Les croisades étaient-elles une guerre de religion ?
Oui, au sens d'une guerre menée pour la foi : pèlerinage armé, vœu, indulgence. Non, au sens d'une guerre pour convertir : le but était Jérusalem.
Mis à jour le 9 octobre 2026

En bref
Oui, au sens propre : la croisade est une guerre décidée par le pape, prêchée dans les églises, accomplie sous vœu et récompensée par une indulgence ; son but est le Saint-Sépulcre. Non, au sens courant : ce n'est pas une guerre pour convertir ni pour détruire l'islam ; le baptême forcé est interdit par l'Église. Ses racines : le pèlerinage à Jérusalem et la doctrine de la guerre juste (saint Augustin, puis Gratien vers 1140). En face : un jihad endormi que les croisades réveillent, d'al-Sulami (1105) à Nour ad-Din et Saladin. Le mot à retenir : pèlerinage armé.
Oui, si l'on entend par là une guerre menée pour des raisons de foi : la croisade est prêchée par le pape, accomplie sous vœu de pèlerin et récompensée par une indulgence, et son but est le tombeau du Christ. Non, si l'on entend une guerre pour imposer une religion : les croisés n'ont jamais cherché à convertir l'islam par l'épée. C'était un pèlerinage armé, pas une guerre missionnaire. Le fil complet de 1095 à 1291 se lit dans notre guide complet des croisades.
Une guerre décidée par l'Église, pas par un roi#
Aucune guerre médiévale n'est laïque, mais la croisade est religieuse d'une manière unique : c'est le pape qui l'appelle, pas un prince. À Clermont, le 27 novembre 1095, Urbain II demande aux chevaliers de cesser de se battre entre chrétiens et de marcher au secours de l'Orient. Les prédicateurs sont des évêques, des moines, des ermites ; les armées partent avec un légat pontifical, Adhémar de Monteil, évêque du Puy. Pour la première fois, l'idée de croisade fait de la guerre une affaire de l'Église universelle et non d'une couronne. Qui l'a exactement voulue et pourquoi, notre article qui a lancé les croisades ? le détaille.
Un vœu, une croix, une indulgence#
Le croisé n'est pas un soldat recruté : c'est un fidèle qui prononce un vœu de croisade devant un prêtre, reçoit une croix d'étoffe qu'il coud sur son épaule, et s'engage, sous peine d'excommunication, à aller jusqu'au Saint-Sépulcre. En échange, l'Église lui accorde l'indulgence : le canon du concile de Clermont dit qu'à celui qui part « par dévotion seulement, et non pour obtenir honneur ou argent », le voyage tiendra lieu de toute pénitence. Ses biens et sa famille passent sous la protection de l'Église pendant son absence. Les chartes de départ, où ces hommes vendent ou engagent leurs terres, parlent du salut de leur âme et du tombeau du Seigneur — pas de butin. C'est ce qui rend la croisade religieuse de part en part : on y gagne son salut, ou l'on n'y gagne rien.
Un pèlerinage, d'abord#
La croisade est née du pèlerinage. Depuis le IVe siècle, les chrétiens d'Occident vont prier au tombeau du Christ ; au XIe siècle, la destruction du Sépulcre par le calife al-Hakim (1009) puis l'insécurité des routes d'Anatolie après la poussée turque rendent le voyage meurtrier. Les contemporains ne disent pas « croisade » — le mot n'apparaît qu'au XIIIe siècle — mais iter, peregrinatio : le chemin, le pèlerinage. Le croisé est un pèlerin qui porte une épée, et son vœu n'est accompli que lorsqu'il a prié au Sépulcre, comme le firent pieds nus les vainqueurs du 15 juillet 1099. Pourquoi ce tombeau valait deux siècles d'expéditions, pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ? l'explique.
Une guerre juste, pas une guerre pour convertir#
L'Église n'a pas inventé la croisade contre sa doctrine de la paix : elle l'a fondée sur la guerre juste, telle que saint Augustin l'avait définie au Ve siècle et que le canoniste Gratien codifie vers 1140 dans son Décret — une autorité légitime, une cause juste (repousser une agression, recouvrer ce qui a été pris), une intention droite. Jérusalem, terre chrétienne conquise en 638, et les chrétiens d'Orient menacés remplissent les deux premières conditions ; le vœu et la pénitence veillent sur la troisième.
D'où une chose capitale : la croisade ne vise pas la conversion. Le droit de l'Église interdit le baptême forcé. Les États latins ont gouverné deux siècles durant des paysans musulmans qui gardaient leurs mosquées, leurs cadis et leur loi, et payaient l'impôt comme sous leurs anciens maîtres. Quand saint François passe les lignes devant Damiette en 1219 pour prêcher au sultan al-Kamil, il vient sans armes : la mission, c'était la parole.
En face : le jihad réveillé#
L'autre camp a sa guerre sainte. Le jihad est aussi ancien que l'islam, mais en 1095 il est tombé en sommeil en Syrie, où émirs turcs et califes fatimides se combattent entre musulmans. C'est la croisade qui le réveille. Dès 1105, le juriste al-Sulami prêche à la grande mosquée de Damas un Livre du jihad qui appelle à l'union contre les Francs ; il n'est guère écouté. Un demi-siècle plus tard, Nour ad-Din en fait le programme de son règne — madrasas, poètes, chaire sculptée pour la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, avant même de l'avoir prise — et Saladin en recueille le fruit en 1187. Deux guerres saintes se répondent ainsi : ni l'une ni l'autre n'est un fanatisme sans règles, toutes deux sont des guerres de foi.
Les nuances à connaître#
Trois, pour être juste. La foi n'empêchait ni la politique ni les alliances : en 1140, le royaume de Jérusalem et l'émir de Damas, Unur, assiègent ensemble Banyas contre Zengi ; et Frédéric II récupère Jérusalem en 1229 par un traité avec al-Kamil, sans combat. Les intérêts existaient : les Vénitiens de la quatrième croisade ont fait passer leurs comptes avant le vœu, et Innocent III les en a condamnés dans les termes les plus durs. Toutes les croisades ne sont pas tournées vers l'Orient : en Espagne, elles se fondent dans la Reconquista ; dans la Baltique, la conquête se mêle à la mission, ce que plusieurs contemporains ont reproché. Enfin, un piège de vocabulaire : en français, « guerres de Religion » désigne les guerres entre catholiques et protestants de 1562 à 1598 ; pour les croisades, les historiens disent plutôt guerre sainte ou pèlerinage armé.
Ce qui demeure#
Ce que la croisade a de plus étranger à notre temps est aussi ce qu'elle a de plus haut : des hommes qui ne partaient pas pour un roi, ni pour une terre à prendre, mais pour un tombeau et pour le salut de leur âme, en sachant qu'ils n'en reviendraient probablement pas. On peut trouver la chose difficile à comprendre ; on ne peut pas l'expliquer sans elle. Leur guerre était religieuse parce que leur vie l'était tout entière. Les conséquences des croisades sont politiques, commerciales, militaires ; leur cause, elle, tient en un mot qu'ils cousaient sur leur épaule.
Pour approfondir#
- Qu'est-ce qu'une croisade ? — ce qui fait d'une guerre une croisade, et le débat des historiens.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le fil entier, croisade après croisade.
- Qui étaient les croisés ? — ceux qui prononçaient ce vœu : chevaliers, pauvres, clercs et femmes.
- Clermont, 27 novembre 1095 : l'appel d'Urbain II — le discours, l'indulgence, la prédication.
- Qui a lancé les croisades ? — Urbain II, Alexis Comnène, Grégoire VII.
- Pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ? — le but déclaré de tous les croisés.
- Quelles ont été les conséquences des croisades ? — ce que deux siècles de guerre sainte ont laissé.
- Saladin, l'adversaire respecté — le sultan qui fit du jihad une reconquête.
- Les croisades étaient-elles justes ? — la guerre juste appliquée à la croisade : autorité, cause, intention.
Sources
Textes. Concile de Clermont (1095), canon 2, sur l'indulgence · Urbain II, lettre aux fidèles de Flandre (décembre 1095) · Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 3 · Gratien, Décret (vers 1140), Cause 23, sur la guerre juste · saint Augustin, Contre Fauste, XXII, 74-75 · Ali ibn Tahir al-Sulami, Kitab al-Jihad (1105), trad. Niall Christie, The Book of the Jihad of 'Ali ibn Tahir al-Sulami (Oxford, 2015) · Guillaume de Tyr, Chronicon, livre XV, pour l'alliance de Banyas (1140). Ouvrages de référence. Jonathan Riley-Smith, What Were the Crusades? (Palgrave, 4e éd. 2009) ; Jean Flori, La Guerre sainte. La formation de l'idée de croisade dans l'Occident chrétien (Aubier, 2001) ; Emmanuel Sivan, L'Islam et la Croisade (Maisonneuve, 1968) ; Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives (Edinburgh, 1999).
Questions fréquentes#
Les croisades étaient-elles des guerres religieuses ?
Oui : elles sont prêchées par le pape, accomplies sous vœu, récompensées par une indulgence, et leur but est le tombeau du Christ. Mais ce n'étaient pas des guerres pour imposer la foi : les croisés ne cherchaient pas à convertir les musulmans, ils voulaient délivrer Jérusalem et secourir les chrétiens d'Orient.
Les croisés voulaient-ils convertir les musulmans par la force ?
Non. Le droit de l'Église interdisait le baptême forcé, et les États latins ont gouverné pendant deux siècles des populations musulmanes qui gardaient leurs mosquées et leur loi. La mission auprès des musulmans, celle de saint François en 1219 par exemple, se faisait par la parole, pas par l'épée.
Pourquoi ne parle-t-on pas de « guerres de religion » pour les croisades ?
En français, l'expression « guerres de Religion » désigne les guerres civiles entre catholiques et protestants de 1562 à 1598. Les historiens réservent donc d'autres mots aux croisades : guerre sainte, pèlerinage armé, guerre pénitentielle.
Le jihad était-il l'équivalent musulman de la croisade ?
En partie. La guerre sainte existe en islam depuis l'origine, mais au XIe siècle elle était tombée en sommeil en Syrie. Les croisades l'ont réveillée : prêchée dès 1105 à Damas par al-Sulami, elle devient sous Nour ad-Din puis Saladin le ressort de la reconquête.