Chypre et la Romanie : les autres États latins
Chypre des Lusignan (1192-1489), Empire latin de Constantinople (1204-1261), Morée, Athènes, Crète : les États latins nés hors de Terre sainte.

En bref
Chypre : conquise par Richard Cœur de Lion (mai 1191), achetée par Guy de Lusignan (1192), royaume de 1197 à 1489, vénitienne jusqu'en 1571 ; capitale Nicosie, grand port Famagouste. Romanie latine : née du sac de Constantinople (12-13 avril 1204) et du partage de l'empire byzantin (Partitio Romaniae, 1204). États principaux : Empire latin de Constantinople (1204-1261), royaume de Thessalonique (1204-1224), principauté de Morée ou d'Achaïe (1205-1432), duché d'Athènes (1205-1456), Crète vénitienne (1211-1669). Figures : Guy et Amaury de Lusignan, Pierre Ier de Chypre, Henri de Hainaut, Baudouin II, Boniface de Montferrat, les Villehardouin, Othon de la Roche. Adversaires : Bulgares, Grecs de Nicée et d'Épire, Mamelouks, puis Ottomans. Issue : Constantinople reprise par les Grecs en 1261 ; Chypre et la Grèce franque absorbées par Venise et les Ottomans entre le XVe et le XVIIe siècle.
À côté des quatre États nés de la première croisade, les croisés ont fondé d'autres principautés hors de Terre sainte : le royaume de Chypre, conquis en 1191 pendant la troisième croisade, et les États de Romanie, taillés dans l'empire byzantin après la prise de Constantinople en 1204. Chypre a survécu deux siècles à la chute d'Acre et recueilli l'héritage du royaume de Jérusalem ; la Romanie a mêlé pendant des générations chevaliers champenois, marchands vénitiens et paysans grecs. Ce pilier en présente l'histoire, les hommes et l'héritage ; leur place dans l'ensemble des expéditions se lit dans notre guide complet des croisades.
Chypre et la Romanie en cinq lignes#
Une île conquise presque par accident, devenue la base arrière, puis le refuge, puis l'héritière de la Terre sainte. Un empire latin à Constantinople, né d'une croisade détournée que le pape avait interdite, qui ne dura pas soixante ans. Des seigneuries françaises en Grèce, où l'on parlait, disait-on, le meilleur français après Paris. Des colonies vénitiennes qui firent de la mer Égée un lac marchand. Et, partout, la rencontre difficile mais durable des Latins et des Grecs, deux chrétientés séparées depuis 1054.
D'où viennent-ils ? De la troisième à la quatrième croisade#
Après la chute de Jérusalem en 1187, il manque aux Francs d'Orient une terre sûre, proche de la côte syrienne, d'où tirer blé, vin et hommes. La troisième croisade la leur donne : en route vers Acre, Richard Cœur de Lion s'empare de Chypre. Douze ans plus tard, la quatrième croisade, partie pour l'Égypte sur des navires vénitiens qu'elle ne peut pas payer, est entraînée à Zara puis à Constantinople, qu'elle prend et saccage en avril 1204.
Les deux fondations n'ont ni la même origine ni le même sens. Chypre est enlevée à un usurpateur et sert la Terre sainte pendant un siècle. La Romanie naît d'une guerre entre chrétiens, condamnée par Rome, et détourne vers la Grèce des forces qui manquaient en Syrie. On les raconte ensemble parce qu'elles forment, au XIIIe siècle, l'autre moitié de l'Orient latin.
La conquête de Chypre par Richard (1191)#
En avril 1191, une tempête disperse la flotte de Richard Cœur de Lion au large de la Crète ; quelques navires, dont celui qui porte sa sœur Jeanne et sa fiancée Bérengère de Navarre, sont jetés sur la côte de Chypre. L'île est aux mains d'Isaac Comnène, un prince byzantin qui s'y est proclamé empereur en 1184 ; il retient les naufragés et pille les épaves. Richard débarque à Limassol le 6 mai, y épouse Bérengère le 12 mai, et en trois semaines soumet l'île entière. Isaac se rend contre la promesse de ne pas être mis aux fers : Richard, dit la chronique, le fait enchaîner d'argent.
La conquête a un sens stratégique que Richard comprend aussitôt : Chypre est à une journée de mer de la Syrie, riche en blé et en bois. Il la vend d'abord aux Templiers pour 100 000 besants ; mais la garnison de l'ordre, trop faible, affronte une révolte à Nicosie au printemps 1192, et le Temple rend l'île.
Guy de Lusignan à Chypre#
Guy de Lusignan, roi de Jérusalem vaincu à Hattin puis écarté du trône par les barons au profit de Conrad de Montferrat, se voit offrir une compensation : en mai 1192, il achète Chypre aux Templiers, avec l'accord de Richard. Il y attire, dit-on, les chevaliers et les bourgeois de Syrie qui ont tout perdu en 1187, et leur distribue des fiefs ; l'île se peuple de Francs dépossédés qui y retrouvent une terre.
Guy meurt en 1194 sans avoir pris le titre de roi. Son frère Amaury en obtient la couronne de l'empereur Henri VI, en 1197 ; la même année, il épouse la reine Isabelle et devient aussi roi de Jérusalem. Le roi de 1187, que l'histoire a jugé sévèrement, est ainsi le fondateur d'une dynastie qui durera trois siècles.
Le royaume de Chypre des Lusignan (1192-1489)#
Le royaume de Chypre reprend les institutions du royaume de Jérusalem — Haute Cour, cour des bourgeois, Assises — et les conserve plus longtemps que le royaume lui-même. Il sert de base aux croisades du XIIIe siècle : Saint Louis y hiverne en 1248-1249 avant l'Égypte. Après 1291, les rois Lusignan sont couronnés rois de Chypre à Nicosie et rois de Jérusalem à Famagouste, face à la côte perdue ; les Templiers et les Hospitaliers y installent leur couvent avant de partir, les uns vers le procès, les autres vers Rhodes.
Le royaume connaît encore un grand moment de croisade : le roi Pierre Ier parcourt l'Europe pour lever une armée et prend Alexandrie en octobre 1365, sans pouvoir la garder. Puis viennent les épreuves. Les Génois occupent Famagouste de 1373 à 1464 ; les Mamelouks, vainqueurs à Khirokitia le 7 juillet 1426, emmènent le roi Janus captif au Caire et font de l'île une tributaire de l'Égypte.
Nicosie et la cathédrale Sainte-Sophie#
Nicosie, au centre de l'île, est la capitale des Lusignan et le siège d'un archevêque latin. Sa cathédrale Sainte-Sophie, commencée vers 1209 et consacrée en 1326, est l'une des plus pures églises gothiques bâties hors d'Europe : un vaisseau de style champenois, un portail à trois baies, une lumière de cathédrale d'Île-de-France sous le soleil de Méditerranée. Les rois y recevaient la couronne de Chypre.
Le clergé latin s'y installe au-dessus d'une population grecque, dont les évêques sont soumis à l'archevêque latin par la Bulla Cypria du pape Alexandre IV, en 1260 ; la cohabitation des deux rites n'est pas sans heurts, mais elle dure trois siècles. Prise par les Ottomans en septembre 1570, la cathédrale devient une mosquée ; ses voûtes et son portail sont toujours debout.
Famagouste, la ville des marchands#
Famagouste, sur la côte orientale, devient après la chute d'Acre l'un des grands ports de la Méditerranée. Réfugiés de Syrie, Vénitiens, Génois, Pisans, marchands de Catalogne et de Provence s'y pressent ; les voyageurs du XIVe siècle s'émerveillent de ses richesses et de ses églises — on en comptait, dit-on, une pour chaque jour de l'année. Sa cathédrale Saint-Nicolas, achevée au début du XIVe siècle sur le modèle de la cathédrale de Reims, voit couronner les rois de Jérusalem en exil.
C'est aussi à Famagouste que Chypre latine livre son dernier combat. Assiégée par les Ottomans de septembre 1570 à août 1571, la ville tient près d'un an sous le Vénitien Marcantonio Bragadin, qui se rend contre la promesse d'une sortie libre et meurt écorché vif. Deux mois plus tard, la flotte chrétienne est victorieuse à Lépante.
Le sac de Constantinople (12-13 avril 1204)#
La Romanie latine commence par la page la plus douloureuse des croisades. Le 12 avril 1204, l'armée croisée et la flotte vénitienne emportent Constantinople ; pendant trois jours la ville est livrée au pillage, églises comprises. Le chroniqueur grec Nicétas Choniatès, qui fuit la ville, en fait un récit déchirant. Innocent III, qui avait interdit l'expédition, écrit que les croisés ont donné aux Grecs une raison de les haïr « plus que des chiens ».
L'Église a donc jugé ce sac, dès le premier jour, comme une faute contre des chrétiens. Le récit complet, de Venise à Sainte-Sophie, est celui de notre quatrième croisade ; il suffit ici de retenir qu'il a creusé entre Latins et Grecs un fossé que les siècles ont eu du mal à combler.
La Partitio Romaniae : le partage de l'empire#
Avant même l'assaut, en mars 1204, croisés et Vénitiens ont réglé par traité le partage de leur conquête. La Partitio Romaniae, rédigée à l'automne 1204, l'applique : un empereur latin reçoit un quart de l'empire, avec les deux palais de Constantinople ; les trois quarts restants sont partagés par moitié entre les croisés et Venise. Le doge prend le titre de « seigneur d'un quart et demi de l'empire de Romanie ».
Le partage est un programme plus qu'une réalité : une grande partie des terres reste à conquérir, et les Grecs fondent aussitôt trois États de résistance, à Nicée, en Épire et à Trébizonde. Venise, en marchands avisés, choisit les ports et les îles qui commandent la route d'Orient plutôt que les provinces de l'intérieur.
L'Empire latin de Constantinople (1204-1261)#
Le comte Baudouin de Flandre est élu empereur et couronné à Sainte-Sophie le 16 mai 1204. L'Empire latin de Constantinople est d'emblée fragile : un an plus tard, le 14 avril 1205, Baudouin est vaincu et capturé devant Andrinople par le tsar bulgare Kalojan, et meurt en captivité. Entouré de Grecs hostiles, de Bulgares et des empereurs de Nicée, l'empire ne tient que par quelques centaines de chevaliers et par la flotte vénitienne.
Après le règne réparateur d'Henri de Hainaut, la couronne passe aux Courtenay : Pierre, capturé en Épire avant même d'atteindre sa capitale (1217), Robert, puis le jeune Baudouin II, sous la régence de Jean de Brienne, l'ancien roi de Jérusalem, qui défend encore la ville en 1236. Au milieu du siècle, l'empire n'est plus guère que Constantinople et ses abords.
Henri de Hainaut, le bon empereur latin#
Henri de Hainaut, frère de Baudouin, gouverne de 1205 à 1216. C'est le meilleur souverain qu'ait eu la Romanie : soldat heureux contre les Bulgares, il comprend surtout qu'on ne gouverne pas un pays grec contre les Grecs. Il prend des Grecs à son service, leur rend des terres, refuse d'imposer de force le rite latin et protège le clergé orthodoxe contre les excès du légat.
Les chroniqueurs grecs eux-mêmes lui rendent hommage : l'historien Georges Acropolite, au service de Nicée, écrit en substance que, bien que Franc de naissance, il se montra bienveillant envers les Grecs de Constantinople, en fit entrer parmi ses grands et ses soldats, et traita le peuple comme le sien. Il meurt à Thessalonique le 11 juin 1216, à moins de quarante ans, peut-être empoisonné. Il montre ce qu'aurait pu être l'empire latin s'il avait eu davantage de princes de sa trempe.
Baudouin II, l'empereur qui vendit la Couronne d'épines#
Baudouin II, dernier empereur latin, règne de 1228 à 1261 sur un État sans ressources. Il passe des années en Occident à mendier hommes et argent, et met en gage ce qu'il a de plus précieux : la Couronne d'épines, conservée dans la chapelle du palais impérial. Engagée à des marchands vénitiens, elle est rachetée par le roi Saint Louis, qui la reçoit à Villeneuve-l'Archevêque en août 1239, marche pieds nus derrière elle jusqu'à Paris, et fait bâtir la Sainte-Chapelle pour l'abriter.
Le geste a été jugé comme une humiliation de l'empire ; il fut aussi un sauvetage. La relique la plus vénérée de la Passion, qui aurait pu disparaître en 1261, est aujourd'hui encore vénérée à Paris. Baudouin II, chassé de sa capitale en 1261, meurt en Italie en 1273, empereur sans empire.
Le royaume de Thessalonique (1204-1224)#
Boniface de Montferrat, chef de la quatrième croisade, devait être empereur ; les Vénitiens lui préférèrent Baudouin. Il reçoit en compensation Thessalonique, deuxième ville de l'empire, dont il fait un royaume. Il épouse la veuve de l'empereur Isaac II, Marguerite de Hongrie, pour se concilier les Grecs, et étend son autorité jusqu'en Thessalie et en Béotie.
Boniface est tué le 4 septembre 1207 dans une embuscade bulgare ; sa tête est portée au tsar Kalojan. Le royaume, gouverné au nom de son fils enfant, ne lui survit que dix-sept ans : le despote grec d'Épire, Théodore Doukas, prend Thessalonique en décembre 1224. C'est le plus éphémère des États latins.
La principauté de Morée (Achaïe)#
Dans le Péloponnèse, que les Francs appellent la Morée, deux chevaliers champenois, Guillaume de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin, neveu du chroniqueur, conquièrent le pays en 1205. Les Villehardouin y règnent ensuite comme princes d'Achaïe. Leur cour d'Andravida, leurs châteaux de Clermont et de Mistra, leurs tournois et leurs lettrés font de la Morée, au milieu du XIIIe siècle, la plus brillante des principautés franques ; on y parlait, dit le chroniqueur catalan Ramon Muntaner, un français aussi bon qu'à Paris.
Le prince Guillaume II de Villehardouin, capturé par les Grecs à Pélagonia en 1259, doit céder pour sa liberté Mistra et deux autres forteresses (1262) : les Byzantins prennent pied en Morée et ne la quitteront plus. Par le traité de Viterbe (1267), Guillaume place la principauté sous la suzeraineté de Charles d'Anjou. Elle passe ensuite de main en main jusqu'à sa conquête par les Paléologues, en 1430-1432.
La Chronique de Morée#
La Chronique de Morée raconte la conquête et l'histoire de la principauté. Écrite au XIVe siècle, elle nous est parvenue en quatre versions — française, grecque, aragonaise et italienne —, ce qui suffit à dire le mélange des peuples de la Grèce franque. La version grecque, en vers populaires, est l'œuvre d'un auteur qui se sent franc et méprise les Grecs ; la version française est la plus sobre.
Elle n'est pas toujours exacte sur les dates, mais elle est irremplaçable pour la vie féodale, les parlements de barons, les hommages et les querelles d'héritage ; elle est l'équivalent, pour la Romanie, de ce que les chroniqueurs de Syrie sont pour l'Outremer.
Les Assises de Romanie#
Les Assises de Romanie sont le droit de la Grèce franque. Compilées en Morée dans la première moitié du XIVe siècle, elles adaptent les coutumes du royaume de Jérusalem aux réalités de la principauté : hommage, service militaire, droits des veuves et des héritières, statut des paysans grecs. Venise en adopte en 1452 une traduction officielle pour ses propres possessions de Grèce.
Elles montrent ce qu'avaient d'universel les coutumes nées à Jérusalem : un droit écrit par des chevaliers pour des chevaliers, qui passe d'une terre à l'autre et survit aux États qui l'ont fait naître.
Le duché d'Athènes#
En 1205, le Bourguignon Othon de la Roche reçoit Athènes et Thèbes. Ses successeurs prennent le titre de ducs d'Athènes ; le Parthénon, depuis longtemps église de la Vierge, devient la cathédrale latine Notre-Dame d'Athènes. Le duché prospère un siècle, jusqu'au jour où le duc Gautier de Brienne refuse de payer les mercenaires de la Compagnie catalane : le 15 mars 1311, au Céphise, la chevalerie franque de Grèce est anéantie.
Les Catalans tiennent Athènes jusqu'en 1388, puis une famille florentine, les Acciaiuoli, jusqu'à la conquête ottomane de 1456. Pendant deux siècles et demi, des princes latins ont gouverné la ville de Périclès et y ont célébré la messe sur l'Acropole.
La Crète vénitienne#
Boniface de Montferrat cède la Crète à Venise dès 1204 ; la République doit encore la disputer aux Génois et la tient effectivement à partir de 1211. La Crète vénitienne, gouvernée depuis Candie par un duc envoyé de Venise, est la grande colonie de la République : colons vénitiens dotés de fiefs, révoltes grecques réprimées, puis lente fusion des deux peuples, qui donne au XVIe siècle une brillante culture crétoise — Dominikos Theotokopoulos, le Greco, y est né en 1541.
Elle est aussi la plus durable des possessions latines nées de 1204 : Candie résiste vingt et un ans à l'armée ottomane, et ne se rend qu'en septembre 1669, après un des plus longs sièges de l'histoire, que des volontaires venus de toute l'Europe, Français compris, vinrent soutenir.
1261 : la reconquête byzantine de Constantinople#
Le 25 juillet 1261, un général de l'empereur de Nicée Michel VIII Paléologue, Alexis Strategopoulos, entre dans Constantinople presque sans combat : la garnison latine et la flotte vénitienne sont parties en expédition. Baudouin II s'enfuit sur un navire vénitien, abandonnant sa couronne et son épée. Le 15 août, Michel VIII fait son entrée solennelle dans la ville, derrière l'icône de la Vierge Hodigitria.
La fin de l'Empire latin ne met pas fin à la Romanie : la Morée, Athènes, les îles de l'Égée et la Crète restent latines. Mais elle ferme l'idée d'une union des Églises imposée par la conquête ; c'est par les conciles de Lyon (1274) et de Florence (1439) qu'on chercherait désormais à la refaire.
Les Lusignan et la fin de Chypre latine (1489)#
Au XVe siècle, Chypre est affaiblie par la défaite de 1426 et les querelles dynastiques. Jacques II, fils naturel du roi, prend le trône en 1460 avec l'aide de l'Égypte, chasse les Génois de Famagouste en 1464 et épouse une Vénitienne, Catherine Cornaro, déclarée « fille de la République ». Il meurt en 1473, son fils posthume en 1474 ; Catherine règne seule, sous la tutelle croissante de Venise, qui la pousse à abdiquer en février 1489.
Le royaume des Lusignan finit ainsi sans bataille, près de trois cents ans après son achat par Guy. Venise garde l'île comme rempart contre les Turcs jusqu'à 1570-1571. Avec elle s'éteint le dernier royaume né des croisades en Orient.
Ce qui demeure#
Il demeure des cathédrales. Sainte-Sophie de Nicosie et Saint-Nicolas de Famagouste dressent toujours leurs façades gothiques sur l'île ; l'abbaye de Bellapais, fondée par les chanoines prémontrés, garde son cloître au-dessus de Kyrenia ; les châteaux de Saint-Hilarion et de Kolossi rappellent la chevalerie des Lusignan. En Grèce, les forteresses de Chlemoutsi (Clermont) et de Mistra, les tours franques de l'Acropole aujourd'hui disparues, les remparts vénitiens de Candie disent les deux siècles de Romanie latine.
Il demeure une relique : la Couronne d'épines, que l'empereur latin n'a pas su garder et que Saint Louis a portée pieds nus jusqu'à Paris, où elle est encore vénérée. Il demeure une leçon, enfin, que ces terres ont apprise au prix fort : la croisade qui sert la Terre sainte, comme à Chypre, porte du fruit pendant des siècles ; celle qui se retourne contre des chrétiens, comme en 1204, laisse une blessure. Henri de Hainaut, qui traita les Grecs comme son propre peuple, montre qu'entre les deux il y avait un chemin.
Pour aller plus loin#
- Les croisades : le guide complet — les huit croisades et les États latins dans leur ensemble.
- La quatrième croisade (1202-1204) — Venise, Zara et le sac de Constantinople, à l'origine de la Romanie latine.
- La troisième croisade (1189-1192) — Richard, Philippe Auguste et la conquête de Chypre.
- Le royaume de Jérusalem (1099-1291) : le guide complet — le royaume dont Chypre a recueilli les institutions et la couronne.
- Antioche, Édesse, Tripoli : les États latins du Nord — les trois autres principautés franques d'Orient.
- La septième croisade de Saint Louis — l'hivernage à Chypre en 1248-1249 avant Damiette.
- La fin des États latins (1260-1291) — la chute d'Acre et le repli sur Chypre.
- Les Hospitaliers : l'histoire complète — de Chypre à Rhodes, après 1291.
Sources
Chroniqueurs : Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte et Itinerarium peregrinorum, II (conquête de Chypre, 1191) ; Geoffroi de Villehardouin, La Conquête de Constantinople (1204-1207) ; Robert de Clari, La Conquête de Constantinople ; Nicétas Choniatès, Histoire (le sac de 1204) ; Henri de Valenciennes, Histoire de l'empereur Henri ; Georges Acropolite, Chronique ; Chronique de Morée (versions française et grecque) ; Ramon Muntaner, Chronique (la Compagnie catalane) ; Léonce Machairas, Chronique de Chypre (XVe siècle). Historiens : Jean Longnon, L'Empire latin de Constantinople et la principauté de Morée, Paris, 1949 ; George Hill, A History of Cyprus, II-III, Cambridge, 1948 ; Peter Edbury, The Kingdom of Cyprus and the Crusades, 1191-1374, Cambridge, 1991 ; Filip Van Tricht, The Latin Renovatio of Byzantium: The Empire of Constantinople (1204-1228), Leyde, 2011.
Questions fréquentes#
Qu'appelle-t-on la Romanie latine ?
L'ensemble des terres de l'ancien Empire byzantin conquises après la quatrième croisade (1204) : l'Empire latin de Constantinople, le royaume de Thessalonique, la principauté de Morée, le duché d'Athènes, et les possessions vénitiennes comme la Crète. Les Latins appelaient « Romanie » l'empire des Grecs, qui se disaient Romains.
Combien de temps Chypre est-elle restée latine ?
Près de quatre siècles : conquise par Richard Cœur de Lion en mai 1191, gouvernée par les Lusignan de 1192 à 1489, puis par Venise jusqu'à la conquête ottomane, achevée avec la chute de Famagouste en août 1571.
Qui fut le premier roi de Chypre ?
Amaury de Lusignan, couronné en 1197 avec l'accord de l'empereur Henri VI. Son frère Guy, ancien roi de Jérusalem, avait acheté l'île en 1192 et la gouverna jusqu'à sa mort en 1194 sans porter le titre de roi.
Combien de temps a duré l'Empire latin de Constantinople ?
Cinquante-sept ans, du couronnement de Baudouin de Flandre à Sainte-Sophie, le 16 mai 1204, à la reprise de la ville par Michel VIII Paléologue, le 25 juillet 1261.
Quel est le dernier État latin d'Orient ?
Si l'on s'en tient aux principautés franques, le royaume de Chypre, dont la dernière reine, Catherine Cornaro, abdique en faveur de Venise en 1489. Les possessions vénitiennes de Grèce durent plus longtemps : la Crète jusqu'en 1669.