Quelles ont été les conséquences des croisades ?
Byzance affaiblie jusqu'en 1453, le commerce italien enrichi, les ordres militaires transplantés, et deux mémoires opposées : le bilan de deux siècles.
Mis à jour le 2 octobre 2026

En bref
En Orient : Byzance ruinée par le sac de 1204, restaurée en 1261, perdue en 1453 ; un monde musulman réunifié du Caire à Alep, puis mamelouk ; des communautés chrétiennes orientales durablement fragilisées. En Occident : Venise, Gênes et Pise maîtresses du commerce méditerranéen ; une fiscalité d'État née de la dîme saladine (1188) ; une papauté qui a appris à lever des hommes et de l'argent sur toute la chrétienté. Institutions survivantes : les Hospitaliers (Rhodes 1310, Malte 1530), les Teutoniques (Prusse), le Temple supprimé en 1312. Mémoire : le mot arabe al-hurub al-salibiyya n'apparaît qu'au XIXe siècle. Ce qui subsiste : la Custodie de Terre sainte depuis 1342 et l'Ordre de Malte.
Les croisades ont laissé quatre héritages : elles ont affaibli Byzance au point de la rendre indéfendable en 1453, enrichi les républiques marchandes italiennes, donné à la papauté et aux rois les outils fiscaux de l'État moderne, et légué deux mémoires irréconciliables. Elles n'ont pas, en revanche, apporté à l'Occident la science arabe : celle-là est passée par l'Espagne et la Sicile. Le fil entier de ces deux siècles se lit dans notre guide complet des croisades ; les raisons de la défaite militaire, dans pourquoi les croisades ont-elles échoué ?
En Orient : Byzance brisée, l'islam réunifié#
La conséquence la plus lourde n'a pas été voulue. Byzance avait appelé l'Occident à l'aide en 1095 ; elle est sortie des croisades exsangue. Le sac de Constantinople, les 12 et 13 avril 1204, livre trois jours durant la plus grande ville chrétienne du monde au pillage : les tombeaux impériaux ouverts, l'autel de Sainte-Sophie brisé pour le métal, quelque deux mille Grecs tués selon les chroniqueurs latins eux-mêmes, un butin que Villehardouin chiffre à 400 000 marcs. Innocent III, qui avait prêché cette croisade pour l'Égypte, l'a condamnée dans les termes les plus durs — le récit complet est ici. L'Empire latin dure cinquante-sept ans ; Michel VIII Paléologue reprend la ville le 25 juillet 1261, mais l'Empire restauré n'est plus qu'une principauté appauvrie. Deux siècles plus tard, en 1453, il n'y aura plus grand-chose à défendre contre les Turcs.
Le schisme, lui, cesse d'être une querelle de théologiens pour devenir une blessure de peuple : les Grecs ont désormais une date et un nom à mettre sur leur rupture avec Rome, et les tentatives d'union — Lyon en 1274, Florence en 1439 — échoueront toutes sur ce souvenir.
Côté musulman, l'effet est inverse. La menace franque a servi d'aiguillon à la réunification : Zengi, Nour ad-Din, puis Saladin, qui joint l'Égypte à la Syrie, remettent au centre du gouvernement une idée de guerre sainte que le XIe siècle avait laissée dormir. Les Mamelouks achèvent le mouvement après 1260 et bâtissent l'État le plus puissant de la région pour deux siècles et demi. Les chrétiens d'Orient, eux, paient longtemps la suspicion née de deux siècles de guerre : c'est l'une des conséquences les moins racontées, et l'une des plus durables.
En Occident : le commerce, l'argent et l'État#
Les grands gagnants économiques sont trois villes. Venise, Gênes et Pise ont transporté les armées, ravitaillé les sièges, et se sont fait payer en quartiers francs — rues, entrepôts, églises, tribunaux propres — dans tous les ports d'Outremer, d'Acre à Tyr. Le commerce des croisades leur donne une position que rien ne leur enlèvera avant l'ouverture des routes atlantiques : quand Acre tombe en 1291, les Vénitiens et les Génois ont déjà des traités avec Le Caire, et les épices continuent de passer.
Les échanges Orient-Occident suivent la marchandise. La canne à sucre, cultivée par les Francs à Tyr et à Chypre, arrive en Europe comme produit courant ; le coton, l'alun, la soie, l'abricot, l'échalote — d'Ascalon — prennent la même route. La langue garde la trace du trafic méditerranéen dans douane, arsenal, amiral, magasin, sucre, coton, même si ces mots sont souvent arrivés par l'Italie ou l'Espagne plutôt que par la Terre sainte. Sur le plan militaire, les ingénieurs latins rapportent d'Orient l'art des enceintes concentriques et des tours rondes : les châteaux d'Édouard Ier au pays de Galles doivent quelque chose au Krak des Chevaliers.
La conséquence la moins visible est peut-être la plus grande. Pour financer la troisième croisade, Henri II d'Angleterre et Philippe Auguste lèvent en 1188 la « dîme saladine » : un dixième des revenus et des biens meubles, sur tout le royaume, laïcs et clercs compris. C'est l'un des premiers impôts généraux de l'Occident médiéval, et il fait école. La papauté, de son côté, apprend à taxer le clergé de toute la chrétienté, à prêcher par réseaux d'ordres mendiants, à racheter les vœux contre de l'argent — pratique qui dérivera et que le XVIe siècle reprochera durement à Rome. Les croisades ont appris aux pouvoirs à lever, compter et administrer.
Les ordres militaires : la seule institution qui survit#
Les ordres militaires sont nés de la croisade et lui ont survécu partout où ils ont su se déplacer. Les Hospitaliers quittent Acre pour Chypre, prennent Rhodes en 1310, passent à Malte en 1530 et y tiennent jusqu'en 1798 : ce sont les derniers moines-soldats en exercice, et leur hôpital n'a jamais fermé. Les Teutoniques basculent vers la Baltique et fondent en Prusse un État qui pèsera sur toute l'histoire allemande. Les Templiers, dont la raison d'être était la garde des chemins de Terre sainte, n'ont plus de chemin à garder après 1291 : arrêtés en France le 13 octobre 1307, l'ordre est supprimé au concile de Vienne en 1312.
Ces trois destins disent la même chose : l'institution que les croisades ont créée de plus original n'était pas un royaume, c'était une forme de vie — des religieux sous vœux qui combattent et qui soignent.
Les mémoires : deux récits qui ne se rejoignent pas#
Longtemps, il n'y a eu qu'une mémoire. En Occident, la croisade nourrit les chansons de geste, les généalogies nobiliaires, les vitraux, puis l'histoire savante à partir du XVIIe siècle. Côté oriental, en revanche, la mémoire arabe des croisades est tardive : les chroniqueurs médiévaux — Ibn al-Athir, Oussama Ibn Munqidh, Ibn Chaddad — racontent les Francs sans jamais nommer « croisades » ces guerres, qu'ils rangent parmi les invasions ordinaires. Le terme al-hurub al-salibiyya, « les guerres de la croix », apparaît seulement au milieu du XIXe siècle, vers 1865, dans des traductions arabes d'histoires françaises des croisades.
La figure de Saladin connaît le même sort : peu célébrée entre le XIVe et le XVIIIe siècle, elle est remise au premier plan à l'époque moderne — le 7 novembre 1898, l'empereur Guillaume II se rend à son mausolée de Damas, y fait déposer une couronne de bronze doré et lui offre un sarcophage de marbre. Ce n'est pas une mémoire millénaire ininterrompue : c'est une mémoire reconstruite, des deux côtés, à partir du XIXe siècle.
Les nuances à connaître#
Trois, pour ne pas se tromper de bilan.
D'abord, la croisade n'a pas enrichi ceux qui la faisaient. Les chartes de départ montrent des seigneurs qui vendent ou engagent leur terre à une abbaye pour s'équiper ; la plupart y ont perdu la fortune, la santé ou la vie, et beaucoup de ceux qui rentraient rentraient pauvres. Les gains sont allés aux villes marchandes, pas aux croisés — qui a lancé les croisades ? rappelle qui appelait et pour quoi.
Ensuite, il faut résister à la tentation de tout attribuer aux croisades. La renaissance intellectuelle du XIIe siècle doit l'essentiel à Tolède et à la Sicile, où l'on traduisait Aristote, Euclide, Ptolémée et Avicenne loin de tout champ de bataille ; le chiffre dit arabe arrive par l'Espagne. Les États latins ont transmis des techniques, des produits et des mots, non une bibliothèque.
Enfin, le bilan dépend de la question posée. Militairement, l'entreprise a échoué en 1291 — voir quelle croisade a réussi ?. Historiquement, elle a déplacé la Méditerranée entière. Spirituellement, elle a maintenu deux siècles durant la route du pèlerinage ouverte, et c'est le seul but que les croisés s'étaient assigné.
Ce qui demeure#
Il demeure des institutions vivantes. L'Ordre de Malte, descendant en ligne directe de l'hôpital fondé à Jérusalem avant même la croisade, soigne toujours des malades sur tous les continents. La Custodie de Terre sainte, confiée aux frères mineurs en 1342, garde les Lieux saints sans interruption depuis : la relève des croisés s'est faite en sandales.
Il demeure des pierres : le Krak sur sa montagne, Château-Pèlerin dont les murs n'ont jamais été forcés, les salles souterraines d'Acre, la façade du Saint-Sépulcre telle que les Francs l'ont rebâtie et consacrée le 15 juillet 1149 — ce sont encore leurs portes que franchissent les pèlerins d'aujourd'hui.
Et il demeure une leçon d'échelle. Deux siècles d'efforts n'ont pas gardé un royaume ; ils ont tenu une route, protégé des pèlerins, et transmis à qui viendrait après. Les conséquences que l'on compte — le commerce, l'impôt, les ordres, les mémoires — ne sont pas celles que les croisés cherchaient. Celle qu'ils cherchaient, un tombeau vide toujours connu et toujours visité, est la seule qui tienne encore.
Pour approfondir#
- Les croisades étaient-elles une guerre de religion ? — avant les conséquences, la cause : un pèlerinage armé, pas une guerre de conversion.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les deux siècles entiers, croisade après croisade.
- Pourquoi les croisades ont-elles échoué ? — les causes de la défaite, en amont de ce bilan.
- La quatrième croisade (1202-1204) — le sac de Constantinople et le jugement d'Innocent III.
- Les Hospitaliers, de Jérusalem à Malte — l'ordre qui a survécu à tout.
- Les Templiers — l'ordre que la fin des croisades a emporté.
- La fin des États latins (1260-1291) — ce qui disparaît en 1291, et comment.
- Quelle croisade a réussi ? — le bilan expédition par expédition.
- Que reste-t-il des croisades aujourd'hui ? — les pierres, les ordres et les mots qu'on peut encore voir et entendre.
Sources
Chroniqueurs et actes. Geoffroi de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, § 249-254 (le butin), et Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, LXXXI-XCII · Nicétas Choniatès, Histoire, livre sur la prise de la ville · Lettres d'Innocent III à son légat et à Boniface de Montferrat (1204-1205), Registres, VIII · Ordonnance de la dîme saladine (1188), dans Roger de Hoveden, Chronica, II · Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I'tibar (Des enseignements de la vie), et Ibn al-Athir, Al-Kamil fi-l-ta'rikh, pour le regard arabe contemporain. Ouvrages de référence. Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Christopher Tyerman, God's War: A New History of the Crusades (Penguin, 2006) et The Debate on the Crusades (Manchester, 2011) ; Jonathan Riley-Smith, The Crusades: A History (3e éd., 2014) ; Claude Cahen, Orient et Occident au temps des croisades (Aubier, 1983) ; Jonathan Phillips, The Life and Legend of the Sultan Saladin (Bodley Head, 2019) pour la mémoire moderne de Saladin.
Questions fréquentes#
Quelle est la principale conséquence des croisades ?
L'affaiblissement durable de Byzance. Le sac de Constantinople par la quatrième croisade, en avril 1204, brise l'Empire grec ; restauré en 1261, il ne s'en relèvera jamais et tombera aux Turcs en 1453.
Les croisades ont-elles enrichi l'Europe ?
Elles ont enrichi surtout Venise, Gênes et Pise, qui ont obtenu des quartiers francs dans tous les ports d'Outremer et bâti là-dessus quatre siècles de domination commerciale en Méditerranée. Pour les familles seigneuriales qui partaient, la croisade était une ruine : on vendait ou engageait sa terre pour l'équipement.
Les croisades ont-elles transmis la science arabe à l'Occident ?
Très peu. Les historiens s'accordent à situer la transmission scientifique majeure en Espagne (Tolède) et en Sicile, par des traducteurs travaillant sur des textes grecs et arabes. Les États latins ont surtout transmis des techniques concrètes : fortification, navigation, culture de la canne à sucre, produits et mots du commerce.
Que reste-t-il des croisades aujourd'hui ?
L'Ordre de Malte, héritier direct des Hospitaliers, qui soigne toujours ; la Custodie franciscaine de Terre sainte, qui garde les Lieux saints depuis 1342 ; les châteaux d'Orient, du Krak à Château-Pèlerin ; et deux mémoires, chrétienne et musulmane, qui ne racontent pas la même histoire.