Quatrième croisade (1202-1204) : le sac de Constantinople

Quatrième croisade (1202-1204) : Venise, Zara et le sac de Constantinople (12-13 avril 1204), racontés par Villehardouin et le chevalier Robert de Clari.

Romain Croisade 19 min

Mis à jour le 12 octobre 2026

Des galères vénitiennes à l'assaut des murailles maritimes de Constantinople, des chevaliers passant des ponts volants des mâts aux tours, un vieux doge aveugle à la proue tenant la bannière de saint Marc

En bref

Quand : de la bulle Post miserabile (15 août 1198) au couronnement de Baudouin de Flandre (16 mai 1204) ; l'expédition elle-même dure d'octobre 1202 à avril 1204. Où : Venise ; Zara en Dalmatie ; Corfou ; Constantinople, sa Corne d'Or et ses murailles. Qui : le pape Innocent III ; Thibaut de Champagne, Baudouin de Flandre, Louis de Blois, Boniface de Montferrat ; le doge Enrico Dandolo ; le prince Alexis Ange et les empereurs Isaac II, Alexis III et Alexis V Murzuphle ; les chroniqueurs Villehardouin et Robert de Clari. Issue : Constantinople prise d'assaut le 12 avril 1204 et pillée trois jours ; un Empire latin fondé pour cinquante-sept ans ; pas un croisé en Terre sainte.

La quatrième croisade (1202-1204) quitte Venise en octobre 1202, prend Zara en novembre, puis Constantinople, prise d'assaut et pillée les 12-13 avril 1204 ; elle fonde un Empire latin d'Orient et n'atteint jamais la Terre sainte. C'est la croisade qui n'est jamais arrivée. Prêchée par le plus puissant des papes pour frapper l'Égypte et délivrer Jérusalem, elle a pris deux villes chrétiennes — Zara, puis Constantinople, la plus grande de la terre — et fondé sur les ruines de Byzance un empire latin qui a duré cinquante-sept ans. Aucun de ses chevaliers n'a vu le Saint-Sépulcre. Elle est, dans l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, la page la plus difficile à lire pour un catholique — et celle qu'il faut lire avec le plus de soin, parce que l'Église elle-même l'a jugée, sur le moment et dans les termes les plus durs, et parce que les hommes qui l'ont faite n'étaient ni des pirates ni des cyniques, mais des pèlerins pris dans un engrenage dont ils n'ont pas su sortir.

Cet article est le pilier de la catégorie : il donne le fil de la croisade, d'Écry aux chevaux de Saint-Marc, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent.

Pourquoi 1198 ? Innocent III et Post miserabile#

Le 8 janvier 1198, un cardinal de trente-sept ans, Lothaire de Segni, devient le pape Innocent III. Juriste, théologien, il a la plus haute idée du pouvoir pontifical et un projet : achever ce que la troisième croisade a laissé inachevé. Le traité de Jaffa de 1192 expire ; le royaume de Jérusalem, réduit à la côte, a Acre pour capitale et pour roi le mari de la reine Isabelle ; en face, les fils et le frère de Saladin se disputent son héritage, et al-Adil, le frère, l'emporte peu à peu. C'est le moment. Le 15 août 1198, la bulle Post miserabile appelle la chrétienté à la croix : tous les princes sont sommés de fournir des hommes pour deux ans ; le clergé paiera un quarantième de ses revenus ; deux légats partent, et un prêtre des environs de Paris, Foulques de Neuilly, prêche dans le nord de la France avec un succès qui rappelle saint Bernard. Le pape ne veut pas de rois, cette fois — Philippe Auguste et Richard sont en guerre, et Richard meurt en avril 1199 — mais des barons qui lui obéissent.

Le tournoi d'Écry (28 novembre 1199) et le comte de Champagne#

Le Tournoi d'Écry, sur l'Aisne, un jour de l'Avent, le 28 novembre 1199, est le Vézelay de cette croisade. Deux jeunes comtes, Thibaut III de Champagne, vingt-deux ans, et son cousin Louis de Blois, y prennent la croix au milieu de la fête, et leurs chevaliers avec eux : Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui écrira l'histoire, Simon de Montfort, Renaud de Montmirail, Enguerrand de Boves. Le 23 février 1200, mercredi des Cendres, Baudouin IX de Flandre prend la croix à Bruges avec sa femme, sœur de Thibaut. Au printemps, les barons se réunissent à Soissons et à Compiègne : ils n'ont ni flotte ni roi ; ils enverront six ambassadeurs, dont Villehardouin, chercher des navires à la seule puissance capable de les fournir.

Le traité de Venise (avril 1201) : le contrat impossible#

À Venise, les ambassadeurs traitent avec le doge Enrico Dandolo, plus de quatre-vingts ans, presque aveugle, le plus habile négociateur de son siècle. Le Traité de Venise, conclu en avril 1201, prévoit le transport et le ravitaillement pendant un an de 4 500 chevaliers avec leurs chevaux, 9 000 écuyers et 20 000 sergents à pied, pour 85 000 marcs d'argent de Cologne ; Venise ajoutera cinquante galères à ses frais, et recevra la moitié des conquêtes. Le départ est fixé à la Saint-Jean 1202. Le but réel — l'Égypte, « parce que c'est par là qu'on peut le mieux détruire les Turcs », dit Villehardouin — est tenu secret : on annonce simplement l'Outremer. Le contrat est énorme : Venise suspend son commerce un an pour construire et armer la plus grande flotte que l'Occident ait vue depuis l'Antiquité. Il repose sur un chiffre — 33 500 hommes — que personne n'a vérifié.

Thibaut de Champagne meurt à vingt-quatre ans, le 24 mai 1201, avant d'avoir vu la mer. Les barons offrent le commandement au duc de Bourgogne, au comte de Bar, qui refusent, puis à un Italien : Boniface de Montferrat, frère de ce Conrad qui avait sauvé Tyr en 1187 et d'un autre qui avait épousé une princesse byzantine, poète, guerrier, ami du roi Philippe de Souabe. Il est élu à Soissons à l'été 1201. Et c'est à la cour de Philippe de Souabe, à Noël 1201, qu'il rencontre un jeune homme dont le nom va tout changer : Alexis Ange, fils de l'empereur byzantin Isaac II, que son oncle Alexis III a détrôné et aveuglé en 1195, et qui s'est enfui en Occident chercher une armée.

Venise, été 1202 : la dette#

Les croisés arrivent à Venise en juin 1202, et l'on compte : un tiers des effectifs prévus, peut-être 12 000 hommes. Beaucoup ont pris d'autres ports — Marseille, la Pouille — ou ne sont pas venus. Sur l'île du Lido où on les cantonne, on paie, on donne sa vaisselle, ses bijoux ; il manque encore 34 000 marcs. Venise a tenu sa parole, la flotte est là, et Venise est ruinée si elle n'est pas payée. Dandolo propose un délai contre un service : Zara, port de Dalmatie qui s'est donné au roi de Hongrie, sera reprise en passant pour la République. Le roi de Hongrie est croisé, Zara est chrétienne, et le légat du pape, Pierre Capuano, dit non ; il repart pour Rome. Mais le doge, à Saint-Marc, devant le peuple assemblé, fait coudre la croix sur son bonnet et annonce qu'il partira lui-même à la tête des siens. Villehardouin, qui l'a vu, dit que beaucoup pleuraient. La flotte — plus de deux cents navires — quitte Venise au début d'octobre 1202.

Zara (novembre 1202) : des croisés contre une ville chrétienne#

Le Siège de Zara dure cinq jours : arrivée le 10 novembre 1202, ville prise le 24. Les habitants avaient pendu des croix à leurs murailles ; une lettre du pape, portée par l'abbé Guy des Vaux-de-Cernay, interdit l'attaque sous peine d'excommunication ; les Vénitiens attaquent, les Francs suivent, et la ville est prise et partagée. Innocent III excommunie toute l'armée ; il relèvera les Francs de la sentence en février 1203, sur leur repentir, mais non les Vénitiens, qui n'en demandent pas.

Les Dissidents de Zara sont l'honneur de ce moment. Simon de Montfort, Enguerrand de Boves, l'abbé des Vaux-de-Cernay refusent de combattre des chrétiens et quittent l'armée pour gagner la Terre sainte par la Hongrie et la mer ; Renaud de Montmirail, envoyé en ambassade à Acre, ne reviendra pas ; d'autres partent de Zara et de Corfou. Villehardouin, qui les tient pour des déserteurs, note avec amertume que « l'ost en fut très affaibli ». Ce sont pourtant les seuls croisés de 1202 qui aient tenu leur vœu.

L'offre d'Alexis et la route de Constantinople (hiver 1202 - juin 1203)#

C'est à Zara, dans l'hiver, que les envoyés de Philippe de Souabe apportent l'offre du prince Alexis IV — Alexis Ange, qu'on ne nomme pas encore ainsi. Si les croisés le rétablissent à Constantinople, il paiera 200 000 marcs d'argent, nourrira l'armée un an, l'accompagnera en Égypte avec 10 000 Grecs, entretiendra à perpétuité 500 chevaliers en Terre sainte et soumettra l'Église grecque à Rome. Tout ce qui manque à la croisade — l'argent, les hommes, la route — est offert d'un coup ; et l'on se dit qu'un détour par le Bosphore, après tout, mène aussi vers l'Égypte. Les barons acceptent, Dandolo pousse, la majorité de l'armée renâcle ; le pape, informé, interdit formellement d'aller à Constantinople ; la lettre arrive trop tard, ou l'on fait comme si.

La flotte quitte Zara en avril 1203, s'arrête à Corfou, où le jeune Alexis la rejoint et où les chefs doivent supplier à genoux les mécontents de rester, et cingle vers le Bosphore le 24 mai. Le 24 juin 1203, jour de la Saint-Jean, les croisés voient Constantinople. Villehardouin écrit qu'ils ne pouvaient croire qu'il y eût au monde une si riche ville, ses hautes murailles et ses tours, ses palais et ses églises, « et qu'il n'y eut si hardi qui ne frémît ».

Le premier siège de Constantinople (juillet 1203)#

Le Siège de Constantinople 1203 est court et brillant. Les Grecs, qui n'ont ni flotte ni volonté de se battre pour Alexis III, ne se soulèvent pas quand on leur montre le jeune Alexis depuis une galère. Le 5 juillet, les croisés débarquent à Galata, sur la rive nord de la Corne d'Or ; le 6, la tour de Galata est prise et la chaîne qui ferme le port rompue ; la flotte vénitienne entre dans la Corne d'Or. Le 17 juillet 1203, double assaut : les Francs, par terre, contre les Blachernes ; les Vénitiens, par mer, contre les murailles du port. Le doge, aveugle, fait échouer sa galère au pied du mur, la bannière de saint Marc à la proue, et exige que les siens le suivent ; vingt-cinq tours tombent, un incendie ravage le quartier. Alexis III sort de la ville avec une armée immense, s'avance vers le petit corps des Francs rangés devant leur camp — et s'arrête, et rentre. La nuit suivante, il s'enfuit avec le trésor. Les Grecs tirent le vieil Isaac II de sa prison ; le 1er août 1203, son fils est couronné à Sainte-Sophie sous le nom d'Alexis IV.

L'hiver 1203-1204 : la rupture avec les Grecs#

L'Hiver 1203-1204 défait tout. Alexis IV paie la moitié de sa promesse — 100 000 marcs, dont la moitié va à Venise — puis les caisses sont vides : il fait fondre les vases d'église, et Constantinople le hait. Il demande aux croisés de rester jusqu'en mars pour le protéger, et les paie encore pour cela. En août, des Latins mettent le feu à la mosquée du quartier des marchands, et l'incendie brûle pendant deux jours une part immense de la ville. Grecs et Latins s'entretuent dans les rues. Le peuple élit un empereur de rencontre, puis un chambellan, Alexis Doukas dit Murzuphle — « le Sourcilleux » — s'empare du pouvoir à la fin de janvier 1204, jette Alexis IV en prison, et le fait étrangler le 8 février. Isaac meurt de chagrin ou d'autre chose. Le nouvel Alexis V refuse de payer et attaque le camp.

Les croisés sont devant une ville qui ne leur doit plus rien et un empereur qui a tué leur allié. Ils délibèrent avec leurs clercs, qui déclarent — Robert de Clari le rapporte — que la guerre est juste, puisque les Grecs sont des meurtriers et des schismatiques ; et en mars 1204, Francs et Vénitiens signent le traité qui règle le partage d'une ville qu'ils n'ont pas prise. Innocent III ne le saura qu'après.

Le sac de Constantinople (12-13 avril 1204)#

Le premier assaut, le 9 avril, échoue contre les murailles du port. Le 12 avril 1204, un lundi, le vent du nord pousse les navires jusqu'au pied des murs ; deux nefs liées ensemble, la Pèlerine et le Paradis, jettent leur pont volant sur une tour ; un Vénitien puis un Français y sautent ; à terre, Pierre de Bracieux et ses gens ouvrent une poterne à coups de pic, et le premier à passer le trou, seul, sous les pierres, est un clerc, Aleaumes de Clari — le frère du chroniqueur, qui a tout raconté. Murzuphle s'enfuit dans la nuit. Le 13 avril, les croisés, qui s'attendaient à un mois de combats de rue, trouvent la ville ouverte, et le Sac de Constantinople commence.

Il dure trois jours. Nicétas Choniatès, sénateur grec, qui a vu sa maison pillée et n'a dû son salut qu'à un marchand vénitien, décrit les églises dépouillées, les tombeaux des empereurs ouverts, la grande table d'autel de Sainte-Sophie brisée pour le métal, les mules chargées de butin qui glissaient sur le pavé du sanctuaire, une prostituée assise sur le trône du patriarche. Villehardouin, qui compte, estime le butin réuni à 400 000 marcs et 10 000 chevaux, « sans ce qui fut dérobé » ; il ajoute que jamais, depuis que le monde est monde, on ne prit tant en une ville. Les chroniqueurs latins parlent de quelque 2 000 Grecs tués, chiffre que les historiens retiennent : ce fut un pillage plus qu'un massacre, et c'est bien assez. Les ordres des chefs — respecter les femmes et les églises, tout mettre en commun — furent enfreints, et l'on pendit quelques pillards pour l'exemple.

Le partage de l'empire et l'empereur Baudouin (mai 1204)#

La Partitio Romaniae, négociée avant l'assaut et précisée en octobre 1204, donne à l'empereur un quart de l'empire, et partage le reste entre Venise et les Francs : Venise prend les îles, les ports, trois huitièmes de la ville et le patriarcat, qui va à un Vénitien, Thomas Morosini. L'élection impériale, le 9 mai, écarte Boniface, trop lié aux Grecs et aux Allemands, au profit de Baudouin de Flandre empereur : il est couronné à Sainte-Sophie le 16 mai 1204 selon le rite latin. Boniface reçoit Thessalonique et se taille un royaume ; Villehardouin devient maréchal de Romanie ; chacun part conquérir sa part d'une Grèce qui ne se laisse pas prendre. Onze mois plus tard, le 14 avril 1205, Baudouin est vaincu et capturé devant Andrinople par le tsar bulgare Kalojan, et meurt dans sa prison ; Dandolo, qui a fait retraite avec Villehardouin, meurt en juin 1205 et est enterré à Sainte-Sophie. L'Empire latin de Constantinople, sans argent et sans hommes, vivra ainsi, de siège en siège, jusqu'au 25 juillet 1261, où Michel VIII Paléologue reprend la ville presque sans combat.

Les reliques de Constantinople#

Les Reliques de Constantinople sont l'autre butin, et le seul dont les croisés aient été fiers. Constantinople gardait depuis Constantin tout ce que l'Orient chrétien avait rassemblé de la Passion et des saints ; en quelques semaines, tout part vers l'Occident. L'abbé Martin de Pairis emporte en Alsace un coffre entier, et son moine Gunther écrit pour le justifier une Historia où le vol devient une « pieuse rapine ». L'évêque Conrad de Halberstadt, le chapelain Garnier de Traînel pour Troyes, les églises de Soissons, d'Amiens, de Langres reçoivent des têtes, des bras, des fragments de la Vraie Croix ; Venise met dans le trésor de Saint-Marc les émaux, les icônes, et sur la façade de la basilique les quatre chevaux de bronze de l'hippodrome. Robert de Clari, qui a vu à Sainte-Marie des Blachernes « le sydoine où Notre-Seigneur fut enveloppé », dit qu'on ne sut jamais ce qu'il devint. Trente-cinq ans plus tard, l'empereur latin Baudouin II, sans le sou, engage à Venise la Couronne d'épines ; Saint Louis la rachète en 1239, l'accueille pieds nus à Sens, et bâtit pour elle la Sainte-Chapelle.

Innocent III face au sac : colère et récupération#

Innocent III et le sac : le pape apprend la prise de la ville par une lettre de Baudouin qui la présente comme un miracle. Il répond d'abord avec joie, puis, quand il sait tout, avec une colère qui reste l'un des grands textes de la papauté. À son légat, qui a absous les croisés de leur vœu de Jérusalem : il n'en avait pas le droit. À Boniface, à l'été 1205, en substance : vous aviez juré de délivrer la Terre sainte et vous avez tourné vos armes contre des chrétiens ; vous avez épargné ni la religion, ni l'âge, ni le sexe ; vous avez commis des fornications et des adultères au grand jour, livré des matrones et des vierges consacrées à la lubricité des soldats, pillé les trésors des églises et les reliques des saints ; comment l'Église grecque reviendrait-elle à l'unité, quand elle ne voit chez les Latins que des œuvres de ténèbres et des exemples de perdition ? Puis, parce qu'il est pape et non prophète, il accepte le fait accompli : un patriarche latin, une union forcée, l'espoir que l'empire nouveau servira la Terre sainte. Il n'en sera rien, et le schisme, désormais, a une date que les Grecs n'oublieront jamais.

Pourquoi la croisade a-t-elle dévié ?#

La Déviation de la quatrième croisade a nourri huit siècles de théories. Un complot vénitien, qui aurait vendu la croisade au sultan d'Égypte pour sauver son commerce d'Alexandrie ? Le traité invoqué est postérieur, et les historiens l'ont écarté. Un complot des Hohenstaufen, Philippe de Souabe et Boniface voulant mettre leur parent Alexis sur le trône grec ? Ils y ont pensé, sûrement, et l'ont saisi quand l'occasion s'est présentée ; rien ne prouve qu'ils l'aient organisé. La thèse qui tient — celle de Villehardouin lui-même, reprise par Queller, Madden et Phillips — est celle de l'engrenage : un contrat surdimensionné, une dette, un délai contre Zara, une offre trop belle à Corfou, un empereur qui ne peut payer, un meurtre. À chaque étape, les chefs ont choisi ce qui sauvait l'armée de la dispersion, et jamais ce qui sauvait le vœu. « Nous n'irons pas en Terre sainte », dit à Corfou la majorité des croisés — et ce sont les chefs, à genoux, qui les ont fait rester.

Les hommes de la quatrième croisade#

Un pape, un doge, un marquis, un comte, deux chroniqueurs. Innocent III a lancé la croisade, l'a perdue, l'a condamnée et l'a subie ; il la relancera en 1215 pour l'Égypte — ce sera la cinquième croisade —, sans la voir partir. Enrico Dandolo, aveugle, nonagénaire, a fait ce que Venise attendait de lui et l'a fait en homme de guerre, debout sur sa proue ; les Grecs l'ont maudit, et Venise a bâti sur son butin quatre siècles d'empire. Boniface de Montferrat fut chef sans l'avoir demandé, ni empereur ni pèlerin, et mourut en 1207 dans une embuscade bulgare. Baudouin de Flandre, le meilleur des barons, empereur d'un an, mourut captif. Villehardouin, maréchal de Champagne, a raconté la croisade en français, le premier, avec la sobriété d'un homme d'État qui sait ce qu'il tait ; Robert de Clari, petit chevalier picard, l'a racontée d'en bas, avec la voix de ceux qu'on n'a pas consultés et qui s'émerveillent de tout. Les uns et les autres ont cru, jusqu'au bout, qu'ils allaient à Jérusalem.

Robert de Clari, chevalier et non moine#

On le prend parfois pour un moine, parce que des moines ont gardé son livre. Robert de Clari était un chevalier sans fortune de Cléry, près de Pernois, en Picardie, vassal de Pierre d'Amiens ; c'est son frère Aleaumes qui était clerc. Rentré au pays après la mort de ses seigneurs, en 1205, il donna à l'abbaye bénédictine de Corbie les reliques rapportées de Constantinople, et c'est probablement à Corbie que fut copié, vers 1300, l'unique manuscrit de sa Conquête de Constantinople, écrite en picard et conservée aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Copenhague.

Ce qui demeure#

Ce qui demeure de la quatrième croisade, il faut d'abord le dire sans détour : une blessure, entre les chrétiens d'Orient et ceux d'Occident, que huit siècles n'ont pas refermée, et dont le pape Jean-Paul II a demandé pardon en 2004. Le catholique qui lit Nicétas Choniatès n'a pas à l'expliquer ; il a à l'entendre, comme Innocent III l'a entendue. Le sac de Constantinople n'est pas la croisade : c'est ce qui arrive quand des croisés cessent d'aller où ils ont juré d'aller.

Mais il demeure aussi ceux qui ont refusé. Simon de Montfort et l'abbé des Vaux-de-Cernay quittant l'armée devant Zara ; les croisés de Corfou qui voulaient aller en Syrie ; ce clerc, Aleaumes de Clari, qui passe le premier une poterne parce que personne d'autre n'ose. Il demeure deux chroniques qui sont les premiers grands livres d'histoire en langue française, et une Couronne d'épines qui, de la Sainte-Chapelle à Notre-Dame, a traversé jusqu'à nous les révolutions et les incendies. Il demeure, enfin, la voix d'un pape qui a dit à des chevaliers victorieux qu'ils avaient trahi leur vœu — et cela aussi, c'est la chrétienté : une Église capable de juger ses propres soldats, au nom même de ce pour quoi ils étaient partis.

Pour aller plus loin#

Sources

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople (éd. Edmond Faral, Les Belles Lettres) · Robert de Clari, La Conquête de Constantinople (éd. Philippe Lauer) · Nicétas Choniatès, Historia (le sac vu par un sénateur grec) · Gunther de Pairis, Hystoria Constantinopolitana · Devastatio Constantinopolitana (anonyme) · Innocent III, Registres, années VII-VIII (lettres à Boniface de Montferrat et au légat Pierre Capuano) · Chronique d'Ernoul pour le point de vue d'Outremer. — Donald E. Queller et Thomas F. Madden, The Fourth Crusade: The Conquest of Constantinople (2e éd., University of Pennsylvania Press, 1997) ; Jonathan Phillips, The Fourth Crusade and the Sack of Constantinople (Jonathan Cape, 2004) ; Jean Longnon, Les Compagnons de Villehardouin (Droz, 1978) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. III (Plon, 1936).

Questions fréquentes#

Quand a eu lieu la quatrième croisade ?

Elle est proclamée par Innocent III en août 1198 (bulle Post miserabile), les barons prennent la croix au tournoi d'Écry le 28 novembre 1199, la flotte quitte Venise en octobre 1202, prend Zara le 24 novembre 1202, arrive devant Constantinople le 24 juin 1203 et prend la ville d'assaut les 12-13 avril 1204.

Pourquoi la quatrième croisade a-t-elle attaqué Constantinople ?

Par une suite d'engrenages : les croisés ne pouvaient payer la flotte commandée à Venise ; pour éponger la dette, ils prirent Zara pour le doge, puis acceptèrent l'offre du prince byzantin Alexis Ange, qui promettait 200 000 marcs, une armée et l'union des Églises s'ils le rétablissaient sur le trône. Alexis, rétabli, ne put payer ; il fut renversé et tué, et les croisés prirent la ville pour eux-mêmes.

Qui a dirigé la quatrième croisade ?

Le marquis Boniface de Montferrat, élu chef après la mort de Thibaut de Champagne (1201) ; le doge de Venise Enrico Dandolo, aveugle et nonagénaire, qui commandait la flotte ; les comtes Baudouin de Flandre, Louis de Blois et Hugues de Saint-Pol. Aucun roi n'y participa.

Le pape avait-il approuvé l'attaque de Constantinople ?

Non. Innocent III avait interdit sous peine d'excommunication de s'en prendre à des chrétiens, excommunié l'armée après Zara, et défendu expressément d'aller à Constantinople. Après le sac, il condamna les croisés dans les termes les plus durs, tout en acceptant ensuite le fait accompli dans l'espoir d'une union des Églises.

Combien de temps a duré l'Empire latin de Constantinople ?

Cinquante-sept ans : du couronnement de Baudouin de Flandre à Sainte-Sophie (16 mai 1204) à la reprise de la ville par Michel VIII Paléologue, le 25 juillet 1261.

Robert de Clari était-il moine ?

Non. Robert de Clari était un petit chevalier picard, vassal de Pierre d'Amiens ; c'est son frère Aleaumes qui était clerc. À son retour, il donna à l'abbaye de Corbie des reliques rapportées de Constantinople, et sa chronique, écrite en picard, nous est parvenue par un manuscrit unique, probablement copié dans cette abbaye.

Que sont devenues les reliques de Constantinople ?

Elles ont été dispersées dans toute l'Europe latine : à Venise (le trésor de Saint-Marc, les chevaux de bronze), à Halberstadt, à Pairis, à Soissons, à Amiens, et surtout à Paris, où Saint Louis achète en 1239 à l'empereur latin la Couronne d'épines et fait bâtir la Sainte-Chapelle pour l'abriter.

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