Les croisades populaires (1096-1320) : le guide complet
De Pierre l'Ermite (1096) aux pastoureaux de 1320, avec la croisade des enfants (1212) : les cinq croisades du peuple, qui partait, pourquoi, et leur fin.
Mis à jour le 5 octobre 2026

En bref
Quand : cinq mouvements en deux siècles et demi — la croisade populaire de Pierre l'Ermite (avril-octobre 1096), la croisade des enfants (mai-septembre 1212), les pastoureaux de 1251 (avril-juin), la croisade des pauvres de 1309 (printemps-été) et les pastoureaux de 1320 (mai-juillet). Où : la Rhénanie, la Hongrie et Civetot en Bithynie (1096) ; Cloyes, Saint-Denis, Cologne et Gênes (1212) ; la Picardie, Paris, Orléans et Bourges (1251) ; l'Angleterre, la Flandre, le Brabant et Avignon (1309) ; la Normandie, Paris, le Languedoc et l'Aragon (1320). Qui : des pauvres, des paysans, des bergers, des jeunes gens, des femmes, quelques petits chevaliers et clercs ; leurs prédicateurs, Pierre l'Ermite, Étienne de Cloyes, Nicolas de Cologne, le « Maître de Hongrie » ; en face d'eux, les rois Coloman de Hongrie, Philippe Auguste, Blanche de Castille, Philippe V, les papes Urbain II, Innocent III, Clément V, Jean XXII. Issue : aucune n'a atteint la Terre sainte, sauf les survivants de 1096 sous la protection des princes ; toutes se sont dissoutes en route, plusieurs dans le sang des Juifs ou des clercs ; toutes ont été dispersées par l'autorité — et toutes disent quelque chose que les croisades des rois ne disent pas.
Les croisades populaires sont les croisades des pauvres : celles que personne n'a organisées, qu'aucun roi n'a menées, et qui sont parties quand même. Cinq fois entre 1096 et 1320, des foules de paysans, de bergers, de jeunes gens et de petites gens ont pris la croix à l'appel d'un prédicateur et se sont mises en marche vers Jérusalem — sans navires, sans vivres, sans chef —, et cinq fois elles se sont défaites avant la mer, dans la faim, le pillage ou le massacre. Aucune n'a délivré quoi que ce soit ; aucune n'est numérotée. Cet article est le pilier de la catégorie : il raconte les cinq mouvements dans l'ordre, dit ce que les sources en savent et ce que la légende y a ajouté, et cherche ce qu'ils révèlent de la foi de ceux qui n'avaient rien. Le cadre général se lit dans notre guide complet des croisades ; la croisade dont la première est sortie, dans le pilier La première croisade (1095-1099).
Pourquoi le peuple partait-il aussi ?#
Urbain II, à Clermont, s'adresse aux chevaliers : il veut une armée. Il obtient une armée et, en plus, un peuple. Le mot d'ordre du pape — l'indulgence, la remise de la pénitence à qui part pour Jérusalem — ne connaît pas de condition de naissance, et les pauvres l'entendent au moins aussi bien que les seigneurs : eux aussi ont des péchés, et ils ont moins à perdre. Ils ont aussi des raisons que les chevaliers n'ont pas. Le XIe siècle finissant a connu des famines, des épidémies, une croissance qui laisse des cadets sans terre ; la prédication itinérante, celle des ermites et des réformateurs, a réveillé dans les campagnes une religion de la pénitence et de la pauvreté volontaire ; et Jérusalem n'est pas seulement une ville : c'est le lieu où le Christ reviendra, où le Jugement se tiendra, la cité dont l'Apocalypse promet la descente. Partir pour Jérusalem, pour le pauvre de 1096, c'est aller au-devant de la fin des temps, ou au moins au-devant de son propre salut, avec la certitude que Dieu nourrira en route ceux qui marchent pour Lui. Cette foi est réelle, et les chroniqueurs qui la jugent naïve — Guibert de Nogent, Albert d'Aix — en rapportent les manifestations avec un mélange de moquerie et de respect : des villageois entiers, la charrette chargée des enfants et des vieux, qui demandent à chaque château si c'est là Jérusalem.
Les croisades populaires reviendront, à chaque génération, aux moments où les croisades des rois semblent défaillir : 1212, quand aucun prince ne bouge ; 1251, quand Saint Louis est prisonnier ; 1309 et 1320, quand la Terre sainte est perdue et que les rois promettent sans partir. Chaque fois le même schéma : un prédicateur, souvent un jeune ou un inconnu, une lettre ou une vision, des foules qui grossissent en marchant, l'admiration des villes traversées, puis la faim, le pillage, la violence contre les Juifs ou les clercs, et la dispersion par le pouvoir. Ce schéma n'est pas une fatalité du peuple ; il est ce qui arrive à une armée sans chef, quelle que soit sa naissance. Il faut le dire avant de raconter, pour ne rire de personne.
Pierre l'Ermite et la croisade populaire de 1096#
La Croisade populaire est la première et la plus grande. Pierre l'Ermite, un ancien moine d'Amiens, petit, vêtu de bure, monté sur un âne, parcourt le Berry, l'Orléanais, la Champagne et la Lorraine pendant l'hiver 1095-1096 et soulève, par sa seule parole, plus de gens que les évêques : Guibert de Nogent, qui l'a vu, dit qu'on arrachait les poils de son âne comme des reliques. Au printemps 1096, il quitte Cologne avec des dizaines de milliers de pauvres, mêlés de petits chevaliers ; Gautier Sans-Avoir le précède avec l'avant-garde. La marche à travers la Hongrie et les Balkans tourne mal dès Semlin et Belgrade : les foules pillent, se battent avec les garnisons, et le roi Coloman de Hongrie anéantit les bandes suivantes de Volkmar et de Gottschalk. Pierre atteint Constantinople le 1er août 1096, et Alexis Comnène, qui ne sait qu'en faire, les fait passer en Asie le 6 août. Là, le désordre devient désastre : contre l'avis de Pierre, resté à Constantinople, les croisés s'aventurent vers Nicée, un détachement se fait enfermer et exterminer à Xerigordon, et le 21 octobre 1096, dans le défilé de Civetot, les Turcs de Kilij Arslan massacrent l'armée entière. Gautier Sans-Avoir est tué ; les survivants, quelques milliers, se rallient aux princes. Pierre les suit jusqu'à Jérusalem : il y prêche encore, à l'heure de l'assaut, le 8 juillet 1099, et prononce l'exhortation sur le mont des Oliviers ; il rentre ensuite en Occident, fonde le prieuré de Neufmoustier, près de Huy, et y meurt le 8 juillet 1115. Le récit détaillé de Civetot se trouve dans le pilier de la première croisade.
La Rhénanie, 1096 : la page sombre#
Il faut dire ce que la croisade populaire a fait aux Juifs, parce que les chroniqueurs chrétiens l'ont dit avant nous. En mai 1096, des bandes formées dans le sillage de la prédication — celle du comte Emich de Flonheim surtout, un petit seigneur rhénan qui se disait marqué d'une croix miraculeuse — attaquent les communautés juives de la vallée du Rhin : Spire le 3 mai, Worms le 18, Mayence le 27, puis Cologne, Trèves, Metz, Ratisbonne et Prague. Les chroniques hébraïques de Salomon bar Siméon et d'Éliézer bar Nathan, et Albert d'Aix du côté chrétien, décrivent les massacres, les conversions forcées et les suicides collectifs ; à Mayence, plus de mille Juifs meurent en un jour. Ce qu'il faut aussi dire : l'évêque Jean de Spire sauva la plupart des siens à main armée et fit couper les mains des meurtriers ; l'évêque Adalbert de Worms et l'archevêque Ruthard de Mayence tentèrent de protéger les Juifs dans leurs palais et furent débordés ; l'empereur Henri IV autorisa ensuite les convertis de force à revenir au judaïsme ; et Albert d'Aix voit dans la destruction de la bande d'Emich, en Hongrie, le jugement de Dieu sur ces crimes. Les princes de la croisade, Godefroy compris, n'y ont pas trempé ; les papes, de Grégoire le Grand à Alexandre II en 1063, avaient interdit qu'on touche aux Juifs. La croisade populaire de 1096 a montré, dès sa première année, ce que devient l'élan sans la règle.
L'attente de la fin des temps#
L'Attente eschatologique est la clé de ces mouvements, et les historiens la prennent aujourd'hui au sérieux. Il ne s'agit pas des « terreurs de l'an mil », invention romantique de Michelet que les médiévistes ont réfutée, mais d'un fond durable de la chrétienté médiévale : le Christ reviendra à Jérusalem ; l'Antéchrist y régnera d'abord ; un dernier empereur, selon les prophéties dites de la Sibylle tiburtine et du Pseudo-Méthode, ira déposer sa couronne sur le Golgotha. La conquête de Jérusalem par les Turcs en 1073, puis son retour aux Fatimides en 1098, ont paru à beaucoup des signes ; les chroniqueurs de 1096 notent la pluie d'étoiles d'avril 1095, les comètes, les éclipses, les enfants marqués de croix, la femme qui suivait une oie, la chèvre inspirée — Albert d'Aix s'en indigne, mais il les rapporte. Chez les pauvres de 1096 comme chez les enfants de 1212 et les pastoureaux de 1251, on trouve la même idée : Dieu a choisi les petits pour délivrer ce que les grands, par orgueil ou par péché, n'ont pas su garder. « Il a renversé les puissants de leur trône et élevé les humbles » : le Magnificat était leur programme. Jean Flori et Norman Cohn ont montré combien cette attente structure les mouvements populaires ; on peut la dire sans la mépriser : elle est la forme que prend, chez ceux qui ne savent pas lire, l'espérance de tout chrétien.
La croisade des enfants (1212) : ce que disent les sources#
La Croisade des enfants est la plus célèbre et la plus mal connue. Ce qui est sûr tient en peu de lignes. Au printemps 1212, alors que les processions ordonnées par Innocent III pour la victoire d'Espagne — Las Navas de Tolosa, le 16 juillet — remplissent les églises et que les croisés de l'Albigeois occupent la chevalerie, deux mouvements de jeunes gens et de pauvres se lèvent presque au même moment. En France, un jeune berger de Cloyes, en Dunois, Étienne de Cloyes, dit avoir reçu du Christ, apparu en pèlerin, une lettre pour le roi ; il marche vers Saint-Denis en juin, suivi de milliers de pueri ; Philippe Auguste consulte les maîtres de l'université de Paris et leur ordonne de rentrer chez eux, ce que la plupart font. En Rhénanie, Nicolas de Cologne, un jeune homme porteur d'une croix en forme de tau, mène par le Rhin, la Souabe et les Alpes une foule qui arrive à Gênes le 25 août 1212 — les Annales de Gênes le datent —, attend en vain que la mer s'ouvre, se disperse ; une partie gagne Rome, où Innocent III relève les jeunes de leur vœu en réservant celui des adultes, une autre pousse jusqu'à Brindisi, et quelques-uns rentrent, honteux, par les cols. Les pueri ne sont pas tous des enfants : Peter Raedts a montré que le mot désigne, dans la langue des chroniques, les jeunes gens sans état — valets, bergers, journaliers, cadets —, ce qui n'exclut pas les enfants véritables, dont les Annales de Marbach disent qu'on ne put les retenir. Il n'y a ni chef, ni pape, ni navires ; il y a une foi que le pape lui-même, dit-on, salua : « Ces enfants nous font honte : ils courent à la Terre sainte pendant que nous dormons. »
Étienne de Cloyes et Nicolas de Cologne : la légende et le vrai#
Le récit qu'on raconte — trente mille enfants vendus par deux marchands de Marseille, Hugues Ferreus et Guillaume Porcus, aux Sarrasins d'Alexandrie, deux nefs perdues corps et biens sur les rochers de San Pietro en Sardaigne, les survivants esclaves en Égypte, dix-huit ans de captivité pour un jeune prêtre qui en rapporte l'histoire — vient d'un seul chroniqueur, Albéric de Trois-Fontaines, qui écrit vers 1250, quarante ans après, et de nulle part ailleurs. Aucune source contemporaine de Marseille ne le confirme, et les historiens (Raedts, Gary Dickson) le tiennent pour une légende édifiante, née du besoin de donner une fin à un récit qui n'en avait pas. Ce que l'on sait, en revanche, dit assez : à Cologne, le père de Nicolas fut pendu par les familles des enfants qui n'étaient pas revenus ; à Gênes, quelques jeunes Allemands restèrent et firent souche — les Vivaldi, dit une tradition ; et Innocent III, un an plus tard, dans la bulle Quia maior (avril 1213) qui prépare la cinquième croisade, ouvrit à tous, pauvres compris, la participation à la croisade par la prière, le jeûne et les processions, comme s'il avait retenu de 1212 qu'on ne pouvait laisser le peuple hors de la croisade sans qu'il s'y jette tout seul.
Les pastoureaux de 1251 : le « Maître de Hongrie »#
Les Pastoureaux de 1251 naissent d'une nouvelle : le roi de France est prisonnier en Égypte. Au printemps 1251, en Picardie et en Flandre, un homme d'une soixantaine d'années, à la longue barbe, qui se dit hongrois et prétend tenir de la Vierge Marie une lettre qu'il porte toujours à la main — le « Maître de Hongrie », Jacob, peut-être un ancien cistercien —, prêche que Dieu a rejeté les orgueilleux chevaliers et donné aux humbles bergers de délivrer Saint Louis et le Saint-Sépulcre. Des milliers de bergers, de valets, de pauvres le suivent, avec des bannières à l'Agneau et à la Vierge, en armes de fortune ; la régente Blanche de Castille, qui pense à son fils, les reçoit à Paris et les laisse passer. Le mouvement se divise en bandes, et tourne : à Orléans, le 11 juin 1251, les pastoureaux se battent avec les clercs de l'université et en tuent ; à Tours, ils rossent des dominicains et des franciscains ; à Amiens, à Rouen, ils prennent à partie le clergé, qu'ils accusent d'avoir abandonné le roi. Blanche change de ton : à Bourges, le Maître de Hongrie est tué d'un coup de hache par un bourgeois ; à Bordeaux, le sénéchal anglais disperse une bande ; à Marseille, une autre est jetée à la mer ou pendue. En juillet, il ne reste rien. Matthieu Paris, qui s'en est fait l'écho outre-Manche, y voit une imposture ; le Ménestrel de Reims un signe de la colère de Dieu ; les historiens un mouvement de fidélité au roi captif retourné en révolte contre l'Église — la seule des croisades populaires qui ait attaqué les clercs plutôt que les Juifs.
La croisade des pauvres (1309)#
La Croisade des pauvres 1309 est la moins connue et peut-être la plus révélatrice. En 1308, le pape Clément V, à Avignon, prêche un passagium particulare — un petit passage préparatoire — confié aux Hospitaliers, qui l'emploieront à conquérir Rhodes, et fait proclamer l'indulgence dans toute la chrétienté. Personne n'attendait le peuple ; il vint. Au printemps et à l'été 1309, en Angleterre, en Picardie, en Flandre, en Brabant, en Rhénanie, des foules de pauvres prennent la croix et descendent vers Avignon pour demander au pape des navires : Gilles li Muisis, abbé de Tournai, et les chroniqueurs anglais les voient passer par milliers, pieds nus. Sans vivres, ils pillent ; sans chef, ils s'en prennent aux Juifs du Brabant et du Rhin, à Genappe, à Louvain, où le duc Jean II doit les disperser par la force. Le pape, qui n'a pas de flotte pour eux, les renvoie ; ceux qui parviennent à Marseille et à Gênes ne trouvent rien, et l'automne les dissout. Norman Housley, qui a étudié l'épisode, note ce qu'il révèle : dix-huit ans après la chute d'Acre, quand les rois ne partent plus, l'idée de croisade est toujours vivante chez les plus humbles, prête à se lever à la première indulgence proclamée.
Les pastoureaux de 1320#
Les Pastoureaux de 1320 sont les derniers et les plus sanglants. Philippe V le Long a promis la croisade et l'a remise ; en mai 1320, en Normandie, un jeune homme et un prêtre défroqué soulèvent des bergers et des pauvres, adolescents pour beaucoup, qui prennent la croix et marchent sur Paris. Ils forcent le Châtelet pour libérer leurs compagnons, tiennent le Pré-aux-Clercs, échappent à un roi qui n'ose les affronter, et descendent vers le sud en grossissant. Là, le mouvement devient un pogrom : à Saintes, à Verdun-sur-Garonne — où cinq cents Juifs réfugiés dans une tour choisissent de s'entretuer plutôt que de se rendre —, à Cahors, à Albi, à Toulouse le 12 juin 1320, les Juifs sont massacrés ou baptisés de force ; le témoignage de Baruch, un Juif d'Allemagne baptisé de force à Toulouse, recueilli par l'inquisiteur Jacques Fournier, futur Benoît XII, en est le récit le plus précis. Le pape Jean XXII, à Avignon, excommunie les pastoureaux, ordonne aux évêques de protéger les Juifs et arme la ville ; le sénéchal de Carcassonne les disperse ; ceux qui passent en Aragon massacrent les Juifs de Montclus en juillet, avant que l'infant Alphonse ne les fasse pendre par grappes. Bernard Gui, qui écrit peu après, note qu'ils voulaient aller en Terre sainte mais qu'ils ne savaient ni le chemin ni la mer. Malcolm Barber a montré ce qu'ils étaient : la colère des campagnes appauvries, la déception d'une croisade promise et jamais faite, et la foi mêlée à tout cela — la même foi, retournée en fureur.
Qui étaient les croisés du peuple ?#
Les Croisés des mouvements populaires ne sont pas une masse indistincte. Les sources y montrent des paysans avec femme et enfants, des bergers et des bouviers — d'où pastoureaux —, des valets, des journaliers, des artisans des villes, des cadets de petite noblesse (en 1096, les bandes de Pierre comptent plusieurs centaines de chevaliers, et Gautier Sans-Avoir en est un), des clercs errants, des prêtres de village, des prostituées et des repentis, et des femmes en nombre, que les chroniqueurs notent avec réprobation et que les croisades princières n'excluaient pas non plus. Ce que ces gens ont en commun, c'est de n'avoir ni seigneur pour les mener, ni argent pour la traversée, ni provisions pour trois mois : ils partent avec ce qu'ils portent, et comptent sur Dieu, sur l'aumône et, quand elle manque, sur le grenier du voisin. Ils ont aussi en commun une foi que les chartes ne peuvent attester, faute de chartes : on la lit dans les gestes — les croix cousues sur les haillons, les processions pieds nus, les bannières de l'Agneau — et dans ce que les clercs qui les méprisent ne peuvent s'empêcher d'admirer. Le peuple des croisades n'est pas que les foules perdues de 1096 : dans chaque armée princière, les pauperes, les pauvres, forment la piétaille, creusent les tranchées de Jérusalem, meurent les premiers de faim à Antioche, et ce sont eux — Raymond d'Aguilers le dit — qui forcent les princes à marcher sur la Ville sainte en janvier 1099. La croisade populaire est l'ombre portée de toute croisade. Pour le portrait d'ensemble — chevaliers, sergents, clercs, femmes et pauvres —, voyez qui étaient les croisés ?
Pourquoi finissent-elles toujours mal ?#
Parce qu'une croisade est une guerre, et qu'une guerre sans chef, sans logistique et sans discipline se retourne contre ceux qu'elle traverse. La leçon est chaque fois la même. 1096 : les bandes de Pierre pillent la Hongrie, massacrent les Juifs du Rhin et meurent à Civetot pour n'avoir pas attendu les princes ; celles qui avaient un chef, comme les hommes de Gautier, ont tenu un peu plus longtemps. 1212 : des enfants attendent que la mer s'ouvre. 1251 : les pastoureaux, sans ennemi à portée, frappent les clercs. 1309 et 1320 : sans navires, les pauvres frappent les Juifs. L'Église l'a compris très tôt : dès 1096, Urbain II n'avait pas voulu de ces départs, et les évêques rhénans se sont battus contre eux ; Innocent III a dispensé les enfants ; Jean XXII a excommunié les pastoureaux. Les rois aussi, plus brutalement. Mais il serait faux d'en conclure que le peuple n'avait pas sa place dans la croisade : les croisades qui ont réussi, celle de 1099 d'abord, l'ont dû à une armée où les pauvres marchaient sous les princes, nourris par eux, retenus par eux — et l'échec des croisades populaires est moins celui de la foi du peuple que celui d'une chrétienté qui ne sut pas lui donner de chefs.
Ce qui demeure#
Il demeure d'abord des lieux. Neufmoustier, près de Huy, où Pierre l'Ermite est enterré, et sa statue à Amiens ; le mont des Oliviers, où il prêcha à l'armée avant l'assaut ; Cloyes-sur-le-Loir, qui se souvient d'Étienne ; Gênes, où des jeunes gens de Cologne attendirent en vain que la mer s'ouvre. Il demeure des sources qui disent l'horreur sans l'excuser : les chroniques hébraïques de 1096 et le témoignage de Baruch en 1320, mais aussi les évêques de Spire et de Worms, l'archevêque de Mayence, Innocent III, Jean XXII, dont les actes montrent que l'Église, chaque fois, a pris le parti des victimes contre la foule qui se disait chrétienne. Il demeure une bulle, Quia maior, qui a tiré la leçon de 1212 en ouvrant la croisade à tous par la prière — et qui a fait de la croisade, pour trois siècles, une affaire de toute la chrétienté et non des seuls chevaliers.
Il demeure surtout une question, que ces foules posent à quiconque raconte les croisades. On peut sourire des enfants de 1212 ; les contemporains ne l'ont pas fait, et le pape moins que personne. Ces gens n'avaient ni terre à vendre ni cheval à hypothéquer ; ils ont pris la croix sur des haillons et se sont mis en marche vers un tombeau à trois mille kilomètres, en croyant que Dieu ouvrirait la mer — et quand elle ne s'est pas ouverte, beaucoup sont morts en route, sans avoir rien pris ni rien pillé. Leurs mouvements ont fini dans le sang, et il faut le dire ; mais ce qui les a fait partir est ce qui a fait partir Godefroy et Saint Louis : l'idée que le lieu où le Christ est mort et ressuscité valait qu'on quitte tout pour lui. Le peuple des croisades a cru cela sans avoir lu une ligne des chartes ni des sermons. C'est peut-être, de toutes les croisades, la plus pure dans son départ et la plus tragique dans sa fin ; et c'est pourquoi ce site, qui honore ceux qui sont partis, ne pouvait la laisser sans récit.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer les croisades du peuple parmi celles des rois.
- La première croisade (1095-1099) : le récit complet — Pierre l'Ermite, la Rhénanie et Civetot dans le récit complet de la croisade.
- Clermont, 27 novembre 1095 : l'appel d'Urbain II — le discours et l'indulgence qui ont mis en marche le peuple autant que les chevaliers.
- La prise de Jérusalem, 15 juillet 1099 — la fin du chemin pour les survivants de 1096.
- La cinquième croisade (1217-1221) : le récit complet — la croisade prêchée par Quia maior, la bulle qui tira la leçon de 1212.
- La septième croisade (1248-1254) : le récit complet — la captivité de Saint Louis qui souleva les pastoureaux de 1251.
- La chute d'Acre (1291) — la perte de la Terre sainte, avant les mouvements de 1309 et de 1320.
- Les Hospitaliers — l'ordre à qui Clément V confia le passage de 1309 qui souleva les pauvres.
- Les croisades et les Juifs : ce qui s'est passé — toutes les violences de 1096 à 1236, et la règle de l'Église qui les condamnait.
- Les récits détaillés — Pierre l'Ermite en 1096, la croisade des enfants, Étienne de Cloyes et Nicolas de Cologne, les pastoureaux de 1251, la croisade des pauvres de 1309, les pastoureaux de 1320, le portrait de Pierre l'Ermite, l'attente de la fin des temps, qui étaient les croisés — paraîtront dans cette catégorie : Croisades populaires.
Sources
Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana, livre I (Pierre l'Ermite, la Rhénanie, Civetot) · Guibert de Nogent, Dei gesta per Francos, livre II · Anne Comnène, Alexiade, livre X · Salomon bar Siméon et Éliézer bar Nathan, chroniques hébraïques de 1096 (éd. Neubauer-Stern, trad. Eidelberg) · Raymond d'Aguilers, Historia Francorum (les pauvres devant Jérusalem) · Chronica regia Coloniensis, Annales Marbacenses, Annales Ianuenses et Albéric de Trois-Fontaines, Chronica, pour 1212 · Matthieu Paris, Chronica majora, a. 1251 ; Guillaume de Nangis, Chronique ; Récits d'un ménestrel de Reims (pastoureaux de 1251) · Gilles li Muisis, Chronica (1309) · Bernard Gui, Flores chronicorum ; Jean de Saint-Victor, Memoriale ; déposition de Baruch dans le registre de Jacques Fournier (éd. Duvernoy), pour 1320. — Jean Flori, Pierre l'Ermite et la première croisade (Fayard, 1999) et L'Islam et la fin des temps (Seuil, 2007) ; Norman Cohn, Les Fanatiques de l'Apocalypse (trad. fr., 1962) ; Peter Raedts, « The Children's Crusade of 1212 », Journal of Medieval History 3 (1977) ; Gary Dickson, The Children's Crusade: Medieval History, Modern Mythistory (Palgrave, 2008) ; Malcolm Barber, « The Pastoureaux of 1320 », Journal of Ecclesiastical History 32 (1981) ; Norman Housley, « Pope Clement V and the Crusades of 1309-10 », Journal of Medieval History 8 (1982) ; Jonathan Riley-Smith, Les Croisades (trad. fr. 1990) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).
Questions fréquentes#
Qu'est-ce qu'une croisade populaire ?
Un mouvement de croisade né en dehors des cadres prévus par l'Église et les princes : des pauvres, des paysans, des bergers, des jeunes gens, parfois des clercs, qui prennent la croix à l'appel d'un prédicateur et se mettent en marche vers Jérusalem sans chef féodal, sans argent, sans flotte. On en compte cinq grandes entre 1096 et 1320.
La croisade des enfants de 1212 a-t-elle vraiment existé ?
Oui, mais pas comme la légende la raconte. Au printemps et à l'été 1212, deux cortèges de jeunes gens et de pauvres — celui d'Étienne de Cloyes en France, celui de Nicolas de Cologne en Rhénanie — ont marché vers Saint-Denis et vers Gênes. Il s'agissait de « pueri », mot qui désigne autant les jeunes gens sans terre que les enfants ; personne n'est parti pour Jérusalem, et le récit des marchands de Marseille vendant les enfants aux Sarrasins est une addition tardive.
Qui étaient les pastoureaux ?
Des bergers, des valets de ferme et des pauvres des campagnes du Nord, soulevés en 1251 par le « Maître de Hongrie » pour aller délivrer Saint Louis captif en Égypte, puis en 1320 en Normandie pour la croisade annoncée par Philippe V. Les deux mouvements ont dégénéré en violences contre les clercs (1251) et contre les Juifs (1320) et ont été dispersés par les autorités.
Pourquoi les croisades populaires ont-elles échoué ?
Parce qu'une croisade est une expédition militaire qui exige des chefs, des vivres, des navires et de l'argent, et que ces foules n'avaient rien de tout cela. Elles se sont épuisées en route, ont vécu de pillage, et se sont retournées contre les Juifs, les clercs ou les villes ; les rois et les papes, après les avoir tolérées, les ont dispersées.
L'Église a-t-elle approuvé les croisades populaires ?
Elle a admiré la ferveur et condamné les violences. Innocent III dit des enfants de 1212 qu'ils faisaient honte aux adultes, mais les dispensa de leur vœu ; Blanche de Castille reçut le Maître de Hongrie puis fit briser ses bandes ; Jean XXII excommunia les pastoureaux de 1320 et ordonna de protéger les Juifs. Les évêques de Rhénanie avaient déjà tenté de protéger les Juifs contre les bandes de 1096.
Pierre l'Ermite a-t-il inventé la croisade ?
Non. Une légende, née dès le XIIe siècle chez Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, lui attribue l'idée de la croisade et l'inspiration d'Urbain II ; les sources les plus proches montrent qu'il fut le plus grand prédicateur de la croisade populaire, non son inventeur. Il survécut à Civetot, atteignit Jérusalem et mourut en 1115 au prieuré de Neufmoustier, près de Huy.