La guerre sur mer pendant les croisades : le guide

Galères génoises, flottes vénitiennes, marine égyptienne : comment la mer a fait et défait l'Outremer, de Jaffa (1099) à l'évacuation d'Acre (1291).

Romain Croisade 12 min

Une galère croisée à rames et voile latine attaque un grand navire à trois mâts au large d'un port fortifié, arbalétriers et chevaliers aux écus croisés sur les ponts

En bref

Période : 1097-1291, de la flotte génoise devant Antioche à l'évacuation d'Acre. Théâtre : la Méditerranée orientale, de Venise et Marseille aux ports du Levant et au delta du Nil. Côté chrétien : les flottes de Gênes, Pise et Venise, les escadres des croisades (Norvégiens, Frisons, Anglais de Richard, Français de Saint Louis), puis les navires des ordres militaires. En face : la flotte fatimide d'Égypte, celle de Saladin, puis, plus faible, celle des Mamelouks. Grands moments : Jaffa 1099, Ascalon 1123 et Tyr 1124, Tyr 1187, le grand navire de Saladin coulé en 1191, Constantinople 1203-1204, la tour de la chaîne de Damiette en 1218. Issue : la mer reste chrétienne tout du long ; c'est la terre qui est perdue.

La guerre sur mer a été la condition de toutes les croisades : sans les galères de Gênes, de Pise et de Venise, il n'y aurait eu ni prise de Jérusalem en 1099, ni ports francs, ni ravitaillement, ni renforts pendant deux siècles. Les chrétiens ont gardé la maîtrise de la Méditerranée orientale de bout en bout ; l'Outremer est tombé par la terre, non par la mer. Ce guide est le pilier de la guerre navale : il présente chacun de ses volets, que des articles détaillés approfondiront. Pour le cadre d'ensemble, lisez le guide complet des croisades.

La guerre sur mer en cinq lignes#

  • Pourquoi elle compte : après 1100, presque tous les croisés, pèlerins, chevaux, armes et deniers arrivent par bateau.
  • Qui la mène : non des rois, mais des cités marchandes — Gênes, Pise, Venise — payées en quartiers, en privilèges et en butin.
  • L'outil : la galère à rames pour le combat, la nef ronde et l'huissier pour le transport des hommes et des chevaux.
  • L'adversaire : la flotte d'Égypte, redoutable jusqu'en 1123, relevée par Saladin, brisée de nouveau devant Tyr (1187) et Acre (1191).
  • Le bilan : la mer ne fut jamais perdue ; en 1291, c'est elle qui sauve ceux qui peuvent fuir Acre.

Pourquoi la mer décidait de tout#

La première croisade est partie à pied, par Constantinople et l'Anatolie : trois ans de route et des pertes effroyables. Celles qui suivent prennent de plus en plus la mer, jusqu'à celles de Saint Louis, entièrement maritimes. Le voyage vers Jérusalem passe de plusieurs saisons à quelques semaines. Or les États latins sont une étroite bande côtière, adossée au désert et à des voisins plus nombreux : ils ne vivent que par les arrivées de chaque printemps.

La géographie fait le reste. Une galère embarque peu d'eau pour ses rameurs et doit relâcher tous les deux ou trois jours. L'historien John Pryor l'a montré : celui qui tient les ports tient la mer. En prenant Jaffa, Haïfa, Césarée, Acre, Beyrouth, Sidon et Tyr entre 1099 et 1124, les Francs ont privé la flotte égyptienne de ses escales. À partir de là, elle ne peut plus croiser au nord d'Ascalon sans courir le risque de mourir de soif.

La flotte génoise et la première croisade#

La croisade de terre a été sauvée deux fois par la mer. En novembre 1097, treize navires génois entrent au port de Saint-Siméon, à l'embouchure de l'Oronte, et ravitaillent l'armée qui assiège Antioche. Le 17 juin 1099, six navires génois et anglais, menés par les frères Guglielmo et Primo Embriaco, abordent à Jaffa alors que les croisés manquent de tout devant Jérusalem. Bloqués par la flotte égyptienne, les marins démontent leurs navires et portent le bois, les cordages et les clous jusqu'au camp : on en bâtit les tours de siège qui permettent la prise de Jérusalem le 15 juillet.

Gênes revient en force : à Césarée en mai 1101, où ses marins rapportent un vase de verre vert qu'ils croient être le Graal, et à Acre en 1104. Un article détaillé racontera ce rôle de la flotte génoise dans la première croisade et les conquêtes qui l'ont suivie.

Venise, Gênes, Pise : les marines des croisades#

Les trois républiques n'ont pas les mêmes intérêts, mais toutes répondent à l'appel de la croix et du commerce. Pise envoie dès 1099 une grande flotte conduite par son archevêque Daimbert, qui devient patriarche de Jérusalem. Venise, d'abord attachée à Byzance, arrive en 1100 et aide à prendre Haïfa. Puis vient la grande expédition du doge Domenico Michiel : au large d'Ascalon, en mai 1123, il dissimule ses galères de guerre derrière ses lourds navires de transport, attire la flotte égyptienne qui croit trouver un convoi de pèlerins, l'enveloppe et l'anéantit. L'année suivante, ses navires bloquent Tyr, qui capitule le 7 juillet 1124.

On rencontre aussi des flottes venues du Nord : le roi Sigurd de Norvège et ses soixante navires prennent Sidon en 1110 avec Baudouin Ier ; des Anglais, des Flamands et des Frisons s'arrêtent au passage pour aider à prendre Lisbonne en 1147 ou Silves en 1189. Un article comparera ces marines, leur puissance et leurs rivalités.

Les galères : construction, équipage, tactique#

La galère est le navire de guerre de la Méditerranée médiévale : longue, basse, rapide, mue par des rameurs (une centaine sur les grandes unités) et par une voile latine quand le vent le permet. Elle ne porte plus le rostre antique, qui perçait la coque sous la ligne de flottaison, mais un éperon au-dessus de l'eau, qui brise les rames et sert de passerelle pour l'abordage. Le combat naval reste une bataille d'infanterie sur des planches : volées de flèches et de carreaux d'arbalète, grappins, puis la mêlée sur le pont. Byzantins et musulmans y ajoutent le feu grégeois, projeté par siphon ou lancé en pots.

À côté des galères naviguent les nefs rondes, hautes, lentes, à voiles, qui portent l'essentiel des hommes et des vivres et se défendent comme des châteaux flottants. Un article décrira la construction, l'équipage et la tactique des galères.

Richard coule le grand dromon de Saladin (juin 1191)#

C'est le plus célèbre combat naval des croisades. Le 7 juin 1191, Richard Cœur de Lion longe la côte pour rejoindre l'armée qui assiège Acre quand il rencontre, au large de Sidon, un très grand navire venu de Beyrouth. Ses hommes prétendent être Français ; Richard n'y croit pas et attaque. Le navire porte des renforts, des vivres et du feu grégeois pour la ville assiégée : 650 hommes selon Baha ad-Din, le biographe de Saladin, environ 1 500 selon le poète Ambroise. Les galères anglaises l'éperonnent et il coule. Acre, privée de ce secours, capitule le 12 juillet. Un récit complet lui sera consacré.

Transporter des chevaux par mer : les huissiers#

Un chevalier sans son destrier n'est qu'un fantassin : il fallait donc embarquer les chevaux. On les mettait dans des huissiers, navires dont la coque s'ouvrait par une porte. Joinville raconte en substance l'embarquement de 1248 à Marseille : les chevaux entrés, on referme la porte et on la calfate comme un tonneau qu'on plonge, car en haute mer elle se trouve sous l'eau. Les bêtes voyagent suspendues par des sangles pour ne pas se briser les jambes au roulis. Le traité de Venise de 1201 prévoyait ainsi le passage de 4 500 chevaux, 4 500 chevaliers, 9 000 écuyers et 20 000 sergents à pied pour 85 000 marcs d'argent — la dette qui fera dévier la quatrième croisade. Un article détaillera cette logistique, dont le coût d'une croisade donne la mesure.

Les ports d'embarquement : Marseille, Gênes, Venise, Aigues-Mortes, Brindisi#

Chaque croisade a son port. Les Vénitiens partent du Lido en octobre 1202 ; Frédéric II embarque à Brindisi le 28 juin 1228 ; Saint Louis, qui ne possède pas de port sur la Méditerranée, crée Aigues-Mortes et y embarque le 25 août 1248, puis de nouveau en juillet 1270 pour la huitième croisade. Marseille est le grand port des pèlerins : le Temple et l'Hôpital y ont leurs navires, et un accord passé à Acre en octobre 1230 leur permet d'y charger deux navires chacun par passage, dans la limite de 1 500 pèlerins. Un article fera le tour de ces ports.

Le passagium : les deux saisons de navigation#

On ne naviguait pas en hiver : de novembre à mars, tempêtes et ciels couverts fermaient la mer. Les traversées vers l'Orient se faisaient en deux passages par an, un convoi de printemps et un convoi d'été, qui rythmaient l'arrivée des pèlerins, des renforts et des nouvelles. Le mot passagium désignait aussi la croisade elle-même : le passage général, grande expédition prêchée par le pape, s'opposait au passage particulier, renfort limité envoyé pour tenir la Terre sainte. Un article expliquera ce calendrier de la mer.

Piraterie et course en Méditerranée orientale#

La paix des marchands n'existait pas. Corsaires musulmans et chrétiens, Pisans contre Génois, Génois contre Vénitiens : on prenait le bateau d'en face dès qu'on en avait l'occasion. Les pèlerins voyageaient donc en convoi, et les navires du Temple et de l'Hôpital assuraient une escorte armée. Après 1291, Chypre puis Rhodes, conquise par les Hospitaliers à partir de 1306-1310, deviennent les bases d'une guerre de course contre les Mamelouks ; en 1271, Baybars avait tenté un coup de main naval sur Chypre, ruiné par le naufrage de ses galères devant Limassol. Un article sera consacré à cette guerre sans déclaration.

La flotte égyptienne des Fatimides et des Ayyoubides#

L'adversaire était sérieux. La flotte des Fatimides, basée à Alexandrie et à Damiette, attaque Jaffa en 1102, 1105 et 1123 et ravitaille longtemps Tyr et Ascalon. Sa défaite de 1123 et la chute d'Ascalon en 1153 la réduisent à l'impuissance. Saladin la relève dans les années 1170 : en 1183, son amiral Husam ad-Din Lu'lu' détruit sur la mer Rouge l'expédition de Renaud de Châtillon, qui menaçait les routes de La Mecque. Mais devant Tyr, dans la nuit du 30 au 31 décembre 1187, les galères de Conrad de Montferrat, aidées des Templiers et des Hospitaliers, prennent onze de ses navires ; ce qui en reste est perdu à Acre en 1191. Le grand obstacle de l'Égypte est matériel : elle manque de bois et de marins, et doit importer l'un et recruter les autres. Les grands chefs musulmans face aux croisés disent le reste de ce duel.

Vénitiens, Génois, Pisans : les quartiers marchands#

Les républiques ne venaient pas pour rien. En échange de leurs flottes, elles obtenaient dans chaque ville prise un quartier à elles : rue, église, four, bains, entrepôts, tribunal, exemption de taxes. Le pacte Warmund de 1123-1124 donne à Venise le tiers de Tyr et un quartier dans chaque cité du royaume. Acre devient une ville de nations rivales, décrite dans Vivre en Outremer. La rivalité tourne à la guerre ouverte avec la guerre de Saint-Sabas (1256-1270), qui oppose Vénitiens et Génois jusque dans le port d'Acre — l'une des pages les plus tristes de l'Outremer. Un article retracera l'histoire de ces quartiers.

Les grandes opérations amphibies#

Plusieurs croisades ont été d'abord des débarquements. En 1203-1204, les assauts contre Constantinople se donnent depuis les navires vénitiens, dont les mâts portent des passerelles jetées sur les murs ; le vieux doge aveugle Enrico Dandolo, selon Villehardouin, se fait déposer à terre sous la bannière de saint Marc. En 1218, pendant la cinquième croisade, Olivier, écolâtre de Cologne, fait construire une tour sur deux navires liés : le 24 août, les Frisons et les Allemands prennent la tour de la chaîne qui fermait le Nil devant Damiette. Le 5 juin 1249, Saint Louis saute dans l'eau jusqu'aux épaules pour débarquer devant la même ville (septième croisade). Ces sièges sont repris dans la liste des sièges des croisades.

Ce qui demeure#

La mer a été la fidélité de l'Occident envers la Terre sainte : chaque printemps, pendant deux siècles, des navires sont partis pour qu'il y ait encore des chrétiens au Saint-Sépulcre. Lors de la chute d'Acre, en mai 1291, ce sont encore des galères qui emportent vers Chypre ceux qui ont pu fuir ; le patriarche Nicolas de Hanapes se noie, dit-on, pour avoir laissé trop de monde monter dans sa barque.

De cette histoire, on peut voir aujourd'hui les remparts d'Aigues-Mortes, intacts au bord de leurs étangs, le port d'Acre et les traces de ses quartiers italiens, le Sacro Catino de Césarée au trésor de la cathédrale de Gênes. Et l'on garde une scène : au retour de 1254, la nef de Saint Louis heurte un banc de sable au large de Chypre ; on presse le roi de passer sur un autre navire. Il refuse, dit Joinville, car les centaines de personnes à bord, qui ne pourraient pas le suivre, resteraient alors à terre dans un pays étranger. Il reste avec eux. La chevalerie se joue aussi en mer.

Pour aller plus loin#

Sources

Caffaro, Annales Ianuenses et De liberatione civitatum Orientis (Gênes) · Raymond d'Aguilers, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalem (Jaffa, 1099) · Guillaume de Tyr, Chronicon, livre XII (Ascalon 1123, Tyr 1124) · Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte (juin 1191) · Baha ad-Din Ibn Shaddad, Al-Nawadir al-sultaniyya · Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople · Olivier de Paderborn, Historia Damiatina · Jean de Joinville, Vie de saint Louis. — John H. Pryor, Geography, Technology and War. Studies in the Maritime History of the Mediterranean, 649-1571 (Cambridge, 1988) ; Michel Balard, Les Latins en Orient, XIe-XVe siècle (PUF, 2006) ; Yaacov Lev, State and Society in Fatimid Egypt (Brill, 1991). · Accord de Marseille de 1230, Templar Sources (Université de Hambourg)

Questions fréquentes#

Les croisés avaient-ils une marine ?

Pas de marine royale permanente : les États latins dépendaient des flottes des républiques italiennes (Gênes, Pise, Venise), des escadres venues d'Occident avec chaque croisade et, au XIIIe siècle, des navires des ordres militaires. Ce sont ces flottes qui ont pris les ports et ravitaillé l'Outremer pendant deux siècles.

Quelle a été la plus grande bataille navale des croisades ?

La victoire vénitienne au large d'Ascalon en mai 1123 : la flotte du doge Domenico Michiel détruit la flotte fatimide d'Égypte, ce qui permet la prise de Tyr le 7 juillet 1124. Après elle, l'Égypte ne dispute plus sérieusement la mer aux Francs avant Saladin.

Comment transportait-on les chevaux en Orient ?

Dans des navires spécialisés, les huissiers, dont la coque s'ouvrait par une porte (un « huis ») : on y faisait entrer les chevaux, on refermait et calfatait la porte, puis on les suspendait par des sangles pour la traversée. Le traité de 1201 prévoyait le passage de 4 500 chevaux pour la quatrième croisade.

Pourquoi la flotte musulmane n'a-t-elle pas chassé les croisés de la côte ?

Parce que les galères devaient faire de l'eau tous les deux ou trois jours et que les Francs tenaient presque tous les ports du Levant : sans escales, la flotte égyptienne ne pouvait pas croiser longtemps au nord d'Ascalon. L'Égypte manquait aussi de bois de construction, qu'elle devait importer.

Qu'est-ce que le passagium ?

Le mot désigne la traversée vers l'Orient. On distinguait le passage général (une grande croisade) du passage particulier (un renfort limité), et les deux convois annuels réguliers, au printemps et à l'été, la navigation d'hiver étant évitée.

Qui a coulé le grand navire de Saladin en 1191 ?

Richard Cœur de Lion, le 7 juin 1191, au large de Sidon, alors qu'il gagnait Acre : ses galères ont éperonné un très grand navire chargé de renforts et de feu grégeois pour la ville assiégée. Acre capitule cinq semaines plus tard, le 12 juillet.

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