Les croisades et les Juifs : ce qui s'est passé

Rhénanie (1096), moine Raoul (1146), York (1190) : des bandes de croisés ont tué des Juifs, contre l'ordre des papes et des évêques qui les protégèrent.

Romain Croisade 7 min

Mis à jour le 6 octobre 2026

Un évêque mitré ouvre la porte de son palais, au bord du Rhin, à des familles qui viennent s'y réfugier avec leurs paquets

En bref

Les faits : massacres de Rhénanie (mai-juin 1096 : Spire, Worms, Mayence, Cologne, plusieurs milliers de morts) ; Jérusalem prise d'assaut (juillet 1099) ; prédication du moine Raoul en Rhénanie (1146) ; émeutes de Londres (1189) et de York (mars 1190, environ 150 morts) ; massacres de l'Ouest de la France (1236, jusqu'à 2 500 morts selon Grégoire IX) ; pastoureaux de 1320. Les auteurs : des bandes de croisés populaires et des émeutiers, non les armées des princes. La règle de l'Église : la bulle Sicut Judaeis (vers 1120), qui interdit de tuer ou de baptiser de force. Les protecteurs : Jean de Spire, Ruthard de Mayence, saint Bernard, Grégoire IX, Jean XXII. En Orient : des communautés juives à Tyr, Acre et Jérusalem sous les Francs.

Pendant les croisades, des bandes de croisés ont massacré des Juifs d'Europe, d'abord en Rhénanie en 1096, puis en 1146, en Angleterre en 1189-1190 et dans l'Ouest de la France en 1236. Ces crimes ont été commis contre l'enseignement constant de l'Église, que des évêques, saint Bernard et plusieurs papes ont défendu, parfois les armes à la main. Ce chapitre sombre prend place dans l'histoire d'ensemble racontée par notre guide complet des croisades.

Ce qu'il faut retenir#

1096 : les massacres de Rhénanie. Avant le départ des princes, des foules soulevées par la prédication prennent la route. Certaines bandes, celle du comte Emich de Flonheim surtout, se retournent contre les communautés juives du Rhin : Spire le 3 mai, Worms le 18, Mayence le 27, puis Cologne, Trèves, Metz et Ratisbonne. Les chroniques hébraïques de Salomon bar Siméon et d'Éliézer bar Nathan décrivent les tueries, les baptêmes forcés et les suicides de familles entières qui préfèrent la mort à l'apostasie ; à Mayence, plus de mille personnes meurent en un jour. Les Massacres de Rhénanie sont détaillés dans les croisades populaires et dans le récit de la première croisade. Les évêques ont tenté de s'y opposer : Jean de Spire sauve la plupart des siens et fait châtier les meurtriers, Adalbert de Worms et Ruthard de Mayence ouvrent leurs palais, mais sont débordés. L'empereur Henri IV autorise ensuite les baptisés de force à revenir au judaïsme. Albert d'Aix, chroniqueur chrétien, voit dans l'anéantissement de la bande d'Emich, en Hongrie, le jugement de Dieu.

1099 : Jérusalem. Lors de la prise de Jérusalem, les Juifs de la ville partagent le sort des musulmans qui défendaient les murailles. Le chroniqueur damascène Ibn al-Qalanisi rapporte que la synagogue où ils s'étaient réfugiés fut incendiée. Des lettres retrouvées dans la Geniza du Caire montrent aussi que des captifs furent rachetés par les communautés d'Ascalon et d'Égypte, avec des livres saints. C'est la loi de la ville prise d'assaut, appliquée par tous les camps ; ce n'en est pas moins une page de deuil.

1146 : le moine Raoul et saint Bernard. Quand la deuxième croisade est prêchée, un cistercien sorti de son cloître sans permission, le Moine Raoul, enseigne en Rhénanie qu'il faut d'abord frapper les Juifs. Des meurtres suivent à Cologne, à Spire, à Wurtzbourg. Saint Bernard répond par sa lettre 363 : les Juifs ne doivent être « ni persécutés, ni tués, ni chassés ». Il vient lui-même à Mayence, renvoie Raoul à son monastère, et le chroniqueur juif Éphraïm de Bonn écrit que sans lui il ne serait resté aucun survivant.

1189-1236 : l'Angleterre et la France de l'Ouest. Au couronnement de Richard Cœur de Lion, le 3 septembre 1189, une émeute éclate à Londres contre une délégation juive ; le roi, selon Roger de Hoveden, fait pendre des meneurs et ordonne la paix. Mais pendant qu'il prépare la troisième croisade, des croisés et des débiteurs endettés attaquent les Juifs à Lynn, Norwich, Stamford, et surtout à York, où environ 150 Juifs réfugiés dans la tour du château se donnent la mort ou sont tués, le 16 mars 1190. En 1236, des croisés de Bretagne, d'Anjou et du Poitou massacrent des communautés entières ; Grégoire IX, dans une lettre aux évêques de l'Ouest, dénonce « une cruauté inouïe » et jusqu'à 2 500 morts, et demande à saint Louis de punir les coupables et de faire restituer les biens.

Les nuances#

Ces violences ne sont pas « les croisades » : les armées des princes, Godefroy de Bouillon compris, n'ont pas pris part aux massacres de 1096, et aucun pape n'a prêché la croisade contre les Juifs. La règle de l'Église est connue et répétée : depuis Grégoire le Grand, puis Alexandre II en 1063, et surtout la bulle Sicut Judaeis, publiée par Calixte II vers 1120 et renouvelée par une dizaine de papes, il est interdit de tuer les Juifs, de les blesser, de les dépouiller ou de les baptiser de force. Les meurtriers savaient qu'ils désobéissaient ; ils agissaient par haine, par cupidité (les dettes) et par une logique perverse — « venger le Christ » chez soi avant de partir le venger au loin — que les clercs ont combattue. Autre nuance : le sort des Juifs n'a pas toujours été pire sous les Francs. Vers 1170, Benjamin de Tudèle trouve environ 500 Juifs à Tyr, 200 familles à Acre et 200 teinturiers à Jérusalem, au pied de la tour de David. Après 1187, Saladin rouvre Jérusalem aux Juifs ; en 1211, des rabbins de France et d'Angleterre s'installent à Acre sous la protection franque, et Nahmanide relève une synagogue à Jérusalem en 1267. Les Juifs des États latins ont vécu en sujets protégés, payant la capitation comme sous les émirs.

Ce qui demeure#

Ce qui demeure, c'est la distance entre l'idéal et l'homme, et le fait que l'Église l'a mesurée elle-même. Les noms de Jean de Spire, de saint Bernard ou de Grégoire IX sont ceux de chrétiens qui ont rappelé, au moment où la passion religieuse s'égarait, que le Christ ne se venge pas sur le peuple dont il est né. Les chroniques hébraïques de 1096 et d'Éphraïm de Bonn sont aussi des sources que tout historien des croisades doit lire : elles disent le prix de la foi du côté de ceux qui ont choisi la mort plutôt que le baptême forcé. Un site catholique doit les honorer, et dire nettement que ces crimes n'avaient rien de la croisade que l'Église avait voulue.

Pour approfondir#

Sources

Textes. Salomon bar Siméon et Éliézer bar Nathan, chroniques hébraïques de 1096 · Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana, I, 26-29 · Ibn al-Qalanisi, Chronique de Damas (année 492/1099) · Bernard de Clairvaux, Lettre 363 · Éphraïm de Bonn, Sefer Zekhira · Roger de Hoveden, Chronica (1189) ; Guillaume de Newburgh, Historia rerum Anglicarum, IV, 9-11 (York) · Grégoire IX, lettre aux évêques de l'Ouest (septembre 1236) · Benjamin de Tudèle, Livre des voyages (vers 1170). Ouvrages de référence. Robert Chazan, European Jewry and the First Crusade (University of California Press, 1987) ; Jonathan Riley-Smith, « The First Crusade and the Persecution of the Jews », Studies in Church History 21 (1984) ; Joshua Prawer, The History of the Jews in the Latin Kingdom of Jerusalem (Oxford, 1988) ; Papal crusade propaganda and attacks against Jews in France in the 1230s (Journal of Medieval History, 2023).

Questions fréquentes#

Les croisés ont-ils massacré des Juifs ?

Oui. En 1096, des bandes de la croisade populaire ont tué plusieurs milliers de Juifs en Rhénanie (Spire, Worms, Mayence, Cologne) ; d'autres violences ont suivi en 1146, en Angleterre en 1189-1190 et en France de l'Ouest en 1236. Ces crimes furent commis par des bandes, pas par les armées des princes.

Que pensait l'Église des violences contre les Juifs pendant les croisades ?

Elle les a condamnées. La bulle Sicut Judaeis, publiée vers 1120 et sans cesse renouvelée, interdit de tuer, blesser ou baptiser de force les Juifs ; des évêques les ont abrités en 1096, saint Bernard a fait taire le moine Raoul en 1146 et Grégoire IX a exigé en 1236 le châtiment des meurtriers.

Y avait-il des Juifs dans les États latins d'Orient ?

Oui. Vers 1170, le voyageur Benjamin de Tudèle compte environ 500 Juifs à Tyr, 200 familles à Acre et 200 Juifs teinturiers à Jérusalem. Au XIIIe siècle, des rabbins de France et d'Angleterre s'installent à Acre, et Nahmanide relève une synagogue à Jérusalem en 1267.

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