Combien coûtait une croisade ?
Pour un chevalier, plusieurs années de revenus. Pour un roi, bien plus : la croisade de Saint Louis a coûté 1,5 million de livres, six ans de revenus royaux.
Mis à jour le 4 octobre 2026

En bref
Pour un chevalier : plusieurs années de revenus — quatre ou cinq selon Jonathan Riley-Smith. Exemple : Robert Courteheuse engage la Normandie en 1096 pour 10 000 marcs d’argent. Pour une flotte : 85 000 marcs d’argent promis à Venise par le traité de 1201 (quatrième croisade). Pour un roi : 1 537 570 livres tournois pour la croisade de Saint Louis (1248-1254), six années de revenus de la couronne. Rançons : 150 000 marcs pour Richard Cœur de Lion (1194), 400 000 livres pour Saint Louis (1250). Financement : biens personnels, dîme saladine (1188), décimes du clergé (dès 1199).
Une croisade coûtait à un chevalier plusieurs années de revenus — quatre ou cinq, selon les estimations de Jonathan Riley-Smith —, et à un roi plusieurs années du budget de son royaume : celle de Saint Louis a coûté plus d’1,5 million de livres tournois, environ six ans de recettes de la couronne. On partait en sachant qu’on reviendrait ruiné, si l’on revenait. La place de ces expéditions dans l’histoire d’ensemble est tracée dans notre guide complet des croisades.
Pour un chevalier : vendre ou engager sa terre#
Un chevalier qui part doit s’équiper — haubert, heaume, deux ou trois chevaux —, payer ses écuyers et ses sergents, se nourrir deux ou trois ans sur des routes où tout se paie au prix de la disette. Ses revenus ordinaires n’y suffisent pas. Les chartes de départ, conservées par centaines dans les cartulaires d’abbayes, montrent ce qu’il fait : il vend une terre, ou l’engage contre de l’argent comptant, à charge de la racheter au retour. En 1096, Godefroy de Bouillon engage son château de Bouillon à l’évêque de Liège ; Robert Courteheuse, duc de Normandie, engage son duché entier à son frère Guillaume le Roux pour 10 000 marcs d’argent. Les monastères, seuls à disposer de trésorerie, deviennent les banquiers de la première croisade — et ces actes disent en toutes lettres pourquoi l’on part : pour le salut de son âme et la délivrance du Saint-Sépulcre.
Pour une armée : le prix d’une flotte#
Quand on prend la mer, la dépense change d’échelle. Le traité de Venise d’avril 1201 fixe le prix de la quatrième croisade : 85 000 marcs d’argent de Cologne pour transporter et nourrir un an 4 500 chevaliers et leurs chevaux, 9 000 écuyers et 20 000 sergents. Il ne vient qu’un tiers des hommes attendus ; malgré la vaisselle et les bijoux mis en commun, il manque 34 000 marcs, et cette dette mène la croisade à Zara puis à Constantinople. Le chiffre dit le vrai coût des croisades maritimes : un an de fret d’une grande cité marchande, dont la flotte cesse tout commerce pour l’occasion.
Pour un roi : la croisade de Saint Louis#
La croisade la mieux documentée est celle de Louis IX, dont un état des dépenses royales a été conservé. Il a fallu bâtir un port sur ses terres, Aigues-Mortes, acheté aux moines de Psalmodi en 1240 ; louer des nefs à Gênes et à Marseille ; stocker deux ans à l’avance, à Chypre, le blé et le vin de l’armée. Total : 1 537 570 livres tournois pour 1248-1254, environ six années de revenus de la couronne (voir la septième croisade). S’y ajoute la rançon de Saint Louis, 400 000 livres tournois, dont la moitié versée en mai 1250 — Joinville doit forcer à la hache le coffre des Templiers pour compléter la somme. Un demi-siècle plus tôt, la rançon de Richard Cœur de Lion, captif au retour de la troisième croisade, avait coûté 150 000 marcs, deux fois le revenu annuel de l’Angleterre.
Qui payait ? De la bourse du croisé à l’impôt#
Au XIIe siècle, le croisé paie surtout de sa poche. Après la chute de Jérusalem en 1187, les rois inventent l’impôt de croisade : la dîme saladine de 1188, un dixième des revenus et des biens meubles d’un an, exigée de tous ceux qui ne prennent pas la croix. Henri II d’Angleterre la lève ; Philippe Auguste doit y renoncer devant la colère de ses sujets. Richard, pour partir, vend charges et domaines — il aurait vendu Londres, rapporte en substance Richard de Devizes, s’il avait trouvé un acheteur. Puis la papauté prend le relais : en 1199, Innocent III impose pour la première fois au clergé un quarantième de ses revenus ; le concile de Latran IV, en 1215, un vingtième pour trois ans. Au XIIIe siècle, les décimes levées sur l’Église pour la croisade deviennent la ressource principale des rois croisés.
Nuances#
Les chiffres médiévaux se comparent mal aux nôtres : marcs, livres tournois et besants n’ont pas la même valeur, et toute conversion en euros serait une invention. Le seul repère solide est le rapport au revenu : années de revenus d’un chevalier, années de recettes d’un royaume. Les comptes complets manquent pour la plupart des expéditions ; celui de Saint Louis est une exception. Enfin, une part de la dépense revenait sous forme de butin, de fiefs en Orient ou de commerce — mais pour l’immense majorité des croisés, le bilan est une perte sèche, et la plupart n’ont jamais racheté la terre engagée.
Ce qui demeure#
Derrière les chiffres, il y a un geste : celui d’hommes qui ont donné ce qu’ils avaient de plus sûr — la terre de leurs pères — pour une chose qu’ils ne posséderaient jamais, un tombeau vide à trois mille kilomètres. Les chartes d’abbaye qui enregistrent ces ventes sont encore dans nos archives ; elles disent, mieux que tout discours, que la croisade n’était pas une affaire. Et la tour de Constance, à Aigues-Mortes, se dresse toujours au bord des étangs, bâtie pour qu’un roi pût partir.
Pour approfondir#
- Qui étaient les croisés ? — ceux qui payaient : des chefs de famille plutôt que des cadets sans terre.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les deux siècles entiers.
- La quatrième croisade (1202-1204) — comment une dette envers Venise a détourné une croisade.
- La septième croisade (1248-1254) — la croisade la mieux préparée et la mieux comptée.
- La troisième croisade (1189-1192) — la dîme saladine et la rançon de Richard.
- Pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ? — ce qui valait qu’on y engage sa terre.
- Les croisades au programme scolaire — l’essentiel à savoir, dates et notions.
- Que mangeaient les croisés ? — ce que l'on achetait avec cet argent : le pain, le vin et les vivres de la route.
Sources
Sources anciennes. Chartes de départ en croisade (cartulaires de Cluny, Saint-Trond, Saint-Hubert) · Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, §§ 14-32 (traité de Venise) · Richard de Devizes, Chronicon (préparatifs de Richard) · Gervais de Cantorbéry et Roger de Howden sur la dîme saladine · Jean de Joinville, Vie de saint Louis (rançon) · « Dépenses de saint Louis pour la croisade », Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XXI. Ouvrages. Jonathan Riley-Smith, The First Crusaders, 1095-1131 (Cambridge University Press, 1997) ; Giles Constable, « The Financing of the Crusades in the Twelfth Century », dans Outremer (Jérusalem, 1982) ; William Chester Jordan, Louis IX and the Challenge of the Crusade (Princeton University Press, 1979) ; Jean Richard, Saint Louis (Fayard, 1983).
Questions fréquentes#
Combien coûtait une croisade pour un chevalier ?
Selon les estimations de l’historien Jonathan Riley-Smith, plusieurs années de revenus de sa seigneurie — quatre ou cinq selon les cas. D’où les terres vendues ou engagées auprès des abbayes avant le départ.
Quelle a été la croisade la plus chère ?
La mieux connue est la septième, celle de Saint Louis (1248-1254) : 1 537 570 livres tournois selon les comptes royaux, soit environ six années de revenus de la couronne, sans compter la rançon de 400 000 livres.
Comment finançait-on une croisade ?
Par les biens des croisés eux-mêmes (ventes, hypothèques), puis par l’impôt : la dîme saladine de 1188 sur les laïcs, et à partir de 1199 les décimes levées par le pape sur les revenus du clergé. Les rois y ajoutaient emprunts et contributions des villes.