L'art de la guerre au temps des croisades : le guide

Charge franque, archers montés turcs, arbalètes, trébuchets, mines et feu grégeois : comment on se battait en Terre sainte de 1097 à 1291, et pourquoi.

Romain Croisade 13 min

Une armée croisée en colonne serrée le long de la mer, chevaliers montés au centre, arbalétriers et piquiers à pied en rempart sur le flanc, un trébuchet tiré sur un chariot, des archers montés turcs tirant depuis une colline

En bref

Période : 1097-1291, de Dorylée à la chute d'Acre. Côté franc : la charge de la chevalerie lourde, l'infanterie d'arbalétriers et de piquiers, les turcopoles, les châteaux, les ordres militaires comme armée permanente. En face : les archers montés turcs (Seldjoukides, Zengides, Ayyoubides), puis l'armée professionnelle des Mamelouks. Les sièges : famine, pierrières puis trébuchets, tours roulantes, mines, feu grégeois. Batailles-modèles : Dorylée (1097), Montgisard (1177), Hattin (1187), Arsouf (1191), Jaffa (1192), Mansourah (1250). Leçon : peu de batailles, beaucoup de sièges ; les Francs ont souvent gagné quand ils combattaient serrés, et perdu quand l'eau, le nombre ou la discipline leur manquaient.

L'art de la guerre au temps des croisades, c'est la rencontre de deux manières de combattre : la charge des chevaliers d'Occident, irrésistible quand elle frappe au bon moment, et la cavalerie légère des archers turcs, qui harcèle, se dérobe et encercle. Les Francs n'ont tenu deux siècles qu'en apprenant à combiner chevaliers et fantassins, à éviter les batailles inutiles et à défendre des places fortes. Ce guide est le pilier de cette catégorie : il passe en revue chaque aspect de la guerre, que des articles détaillés approfondiront. Pour le récit d'ensemble, lisez le guide complet des croisades.

L'art de la guerre des croisades en cinq lignes#

  • L'arme franque : la charge des chevaliers, lance couchée, en rangs serrés — à condition de la lancer au bon moment.
  • L'arme turque : l'archer monté, qui tire au galop, feint la fuite et encercle.
  • La réponse franque : marcher en formation, chevaliers au centre, arbalétriers et piquiers en rempart, comme à Arsouf.
  • La guerre réelle : rarement des batailles, presque toujours des sièges, des raids et de la logistique.
  • La fin : l'armée professionnelle des Mamelouks, ses trébuchets et ses mines emportent les places une à une, puis rasent la côte.

Pourquoi les batailles rangées étaient rares#

Les croisades évoquent des chocs de cavalerie ; elles furent d'abord une guerre de murailles. Le royaume de Jérusalem alignait au mieux mille à mille deux cents chevaliers ; une défaite pouvait coûter une génération, comme l'Ager Sanguinis en 1119 ou Hattin en 1187. Les rois cherchaient donc à refuser le combat : on suivait l'envahisseur, on tenait les points d'eau, on laissait les châteaux l'user, et l'on n'attaquait qu'à coup sûr. L'historien R. C. Smail a montré que cette prudence n'était pas de la timidité mais la condition de survie d'un État sans réserves. La liste des batailles des croisades le confirme : trente-trois batailles rangées en deux siècles, contre des centaines de sièges. Un article sera consacré à cette rareté.

La charge de la cavalerie franque#

Lance tenue sous le bras, chevaux lancés en rangs serrés, la charge des chevaliers était l'arme la plus redoutée du Proche-Orient. La princesse byzantine Anne Comnène écrit qu'un Franc à cheval pourrait faire un trou dans les murs de Babylone. Mais elle ne frappe qu'une fois : lancée trop tôt, elle s'épuise dans le vide pendant que l'ennemi se disperse ; dispersée, elle se fait envelopper. Son chef-d'œuvre est Montgisard, le 25 novembre 1177, quand quelques centaines de chevaliers du jeune Baudouin IV surprennent l'armée de Saladin. Un article détaillera la charge, ses règles et ses échecs.

Les archers montés turcs : la tactique du harcèlement#

En face, l'arme principale est l'archer monté : cavalier léger, arc composite, carquois de dizaines de flèches. Il ne cherche pas le choc ; il tire sur les chevaux, isole les traînards, simule la fuite pour faire rompre les rangs, puis se retourne et encercle. À Dorylée, le 1er juillet 1097, les croisés découvrent cette guerre et ne s'en sortent que par l'arrivée de la seconde colonne. Seldjoukides, Zengides, Ayyoubides et Mamelouks l'ont tous pratiquée. Un article décrira cette tactique du harcèlement.

Les turcopoles#

Les Francs ont vite copié l'adversaire. Les turcopoles sont des cavaliers légers recrutés en Orient — chrétiens orientaux, fils de mariages mixtes, convertis —, armés à la manière turque, qui éclairent la marche, poursuivent et répondent aux archers montés. Le Temple et l'Hôpital en entretenaient, sous les ordres d'un officier nommé le turcopolier. Un article leur sera consacré ; on trouvera le cadre dans comment fonctionnait un ordre militaire.

L'infanterie croisée, le mur oublié#

Les chroniques parlent des chevaliers ; les batailles ont souvent été gagnées par les fantassins. Piquiers et arbalétriers, en rangs serrés autour des cavaliers, protégeaient les chevaux des flèches et ouvraient le moment de la charge. Pendant la marche vers Arsouf, Baha ad-Din, le biographe de Saladin, voit des fantassins francs avancer avec une à dix flèches plantées dans leur cotte rembourrée, sans paraître blessés. À Jaffa, le 5 août 1192, Richard tient avec une cinquantaine de chevaliers à pied : une haie de lances plantées en terre, des arbalétriers par deux derrière elle, l'un tirant pendant que l'autre recharge. Un article rendra à cette infanterie sa place.

Arcs et arbalètes#

L'arbalète était l'arme de jet des Latins : plus lente que l'arc, mais d'une puissance qui perçait les mailles, et maniée sans des années d'entraînement. Le concile de Latran II, en 1139, en avait interdit l'usage entre chrétiens ; il ne visait pas la guerre d'Orient, où Génois et Pisans formaient des compagnies d'arbalétriers réputées. Les musulmans avaient l'avantage à l'arc composite, tiré à cheval avec une cadence que l'arbalète n'atteignait pas. Un article comparera les deux armes.

Épée, lance, masse : les armes du chevalier#

Le chevalier combat d'abord à la lance, qui se brise au premier choc, puis à l'épée droite à double tranchant, arme noble par excellence, bénie lors de l'adoubement. La masse d'armes et la hache, efficaces contre le métal, se répandent au XIIIe siècle. Saint Louis à Mansourah, Richard à Jaffa sont décrits par leurs chroniqueurs l'épée à la main au plus fort de la mêlée. Un article présentera ces armes.

Haubert et heaume : l'équipement de 1100 à 1250#

Le croisé de 1099 porte le haubert de mailles, le casque conique à nasal et l'écu en amande de la tapisserie de Bayeux. Un siècle plus tard, la maille couvre les mains et les jambes, le heaume cylindrique ferme le visage, l'écu raccourcit ; par-dessus la maille, la cotte d'armes de tissu protège du soleil et porte les couleurs. Sous le métal, le gambison matelassé amortit les coups — c'est lui qui arrêtait les flèches d'Arsouf. Un article suivra cette évolution.

Les chevaux en Orient : destriers, roncins, chevaux arabes#

Un chevalier ne valait que par ses montures. Le destrier de combat, grand et puissant, se payait très cher et mourait vite sous les flèches ; il fallait aussi un roncin pour la marche et des bêtes de somme. La Règle du Temple accorde à chaque frère chevalier trois chevaux et un écuyer. En Orient, les Francs ont adopté les chevaux arabes et turcs, plus légers et plus endurants. Remplacer les chevaux perdus fut l'un des grands problèmes de toutes les croisades, d'où les navires spécialisés évoqués dans la guerre sur mer pendant les croisades. Un article leur sera consacré.

Marcher en formation : la leçon d'Arsouf#

L'art franc trouve sa forme achevée dans la marche en formation. En août-septembre 1191, Richard Cœur de Lion conduit l'armée d'Acre vers Jaffa le long de la mer : la flotte sur un flanc, l'infanterie en rempart sur l'autre, les chevaliers au centre, les Templiers à l'avant-garde et les Hospitaliers à l'arrière, sous le harcèlement constant. À Arsouf, le 7 septembre 1191, la charge part un peu trop tôt des rangs hospitaliers ; Richard la généralise et la rappelle à temps : Saladin est battu. Un article tirera la leçon de cette marche.

Étendards, bannières et cris de guerre#

Dans la poussière, on se reconnaît aux couleurs. L'étendard noir et blanc du Temple, le Baucent, était le point de ralliement : la Règle défend au frère de quitter le champ tant qu'il flotte. La Vraie Croix était portée devant l'armée du royaume ; sa perte à Hattin fut ressentie comme un deuil de toute la chrétienté. Ambroise rapporte le cri des croisés de Richard : « Saint Sépulcre, aide-nous ! », en substance. Un article sera consacré à ces signes.

Le trébuchet, engin roi des sièges#

Pour battre un mur, on lançait des pierres. Les pierrières et mangonneaux à traction humaine — des dizaines d'hommes tirant ensemble sur des cordes — cèdent la place, à la fin du XIIe siècle, au trébuchet à contrepoids, qui lance des boulets de plus de cent kilos avec une précision régulière. Devant Acre en 1191, Philippe Auguste fait tirer sa pierrière « Malvoisine », et les croisés en financent une autre appelée la « Pierrière de Dieu ». Les Mamelouks mèneront cet art plus loin encore. Un article décrira le trébuchet.

La tour de siège et le bélier#

Pour franchir le mur, on roulait contre lui une tour de siège, plus haute que le rempart, couverte de peaux trempées contre le feu, d'où l'on jetait un pont sur la muraille. C'est ainsi que tombent Maarat en 1098 et Jérusalem le 15 juillet 1099, depuis la tour de Godefroy de Bouillon ; le récit est dans la prise de Jérusalem. Le bélier, sous un toit de bois, s'attaquait aux portes et aux murs plus bas. Un article décrira ces machines.

Sape et mine#

L'arme la plus efficace était invisible. Les sapeurs creusaient une galerie sous une tour, l'étayaient de poutres, puis y mettaient le feu : les étais brûlés, la tour s'effondrait. Les ingénieurs musulmans, très habiles, ont fait tomber ainsi Marqab en 1285 et la Tour maudite d'Acre en 1291 ; le défenseur répondait par la contre-mine, et l'on se battait parfois sous terre. Le panorama des grands sièges est dans tous les sièges des croisades. Un article sera consacré à la mine.

Le feu grégeois#

Mis au point à Byzance au VIIe siècle, repris par les musulmans, le feu grégeois est un mélange à base de pétrole qui brûle même sur l'eau. On le projetait par siphon ou en pots lancés à la main et à l'engin contre les tours de bois et les navires. Joinville décrit les nuits de Mansourah : à chaque tir, Saint Louis se dressait sur son lit, tendait les mains vers Notre-Seigneur et le priait de garder ses gens. Un article lui sera consacré.

Ravitaillement et logistique : nourrir 20 000 hommes#

La faim a tué plus de croisés que l'ennemi. Devant Antioche, pendant l'hiver 1097-1098, l'armée mange ses chevaux ; à Hattin, c'est la soif qui livre l'armée à Saladin. Nourrir des milliers d'hommes et de chevaux supposait des convois, des achats aux marchands, des flottes ; une armée sans route d'eau était perdue. Que mangeaient les croisés ? et combien coûtait une croisade ? en donnent la mesure. Un article traitera la logistique.

Mercenaires et soldes#

Le service féodal ne suffisait pas : les rois de Jérusalem payaient des soudoyers, et les grandes croisades vivaient d'argent. Saint Louis entretient ses chevaliers à ses frais ; Richard vide son trésor pour sa flotte et ses arbalétriers. Les arbalétriers génois, les turcopoles, les sergents des villes italiennes étaient soldés. Un article expliquera comment on payait la guerre.

Renseignement et espions#

On ne gagne pas sans savoir où est l'ennemi. Les deux camps employaient éclaireurs, espions, Bédouins et chrétiens orientaux qui connaissaient le pays ; Richard surprend en juin 1192 une grande caravane venue d'Égypte grâce à ses informateurs. Saladin et Baybars disposaient de réseaux étendus jusque dans les villes franques. Un article sera consacré au renseignement.

Les pigeons voyageurs des Ayyoubides#

L'Orient musulman avait un avantage précieux : la poste aux pigeons. Nour ad-Din organise dans les années 1160-1170 un service régulier de pigeons voyageurs entre les villes de son domaine ; Saladin et les Mamelouks le développent. Pendant le siège d'Acre, des messages passent ainsi entre la ville et le camp de Saladin. Un article racontera cette poste ailée.

Médecine de guerre#

On mourait surtout de blessures infectées et de dysenterie. L'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem soignait des centaines de malades et suivait les armées avec ses tentes. Oussama Ibn Munqidh se moque d'un médecin franc qui amputa une jambe d'un coup de hache, mais rapporte aussi des guérisons franques ; les médecins orientaux, chrétiens et musulmans, étaient recherchés dans les deux camps. Voir les Hospitaliers. Un article sera consacré à la médecine de guerre.

Rançons et prisonniers : le sort des vaincus#

Le noble capturé se rachetait ; le combattant ordinaire était souvent vendu ou tué. Après Hattin, Saladin fait exécuter les Templiers et les Hospitaliers prisonniers, réputés ne pas se racheter ; Jérusalem, en octobre 1187, est rendue contre une rançon de dix dinars par homme, cinq par femme, un par enfant. Saint Louis, captif en 1250, négocie la libération de son armée et refuse de racheter sa propre personne avec de l'argent. Des ordres religieux, les Trinitaires (1198) puis les Mercédaires, naissent pour racheter les captifs. Un article sera consacré au sort des vaincus.

La stratégie mamelouke : détruire les ports#

Les Mamelouks apportent une armée professionnelle, nombreuse, entraînée dès l'enfance, des trébuchets en masse et une stratégie : ne plus laisser de tête de pont à une croisade. Baybars prend Césarée et Arsouf en 1265, Jaffa et Antioche en 1268, le Krak des Chevaliers en 1271, et rase les villes de la côte au lieu de les garder. En 1291, la chute d'Acre est suivie de la destruction méthodique de tous les ports. Un article analysera cette stratégie ; les adversaires sont présentés dans les grands chefs musulmans face aux croisés.

Ce qui demeure#

L'art de la guerre des croisades a laissé des pierres et des leçons. Les châteaux des croisés sont toujours debout ; la fortification concentrique, la marche combinée des armes, l'arbalète et le trébuchet sont revenus en Occident avec ceux qui avaient combattu en Orient. Mais ce qui demeure surtout, c'est une manière de se battre : des hommes qui marchaient serrés sous les flèches pour ne pas abandonner les pèlerins et les blessés du convoi, des frères qui ne quittaient pas le champ tant que flottait leur bannière, un roi qui, sous le feu grégeois, tendait les mains vers le Ciel pour ses gens. La discipline de la colonne d'Arsouf était une forme de charité : chacun y gardait le flanc de l'autre.

Pour aller plus loin#

Sources

Gesta Francorum (Dorylée, Antioche) · Anne Comnène, Alexiade, livre XIII · Guillaume de Tyr, Chronicon · La Règle du Temple (éd. Henri de Curzon, 1886) · Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte et Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi (Acre, Arsouf, Jaffa) · Baha ad-Din Ibn Shaddad, Al-Nawadir al-sultaniyya · Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I'tibar (Des enseignements de la vie) · Jean de Joinville, Vie de saint Louis. — R. C. Smail, Crusading Warfare, 1097-1193 (Cambridge, 1956) ; Christopher Marshall, Warfare in the Latin East, 1192-1291 (Cambridge, 1992) ; Philippe Contamine, La Guerre au Moyen Âge (PUF, 1980) ; Jean Flori, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge (Hachette, 1998).

Questions fréquentes#

Comment combattaient les croisés ?

Autour d'une arme décisive, la charge des chevaliers lance couchée, protégée par une infanterie d'arbalétriers et de piquiers qui tenait à distance les archers montés turcs jusqu'au moment de charger. Arsouf (1191) est le modèle de cette tactique combinée.

Pourquoi les croisés ont-ils livré si peu de batailles ?

Parce qu'une armée franque détruite ne se remplaçait pas : les rois de Jérusalem disposaient de quelques centaines de chevaliers et évitaient de risquer le royaume en un jour. La guerre se faisait surtout par les sièges, les châteaux, les raids et l'usure.

Qu'est-ce qu'un archer monté turc ?

Un cavalier léger qui tirait à l'arc composite au galop, harcelait l'ennemi, simulait la fuite pour le désorganiser, puis l'encerclait. C'était l'arme principale des Seldjoukides, des armées de Saladin et des Mamelouks.

Quelle était l'arme la plus redoutable des sièges ?

Le trébuchet à contrepoids, apparu à la fin du XIIe siècle, qui lançait des boulets de plus de cent kilos contre les murs ; mais la mine creusée sous une tour fit tomber plus de places, comme Marqab en 1285 ou Acre en 1291.

Les croisés utilisaient-ils le feu grégeois ?

Surtout ils le subissaient : c'était une arme byzantine reprise par les musulmans, à base de pétrole. Joinville décrit les nuits de Mansourah en 1250 où les pots de feu grégeois tombaient sur le camp de Saint Louis.

Que devenaient les prisonniers ?

Les nobles étaient rançonnés, parfois très cher — Saint Louis et son armée en 1250 —, les combattants ordinaires souvent vendus comme esclaves ou tués ; les Templiers et Hospitaliers, réputés ne pas se racheter, furent exécutés après Hattin.

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