avait supplié les chefs de ne pas attaquer ce jour-là.
Dans la trêve qui suit, en septembre 1219, François obtient du légat, réticent, la permission de passer chez l'ennemi. Il traverse les lignes avec le frère Illuminé, est pris par les sentinelles, battu, traîné devant le sultan, à qui il déclare qu'il vient de la part de Dieu pour lui annoncer l'Évangile. Al-Kamil — prince lettré, entouré de soufis — l'écoute, l'interroge plusieurs jours durant, lui offre des présents que François refuse, et le renvoie au camp sous escorte avec la liberté de prêcher. C'est tout ce que les sources sûres disent : Jacques de Vitry, évêque d'Acre, qui était au camp, le raconte dans une lettre de 1220 et dans son Historia occidentalis ; Thomas de Celano, premier biographe du saint, le confirme dès 1228 ; la Chronique d'Ernoul l'a vu du côté franc. L'épreuve du feu — François proposant d'entrer dans un brasier avec les imams — n'apparaît que chez saint Bonaventure, quarante ans plus tard, et Giotto la peindra à Assise. Ce que l'histoire retient, c'est plus simple et plus grand : au milieu d'une guerre juste, un saint a rappelé que l'ennemi avait une âme, et un sultan l'a entendu avec honneur.
L'offre d'al-Kamil : Jérusalem contre Damiette#
Damiette agonise, l'Égypte est en guerre depuis quinze mois, et al-Kamil craint autant les Francs que ses propres émirs. Vers la fin de septembre 1219 — l'offre sera renouvelée, améliorée, jusqu'en 1221 —, le sultan propose la paix : il rendra Jérusalem, la Vraie Croix perdue à Hattin, tous les prisonniers, et toute la Palestine à l'ouest du Jourdain, à la seule exception des deux forteresses de Transjordanie, Kérak et Montréal, qui gardent la route de l'Égypte à Damas ; il paiera de surcroît la reconstruction des murs de Jérusalem, et signera une trêve de trente ans. En échange, les croisés évacueront l'Égypte. C'est, en un traité, tout ce pour quoi l'on se bat depuis 1187.
Jean de Brienne veut accepter, et les barons de France, d'Angleterre et d'Allemagne avec lui. Pélage refuse, et avec lui le patriarche, les Templiers, les Hospitaliers, les Vénitiens, les Génois, les Pisans. Leurs raisons ne sont pas frivoles : sans Kérak et Montréal, Jérusalem est indéfendable — Saladin l'a prouvé ; une trêve avec un sultan menacé ne vaut que ce que vaut le sultan ; les Italiens veulent le port ; et l'empereur va venir, avec l'armée qui prendra Le Caire et rendra toute la Terre sainte sans conditions. Le refus emporte la majorité. Dix ans plus tard, Frédéric II obtiendra du même al-Kamil une Jérusalem sans murailles, par un traité que tout le monde trouvera insuffisant ; et ceux qui avaient refusé en 1219 ne le reconnaîtront pas.
La prise de Damiette (5 novembre 1219)#
Le 5 novembre 1219, des sentinelles franques remarquent qu'une tour n'est plus gardée. On dresse les échelles ; personne ne répond. La ville est morte : la famine et la peste ont fait leur œuvre derrière la triple muraille. Olivier de Paderborn, qui entre avec les premiers, écrit que de quelque quatre-vingt mille habitants — chiffre de chroniqueur — il n'en restait que trois mille, dont à peine une centaine capables de se tenir debout, au milieu des cadavres qui jonchaient les rues et les maisons. Il n'y eut pas de massacre : il n'y avait plus personne à massacrer. Les croisés se partagèrent un butin considérable, rachetèrent et firent baptiser les enfants survivants — Olivier en compte plusieurs centaines, qui moururent pour la plupart —, et transformèrent la grande mosquée en cathédrale dédiée à la Vierge Marie, où le légat célébra la messe. Quelques jours plus tard, Tanis, plus à l'est, fut occupée sans combat.
Puis on se disputa la ville. Pélage la voulait pour l'Église ; Jean de Brienne pour son royaume. Le roi menaça de repartir pour Acre ; en février 1220, il obtint Damiette, avec ses revenus, jusqu'à ce que l'empereur, en arrivant, en décidât autrement. La victoire était complète, et personne ne savait qu'en faire.
Dix-huit mois d'attente : Jean de Brienne, Pélage et l'empereur absent (1220-1221)#
Damiette prise, il fallait marcher ou traiter. On attendit. Le roi partit pour Acre à Pâques 1220 — sa seconde femme, Stéphanie d'Arménie, venait de mourir, et il prétendait au trône de son beau-père ; surtout, al-Mu'azzam menaçait la Palestine, assiégeait Château Pèlerin à l'automne 1220 et pillait jusque sous les murs d'Acre. Il ne reviendra en Égypte qu'en juillet 1221, sur l'ordre exprès du pape. Le légat resta seul à Damiette avec une armée qui fondait — ceux qui avaient accompli leur vœu rembarquaient chaque printemps — et se refaisait au gré des arrivées : en mai 1221, le duc Louis Ier de Bavière débarqua avec les chevaliers de l'empereur, porteur d'une promesse : Frédéric partirait en août. Il ne partit pas. Au camp, la discipline s'effondrait ; Jacques de Vitry se plaint des jeux, des prostituées, des querelles entre nations.
Le prêtre Jean et le roi David : la rumeur qui égara le camp#
C'est dans cette attente qu'arrive d'Orient une nouvelle qui enflamme le camp. Un « roi David », roi chrétien des Indes, petit-fils ou héritier du légendaire prêtre Jean, a levé une armée immense, écrasé le sultan de Perse et marche vers Bagdad pour secourir les croisés ; une Relation latine, traduite au camp en 1221, en donne le détail, et un livre arabe de prophéties, attribué à saint Clément et présenté au légat, annonce la ruine de l'islam et la prise du Caire par un roi venu de l'Ouest. La rumeur n'était pas sans fondement : à l'est, entre 1219 et 1221, un conquérant écrasait effectivement l'empire musulman du Khwarezm. Il s'appelait Gengis Khan, et il n'était pas chrétien. Pélage y vit le signe qu'il fallait marcher sur Le Caire sans attendre davantage.
La marche sur Le Caire et la crue du Nil (juillet-août 1221)#
Jean de Brienne revenu, l'armée quitte Damiette le 17 juillet 1221 — Olivier de Paderborn dénombre quelque 1 200 chevaliers, des milliers de sergents et d'archers, et une flotte de plus de six cents bâtiments sur le fleuve. Le roi a plaidé pour attendre la décrue ; le légat, le duc de Bavière et l'armée impatiente l'ont emporté. On avance lentement le long de la rive droite : Fariskur, puis Charamsah, prise le 24 juillet. Al-Kamil recule vers le camp fortifié qu'il a établi en 1219 au confluent du Nil et du canal d'Ashmun, et qu'on appelle déjà Mansourah, « la Victorieuse » ; ses frères al-Mu'azzam et al-Ashraf, cette fois, viennent le rejoindre avec toutes les forces de Syrie. L'armée franque campe dans le triangle entre le fleuve et le canal, au bout de sa ligne de ravitaillement, à quatre journées de Damiette. Et le Nil commence à monter.
Le piège se ferme en deux temps. D'abord des galères égyptiennes, passant par un canal secondaire, débouchent dans le Nil en aval du camp franc et coupent le fleuve : plus rien ne descend de Damiette, ni vivres ni renforts. Puis les Égyptiens ouvrent les digues, et la crue, que les fellahs attendent chaque année, noie le triangle où campe l'armée. Le 26 août 1221, à la nuit, les croisés brûlent leurs tentes et tentent de se replier vers Damiette. La retraite est un désastre : les hommes marchent dans l'eau jusqu'aux genoux, les Égyptiens harcèlent la colonne, des soldats qui ont éventré les tonneaux de vin pour ne pas les laisser à l'ennemi sont ivres et se noient ; les Templiers et les Hospitaliers, à l'arrière-garde, sauvent l'armée de l'anéantissement. Le 28 août, encerclée, sans pain, elle ne peut plus ni avancer ni reculer.
La capitulation et la restitution de Damiette (8 septembre 1221)#
Al-Kamil pouvait exterminer l'armée. Il préféra traiter : ses frères voulaient rentrer chez eux, et il savait que Damiette, tenue par une garnison intacte, se défendrait longtemps. L'accord du 30 août 1221 rend Damiette au sultan, libère tous les prisonniers des deux côtés, promet la restitution de la Vraie Croix — que les Égyptiens ne retrouvèrent jamais, ou ne voulurent pas retrouver — et établit une trêve de huit ans, avec une clause que l'on peut lire comme un aveu : un empereur couronné pourra la rompre. Jean de Brienne, Pélage, le duc de Bavière et les grands maîtres se livrent en otages ; le fils du sultan est remis aux Francs. À Damiette, les Génois et les Vénitiens voulurent résister, et il fallut que le roi et le légat, captifs, ordonnent la reddition. Le 8 septembre 1221, fête de la Nativité de la Vierge, al-Kamil rentre dans Damiette. Pendant les jours d'attente, il avait fait porter du pain à l'armée franque affamée — Olivier de Paderborn le raconte avec une gratitude qui honore l'un et l'autre : « Qui aurait cru que ceux dont nous avions tué les parents, les fils et les frères nous nourriraient de leur pain quand nous mourions de faim ? » (en substance). L'armée rembarqua pour Acre. Il ne restait rien de trois ans de guerre.
Bilan : pourquoi la cinquième croisade a-t-elle échoué ?#
Le bilan de la cinquième croisade est celui d'une victoire qu'on n'a pas su convertir. Elle avait tout : l'unité de la chrétienté autour d'un pape, l'argent d'un impôt, une stratégie juste — l'Égypte —, un roi capable et courageux, des ordres militaires au sommet de leur puissance, et une ville prise. Elle a manqué de trois choses. D'un chef : le roi et le légat se sont disputé l'autorité pendant trois ans, et une armée à deux têtes ne marche pas. D'une décision : l'offre d'al-Kamil, refusée par calcul — un calcul défendable —, valait plus que tout ce que l'on pouvait espérer de la guerre. Et d'un empereur : Frédéric II, dont on attendit six ans l'arrivée, et pour qui l'on refusa Jérusalem, ne vint pas ; Honorius III le lui reprocha, doucement ; Grégoire IX, en 1227, l'excommuniera pour cela, et c'est excommunié qu'il ira, en 1228, chercher par un traité la Jérusalem que Pélage avait refusée — c'est la sixième croisade. Quant à la crue du Nil, ce n'était pas une fatalité : Amaury Ier la connaissait, Saint Louis en 1250 y perdra une armée de la même manière, au même endroit, devant la même Mansourah. Le Nil n'a pas battu les croisés ; il a puni ceux qui ne l'ont pas écouté.
Les hommes de la cinquième croisade#
Deux papes, un roi, un légat, un sultan, deux chroniqueurs, un saint. Innocent III a conçu la croisade comme une œuvre de toute l'Église et n'en a pas vu partir un seul navire. Honorius III l'a portée avec patience et l'a perdue à force d'attendre l'empereur. Jean de Brienne, chevalier champenois devenu roi à quarante ans, a été le vrai chef de l'armée, celui qui a sauvé les journées de Fariskur et de la retraite, et qui avait raison sur l'offre du sultan ; il finira empereur latin de Constantinople et mourra en 1237 sous l'habit franciscain. Pélage a tenu l'armée et perdu la guerre ; il servira encore l'Église vingt ans. Al-Kamil a défendu son pays avec constance, épargné l'armée vaincue, nourri ses ennemis, écouté un saint : Frédéric II en fera son partenaire, et les chroniqueurs latins eux-mêmes lui rendent hommage. Olivier de Paderborn, qui a construit le beffroi de la tour de la chaîne et écrit l'Historia Damiatina, deviendra évêque de Paderborn puis cardinal ; Jacques de Vitry, évêque d'Acre, a laissé les lettres les plus vivantes de la croisade. Et saint François, qui n'a converti ni le sultan ni l'armée, a laissé aux siens le premier chapitre de règle jamais écrit sur la manière d'aller « parmi les Sarrasins ».
Ce qui demeure#
Il demeure d'abord la tour de la chaîne, le 24 août 1218 : un beffroi de bois dressé sur deux navires par un écolâtre de Cologne, un jeune Liégeois qui saute le premier, et une armée qui prie sur la rive pendant que ses fils combattent au milieu du fleuve. Il demeure Château Pèlerin, dont les Templiers ont posé les premières pierres cet hiver-là, et qui domine encore la mer d'Atlit, jamais pris. Il demeure la retraite du 26 août 1221, quand les Templiers et les Hospitaliers ont tenu l'arrière-garde dans l'eau jusqu'à la ceinture pour que les autres passent — la vocation des ordres militaires, résumée en une nuit.
Il demeure surtout une rencontre. Au cœur d'une guerre que l'Église tenait pour juste, un pauvre d'Assise a franchi les lignes sans armes pour dire au sultan que le Christ était mort pour lui aussi, et le sultan l'a écouté et renvoyé avec honneur. Ni l'un ni l'autre n'a renié ce qu'il était : François n'a pas cessé de croire à la croisade, al-Kamil n'a pas cessé de la combattre. Mais ils se sont regardés comme des hommes, et la croisade — celle des pèlerins armés qui gardaient le tombeau vide — n'est pas contredite par ce regard : elle est achevée par lui. Et il demeure une leçon, que Saint Louis n'entendra pas et que le lecteur peut entendre : la Terre sainte a été offerte à la chrétienté par ceux qui la tenaient, deux fois en dix ans, et c'est faute de s'être entendus entre eux que les croisés l'ont laissée passer.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer la cinquième croisade entre Constantinople et Frédéric II.
- La quatrième croisade (1202-1204) : le récit complet — l'échec dont Innocent III voulut tirer les leçons par Quia maior.
- La sixième croisade (1228-1229) : le récit complet — la suite directe : Frédéric II obtient enfin d'al-Kamil, par le traité de Jaffa, la Jérusalem refusée en 1219.
- La troisième croisade (1189-1192) : le récit complet — Richard Cœur de Lion, le premier à dire que la clé de Jérusalem était en Égypte.
- Saint Louis en Égypte : la septième croisade (1248-1250) — Damiette prise en un jour, Mansourah, la même crue, la même défaite, trente ans plus tard.
- Les Templiers, moines et soldats et Les Hospitaliers — les bâtisseurs de Château Pèlerin et l'arrière-garde de la retraite du Nil.
- Les autres étapes — Quia maior et Latran IV, André II en Terre sainte, le siège de Damiette, le cardinal Pélage, saint François devant le sultan, l'offre d'al-Kamil, la marche sur Le Caire, le prêtre Jean, le bilan — et les portraits de Jean de Brienne, d'al-Kamil, d'Olivier de Paderborn et d'Honorius III paraîtront dans cette catégorie : Cinquième croisade.
Sources
Olivier de Paderborn, Historia Damiatina (éd. Hermann Hoogeweg, 1894 ; trad. angl. John J. Gavigan, The Capture of Damietta, 1948) · Jacques de Vitry, Lettres (éd. R. B. C. Huygens, 1960), en particulier les lettres de 1218-1221, et Historia occidentalis · Thomas de Celano, Vita prima sancti Francisci, I, 20 · saint Bonaventure, Legenda maior, IX, 7-9 · Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier · Innocent III, bulle Quia maior (avril 1213) ; concile de Latran IV, constitution Ad liberandam (30 novembre 1215) · Honorius III, Regesta (éd. Pressutti) · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi al-tarikh, années 615-618 de l'hégire · Sibt Ibn al-Jawzi, Mir'at al-zaman · al-Maqrizi, Kitab al-suluk. — James M. Powell, Anatomy of a Crusade, 1213-1221 (University of Pennsylvania Press, 1986) ; Joseph P. Donovan, Pelagius and the Fifth Crusade (1950) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. III (Plon, 1936) ; John Tolan, Le Saint chez le Sultan : la rencontre de François d'Assise et de l'islam (Seuil, 2007).
Questions fréquentes#
Quand a eu lieu la cinquième croisade ?
Elle est proclamée par Innocent III en avril 1213 (bulle Quia maior) et organisée au concile de Latran IV (novembre 1215). Les premiers croisés arrivent à Acre à l'automne 1217, l'armée débarque devant Damiette le 29 mai 1218, prend la ville le 5 novembre 1219 et doit la rendre le 8 septembre 1221 après l'échec de la marche sur Le Caire.
Pourquoi la cinquième croisade a-t-elle attaqué l'Égypte et non Jérusalem ?
Depuis Richard Cœur de Lion, les chefs francs savaient que Jérusalem ne pouvait être tenue tant que l'Égypte, cœur de la puissance ayyoubide, restait intacte. Damiette, à l'embouchure du Nil, était la clé du delta : la prendre, c'était pouvoir marcher sur Le Caire ou échanger la ville contre la Terre sainte.
Qui a dirigé la cinquième croisade ?
Le roi de Jérusalem Jean de Brienne, élu chef de l'armée en 1218, et le légat pontifical Pélage, cardinal-évêque d'Albano, arrivé en septembre 1218, qui revendiqua la direction au nom du pape. Le roi André II de Hongrie et le duc Léopold VI d'Autriche menèrent la première vague (1217-1218). L'empereur Frédéric II, qui avait fait vœu en 1215, ne vint jamais.
Saint François d'Assise a-t-il vraiment rencontré le sultan ?
Oui. En septembre 1219, pendant une trêve, François traversa les lignes avec le frère Illuminé et fut reçu par al-Kamil, qui l'écouta plusieurs jours et le renvoya sain et sauf au camp. L'entrevue est attestée par Jacques de Vitry, évêque d'Acre, témoin au camp, puis par les premiers biographes du saint.
Pourquoi les croisés ont-ils refusé Jérusalem qu'al-Kamil leur offrait ?
Al-Kamil proposait de rendre Jérusalem, la Vraie Croix et presque toute la Palestine contre l'évacuation de Damiette. Jean de Brienne et les barons français voulaient accepter ; le légat Pélage, les Templiers, les Hospitaliers et les Italiens refusèrent : sans les forteresses de Transjordanie, Jérusalem était indéfendable, et l'on attendait l'empereur pour conquérir toute l'Égypte.
Comment la cinquième croisade s'est-elle terminée ?
En marchant sur Le Caire en juillet 1221, l'armée fut coupée de Damiette par la flotte égyptienne et prise dans la crue du Nil, dont al-Kamil fit ouvrir les digues. Encerclée, elle capitula le 30 août 1221 : Damiette fut rendue le 8 septembre contre la libération des prisonniers et une trêve de huit ans.