Deuxième croisade (1147-1149) : dates, causes et échec
Deuxième croisade : dates et résumé. Après la chute d'Édesse (1144), saint Bernard prêche à Vézelay ; Louis VII et Conrad III échouent devant Damas en 1148.
Mis à jour le 12 octobre 2026

En bref
Quand : de la chute d'Édesse (24 décembre 1144) au retour de Louis VII en France (automne 1149) ; l'expédition elle-même dure de mai 1147 à juillet 1148. Où : la Rhénanie et la Bourgogne pour la prédication ; l'Anatolie pour les désastres ; Antioche, Acre et les vergers de Damas pour le dénouement ; Lisbonne pour la seule victoire. Qui : le pape Eugène III et saint Bernard de Clairvaux ; les rois Louis VII de France et Conrad III de Germanie ; la reine Aliénor d'Aquitaine ; Baudouin III et Mélisende de Jérusalem ; en face, Zengi, puis son fils Nour ad-Din, et Unur, émir de Damas. Issue : échec complet en Orient — Édesse perdue, Damas manquée en quatre jours (24-28 juillet 1148) — et prise de Lisbonne en chemin.
La deuxième croisade, ou seconde croisade, a lieu de 1147 à 1149 : proclamée par le pape Eugène III le 1er décembre 1145 après la chute d'Édesse (24 décembre 1144), prêchée par saint Bernard à Vézelay le 31 mars 1146, elle conduit en Orient les rois Louis VII et Conrad III et s'achève sur l'échec du siège de Damas (24-28 juillet 1148). C'est la réponse de la chrétienté à la perte d'Édesse, première ville latine d'Orient reprise par l'islam. Prêchée par le plus grand saint de son siècle, menée par deux rois, elle est la plus grande armée envoyée en Terre sainte depuis la première croisade — et elle échoue partout : ses armées sont détruites en Anatolie avant d'avoir vu un Sarrasin de Syrie, et ce qu'il en reste lève le siège de Damas au bout de quatre jours. C'est le chapitre le plus humiliant de l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, et l'un des plus instructifs : on y voit ce qu'il en coûte d'aller garder le tombeau du Christ sans discipline ni unité, et comment un adversaire, Nour ad-Din, sut tirer d'une victoire défensive l'unification de la Syrie musulmane.
Cet article est le pilier de la catégorie : il donne le fil de la croisade, de la nouvelle d'Édesse aux lettres amères de saint Bernard, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent.
Pourquoi 1144 ? La chute d'Édesse#
Le comté d'Édesse est le plus ancien des États latins — Baudouin de Boulogne l'a reçu en 1098, avant même la prise de Jérusalem — et le plus exposé : une enclave chrétienne, arménienne et franque, au-delà de l'Euphrate, sans mer et sans montagne pour la protéger. Son comte, Josselin II de Courtenay, réside à Turbessel, à l'ouest du fleuve, et laisse la ville à ses évêques et à sa milice. En novembre 1144, Zengi, atabeg de Mossoul et d'Alep, profite de son absence pour mettre le siège devant la ville. Antioche, brouillée avec Josselin, ne bouge pas ; les secours de Jérusalem arrivent trop tard. Le 24 décembre 1144, veille de Noël, les sapeurs de Zengi font tomber un pan de muraille ; la ville est prise, les Francs massacrés ou vendus, les chrétiens orientaux épargnés, la citadelle rendue deux jours après.
Zengi, que les poètes de Bagdad célèbrent aussitôt comme « le champion de la foi », est assassiné en septembre 1146 par l'un de ses esclaves. Josselin tente de reprendre Édesse en novembre 1146 ; son fils Nour ad-Din, nouveau maître d'Alep, la lui arrache en quelques jours, et la ville aux mille églises, cette fois, est vidée de ses chrétiens. Mais l'Occident n'attend pas cette seconde chute : dès l'été 1145, les envoyés d'Antioche, d'Édesse et d'Arménie, puis l'évêque latin Hugues de Djabala, portent à Rome la nouvelle de la première.
Quantum praedecessores : Eugène III proclame la croisade (décembre 1145)#
Le pape qui reçoit la nouvelle est un cistercien. Eugène III, Bernard de Pise, ancien moine de Clairvaux et abbé de Tre Fontane, élu le 15 février 1145, est le disciple de saint Bernard — qui lui écrira, sans détour, que le monde entier le tient pour son élève. Chassé de Rome par la commune, c'est de Viterbe qu'il date, le 1er décembre 1145, la bulle Quantum praedecessores, adressée au roi de France et à ses barons. Le texte, premier de la série des grandes bulles de croisade, rappelle l'œuvre des pères — « combien nos prédécesseurs ont travaillé pour la délivrance de l'Église d'Orient » — et fixe, noir sur blanc, ce que l'appel de Clermont avait laissé aux prédicateurs : la rémission des péchés confessés, la protection des biens et des familles par l'Église, la suspension des poursuites pour dettes et des intérêts pendant l'absence.
Louis VII, de son côté, n'a pas attendu la bulle. À sa cour de Noël 1145, à Bourges, le roi de France, vingt-cinq ans, annonce à ses barons son désir d'aller en Orient — pour secourir Édesse, mais aussi, disent ses proches, pour accomplir un vœu de son frère aîné Philippe mort avant lui, et pour expier l'incendie de l'église de Vitry, où plusieurs centaines d'habitants avaient péri pendant sa guerre contre le comte de Champagne. L'abbé Suger, son conseiller, s'y oppose ; les barons hésitent. On renvoie la décision à Pâques et l'on demande à l'abbé de Clairvaux de venir parler.
Vézelay, Pâques 1146 : saint Bernard prêche la croix#
Le 31 mars 1146, jour de Pâques, la basilique de Vézelay, sur sa colline de Bourgogne, ne peut contenir la foule ; on dresse une estrade de bois dans la campagne. Saint Bernard, cinquante-six ans, malade, la voix faible, lit la bulle du pape puis parle. Ce qu'il a dit, personne ne l'a noté ; ce qu'il a obtenu, tout le monde le rapporte : le roi prend la croix, puis la reine Aliénor d'Aquitaine, puis son frère Robert de Dreux, Alphonse-Jourdain de Toulouse, Thierry d'Alsace comte de Flandre, Henri de Champagne, les évêques de Langres et de Lisieux, et tant de chevaliers que les croix d'étoffe préparées manquent et que Bernard, selon ses biographes, déchire sa propre coule pour en faire d'autres. La Vita prima ajoute que l'estrade s'effondra quand la foule se dispersa, sans blesser personne — signe, dirent les moines, que Dieu était là.
Bernard prêche ensuite pendant des mois : la Bourgogne, la Flandre, la Lorraine, la Rhénanie, la Suisse. Il écrit au pape, en substance, que les villes et les châteaux se vident et qu'on ne trouve plus qu'un homme pour sept femmes. Il a d'abord refusé de prêcher une guerre ; il ne le fait, dit-il, que sur l'ordre du pape — et c'est toute la différence entre Clermont, où Urbain II parlait lui-même, et Vézelay 1146, où le pape a délégué sa voix au plus grand orateur de la chrétienté.
Le moine Raoul et les Juifs de Rhénanie (été-automne 1146)#
La page sombre vient aussitôt, et comme en 1096, elle vient de la Rhénanie. Un moine cistercien, le Moine Raoul, prêche la croisade à Cologne, à Mayence, à Worms, à Spire, à Strasbourg — et, sorti de son cloître sans permission, il enseigne que les ennemis du Christ sont d'abord chez nous : les Juifs. Des meurtres suivent, à Cologne, à Spire, à Wurtzbourg. Le chroniqueur juif Éphraïm de Bonn, qui a treize ans et se réfugie dans la forteresse de Wolkenburg, raconte ces mois.
L'Église réagit, et cette fois par son plus grand nom. L'archevêque de Mayence, Henri, écrit à Clairvaux ; Bernard répond par sa lettre 363, adressée à l'Angleterre, à la France et à la Germanie : les Juifs ne doivent être ni persécutés, ni tués, ni même chassés — ce sont, en substance, les témoins vivants de la Passion, et c'est de leur conversion, non de leur mort, que l'Écriture attend le salut. Puis il vient lui-même en Rhénanie, en novembre 1146, confronte Raoul à Mayence et le renvoie à son monastère. Éphraïm de Bonn, qui n'a aucune raison de l'aimer, écrit que sans Bernard il ne serait resté « aucun survivant ». La croisade a produit son fanatique ; la chrétienté, elle, a produit le saint qui l'a fait taire.
Conrad III prend la croix à Spire (Noël 1146)#
Bernard n'était pas venu en Germanie que pour cela. Le 27 décembre 1146, à Spire, il prêche devant le roi des Romains Conrad III, cinquante-trois ans, qui a refusé deux fois. Le sermon, que les biographes ont conservé en substance, met dans la bouche du Christ un reproche direct — « Homme, que devais-je faire pour toi que je n'aie pas fait ? » — et le roi, en larmes, prend la croix, avec son neveu Frédéric de Souabe, le futur Barberousse, et les grands de l'empire. Une seconde armée royale est née, plus nombreuse que la française, mais sans roi de Jérusalem pour la guider et sans plan pour l'employer.
Le pape, dans la bulle Divina dispensatione (avril 1147), étend l'indulgence aux Saxons qui préfèrent combattre les Wendes païens de la Baltique et aux Espagnols qui marchent sur Almería : la croisade de 1147 est la première à être pensée comme une guerre sur trois fronts, à l'est, au nord et au sud.
La marche de Conrad III et le désastre de Dorylée (mai-octobre 1147)#
Conrad part de Ratisbonne à la fin de mai 1147 et descend le Danube par la Hongrie. La Défaite de Conrad III 1147 se prépare dès Constantinople : l'empereur byzantin Manuel Comnène, qui vient de conclure une trêve avec le sultan seldjoukide de Roum, voit arriver avec effroi une armée allemande indisciplinée qui pille les faubourgs ; il la fait passer en Asie au plus vite, en septembre. Conrad choisit alors la route la plus courte et la plus dangereuse — celle de la première croisade, par Dorylée et le plateau anatolien — sans attendre les Français. Les guides grecs, les vivres, les puits manquent ; les Turcs harcèlent. Vers le 25 octobre 1147, près de Dorylée, l'armée épuisée est enveloppée par les cavaliers du sultan Mas'ud et taillée en pièces ; les chroniqueurs parlent des neuf dixièmes de l'armée perdus, ce que les historiens ramènent à la perte de presque toute l'infanterie et des bagages. Une colonne secondaire, conduite par l'évêque Otton de Freising — demi-frère du roi et son historien — subit le même sort en novembre, sur la route du sud, près de Laodicée. Conrad, blessé, se replie sur Nicée avec les débris de sa chevalerie, et rejoint les Français.
Louis VII et Aliénor sur la route de Constantinople (juin-octobre 1147)#
La Route de Louis VII commence à Saint-Denis, le 11 juin 1147, par une cérémonie que le pape lui-même préside : le roi reçoit l'oriflamme sur l'autel de saint Denis, la besace et le bourdon du pèlerin, et laisse le royaume à Suger. Il emmène la reine : Aliénor, jeune duchesse d'Aquitaine, dont les vassaux poitevins et gascons forment une bonne part de l'armée, et qui n'a pas de raison de rester. Metz, Worms, Ratisbonne, la Hongrie : l'armée française, mieux tenue que l'allemande, arrive devant Constantinople le 4 octobre 1147.
Manuel Comnène la reçoit avec une magnificence que le chapelain du roi, Eudes de Deuil, décrit avec une admiration mêlée de rancune. La trêve de l'empereur avec les Turcs scandalise les croisés ; l'évêque de Langres propose d'attaquer Constantinople, le roi refuse. Louis prête le serment de restituer à l'empire les villes reprises, passe le Bosphore, et apprend à Nicée, de la bouche même de Conrad, le désastre de Dorylée. Il choisit la route de la côte, plus longue et plus sûre : Smyrne, Éphèse — où l'on fête Noël et où Conrad, malade, est renvoyé se soigner à Constantinople par Manuel en personne — puis la vallée du Méandre, franchie de vive force face aux Turcs à la fin de décembre, et Laodicée, que les Grecs ont abandonnée.
Le mont Cadmos (janvier 1148) : l'armée française décimée#
Après Laodicée, la route grimpe vers les montagnes de Pisidie. Au Mont Cadmos, au début de janvier 1148, l'avant-garde de Geoffroy de Rancon, vassal de la reine, et d'Amédée de Maurienne, oncle du roi, reçoit l'ordre d'établir le camp au sommet du col ; elle passe outre, descend de l'autre côté et laisse le corps principal et les bagages engagés dans la montée, sans protection. Les Turcs, embusqués sur les hauteurs, fondent sur la colonne étirée : les bêtes de somme, les pèlerins, les chevaliers de l'escorte royale sont massacrés dans les gorges. Louis VII, séparé des siens, se défend seul le dos à un rocher, à demi caché par les racines d'un arbre, et n'est sauvé que par la nuit. Eudes de Deuil, qui y était, dit que le roi perdit ce jour-là sa garde tout entière.
Le lendemain, le roi confie la marche aux Templiers : leur maître Évrard des Barres divise l'armée en groupes de cinquante, chacun sous un frère de l'ordre, avec une règle de silence et de rang, et c'est ainsi — la première fois qu'une armée royale s'en remet à l'ordre du Temple — que les Français atteignent Attalia à la fin de janvier. Là, les Grecs n'ont ni vivres ni navires pour tous. Le roi, la reine et la chevalerie embarquent au début de mars ; l'infanterie et les pèlerins, laissés à pied avec quelques chevaliers et l'argent du roi, sont pour la plupart tués ou faits captifs sur la côte — des milliers de morts, dit Eudes, et parmi les survivants, beaucoup passèrent aux Turcs qui les nourrissaient. Le 19 mars 1148, Louis débarque à Saint-Siméon, port d'Antioche.
Antioche, printemps 1148 : le scandale#
Le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, est l'oncle d'Aliénor — frère cadet de son père — et un des plus beaux chevaliers de son temps. Il reçoit royalement les Français et leur propose un plan qui a du sens : marcher sur Alep, la capitale de Nour ad-Din, à trois journées de là, et rouvrir la route d'Édesse. Louis refuse : il a fait vœu d'aller à Jérusalem, il a perdu son infanterie, et il ne veut pas engager sa petite armée pour le compte d'Antioche. C'est ici que naît le Scandale d'Antioche. La reine, qui parle la langue et l'esprit de son oncle, se range à son avis, et déclare, rapporte Jean de Salisbury, qu'elle restera à Antioche et que son mariage est nul pour cause de parenté. Guillaume de Tyr, écrivant trente ans plus tard, laisse entendre une intimité coupable entre l'oncle et la nièce ; les historiens modernes y voient plutôt une querelle politique où Aliénor, duchesse souveraine de ses terres, défendait la stratégie de sa maison contre un mari qu'elle méprisait déjà. Louis tranche à la manière des rois : il quitte Antioche de nuit, et emmène la reine de force. Le couple ne se remettra pas de cette route ; le mariage est annulé à Beaugency en mars 1152, et Aliénor épouse deux mois plus tard Henri Plantagenêt.
Le concile d'Acre (24 juin 1148) : pourquoi Damas ?#
Le roi de France arrive à Jérusalem, prie au Saint-Sépulcre, accomplit son vœu. Conrad, guéri, a débarqué à Acre en avril avec les siens. Le 24 juin 1148, jour de la Saint-Jean, le Concile d'Acre 1148 réunit à Palmarea, près d'Acre, tout ce qui compte : les deux rois, le jeune Baudouin III, dix-huit ans, et sa mère la reine Mélisende, le patriarche Foulque, les maîtres du Temple et de l'Hôpital, les barons du royaume de Jérusalem — mais ni Raymond d'Antioche, ni Josselin d'Édesse, ni le comte de Tripoli, qui boudent. L'objectif choisi surprend encore : Damas.
Damas est pourtant, depuis dix ans, l'alliée hésitante des Francs. Son maître, Unur, atabeg des princes bourides, avait combattu Zengi aux côtés du roi Foulque en 1140 et payait tribut à Jérusalem ; mais il vient de marier sa fille à Nour ad-Din, et la cour de Jérusalem sait que Damas, tôt ou tard, tombera dans la main d'Alep. Mieux valait, jugeait-on, la prendre avant lui : c'était la plus grande ville de Syrie, à quatre jours de Jérusalem, et sa conquête aurait donné au royaume une frontière défendable sur le désert. Le raisonnement n'était pas absurde ; il supposait une armée capable de prendre Damas, et l'on n'en avait plus.
Le siège de Damas (24-28 juillet 1148)#
Le Siège de Damas 1148 commence bien. L'armée franque — peut-être 50 000 hommes dans les chroniques, sans doute un peu plus de 10 000 — arrive par Banyas et attaque, le 24 juillet, par l'ouest, à travers les vergers de la Ghouta, ce labyrinthe de murs de terre et de canaux qui entoure la ville. Le combat est dur ; Conrad, dit-on, y fend un Turc en deux d'un coup d'épée ; le soir, les Francs tiennent la rivière Barada et les vergers, et campent à portée des murs, avec de l'eau, de l'ombre et des fruits. Dans la ville, Unur fait prier le Coran d'Othman à la grande mosquée et envoie des courriers à Nour ad-Din et à Sayf ad-Din de Mossoul.
Le 27 juillet, sur le conseil des barons du royaume, l'armée quitte les vergers pour se porter à l'est de la ville, là où les murailles passent pour plus faibles — et où la plaine n'a ni eau ni arbre. Les Damascènes reprennent aussitôt les vergers derrière eux ; les secours de Nour ad-Din approchent ; l'armée, en plein soleil, ne peut ni attaquer ni rester. Le 28 juillet, les rois lèvent le siège et reprennent, harcelés, la route de Galilée. Quatre jours. Guillaume de Tyr, qui écrit vingt-cinq ans après, rapporte les rumeurs qui couraient : des barons de Jérusalem achetés par l'or de Damas — un or qui se révéla de cuivre —, ou la crainte que la ville, une fois prise, ne revînt au comte de Flandre. Ibn al-Qalanisi, chroniqueur de Damas, dit simplement qu'Unur négocia et que les Francs comprirent qu'ils ne tiendraient pas. Ce que les deux camps rapportent, c'est qu'à l'heure où il fallait un seul chef, les croisés en avaient trois.
Lisbonne (1er juillet - 24 octobre 1147) : la victoire en chemin#
Pendant ce temps, à l'autre bout de la chrétienté, des croisés que personne n'avait comptés ont pris une ville. Le Siège de Lisbonne 1147 est l'œuvre d'une flotte de 160 à 200 navires partie de Dartmouth le 23 mai 1147, chargée d'Anglais, de Normands, de Flamands et de Rhénans qui prenaient la route de mer vers la Terre sainte. Reçus à Porto par l'évêque, puis par Alphonse Ier Henriques, premier roi du Portugal, ils acceptent de l'aider à prendre Lisbonne, tenue par les Maures, contre le butin de la ville. Le siège dure du 1er juillet au 24 octobre 1147 ; la ville capitule devant les tours de siège ; un prêtre anglais, Gilbert de Hastings, en devient l'évêque, et beaucoup de croisés s'y fixent. Le récit d'un clerc anglo-normand, le De expugnatione Lyxbonensi, est la seule chronique de la deuxième croisade qui raconte une victoire. La même année, Alphonse VII de Castille prend Almería avec les Génois, et Tortosa tombe l'année suivante : ce que la croisade a perdu en Syrie, elle l'a gagné en Espagne.
Le retour et le bilan : l'amertume et l'explication de saint Bernard#
Conrad rentre le premier, en septembre 1148, et scelle à Constantinople une alliance avec Manuel contre le roi de Sicile. Louis s'attarde jusqu'à Pâques 1149, en pèlerin plus qu'en roi ; sur le chemin du retour, ses navires sont interceptés par la flotte byzantine et il ne doit sa liberté qu'aux vaisseaux normands de Roger II ; il rentre en France à l'automne 1149. Le 29 juin 1149, Raymond de Poitiers, qui n'avait pas obtenu son armée, meurt à Inab sous les coups de Nour ad-Din, qui envoie sa tête au calife de Bagdad. Une assemblée réunie à Chartres en mai 1150 pour une nouvelle expédition va jusqu'à désigner saint Bernard pour la conduire ; il n'en sort rien.
Le Bilan de la deuxième croisade est écrit par ceux qui l'ont prêchée. Bernard, à qui l'on reproche partout ce désastre, y répond dans le De consideratione, dédié à Eugène III : il s'est trouvé, dit-il, comme Moïse devant un peuple murmurant ; les jugements de Dieu sont justes, et si les croisés ont péri, c'est que leurs péchés ont pesé plus lourd que ses prières. Guillaume de Tyr tirera la leçon politique : « ce vaste appareil n'aboutit à rien », et pour une génération, les Occidentaux se méfièrent des appels d'Outremer. Édesse ne fut jamais reprise ; en 1150, Josselin captif, sa veuve vendit aux Byzantins ce qui restait du comté. Damas, que les Francs avaient poussée dans les bras d'Alep, ouvrit ses portes à Nour ad-Din le 25 avril 1154 : la Syrie musulmane, de Mossoul à la frontière de Jérusalem, n'avait plus qu'un maître, qui se disait déjà mudjahid et préparait le terrain où Saladin bâtirait. Le royaume, lui, gagna encore Ascalon en 1153 — et perdit, en 1187, à Hattin, ce que la croisade de 1148 n'avait pas su lui donner : une frontière.
Les hommes de la deuxième croisade#
Un saint, un pape, deux rois, une reine, deux émirs. Saint Bernard a prêché la croisade sur ordre et en a porté l'échec sur ses épaules ; il en reste la lettre sur les Juifs et le De consideratione, deux textes où un homme qui a tout obtenu de son siècle s'incline devant ce qu'il ne comprend pas. Eugène III a écrit la bulle qui servira de modèle à toutes les autres, et béni le départ de Saint-Denis. Louis VII fut un pèlerin admirable et un chef médiocre : courageux au Cadmos, fidèle à son vœu, incapable de choisir entre Alep, Édesse et Damas. Conrad III perdit son armée sur le plateau anatolien pour avoir voulu aller vite ; il fut du moins le premier des Hohenstaufen à faire la route que son neveu Barberousse referait quarante ans plus tard. Aliénor d'Aquitaine a défendu à Antioche une stratégie meilleure que celle de son mari, et payé le prix d'avoir eu raison contre un roi. Nour ad-Din, enfin, n'a pas livré une seule bataille contre les rois d'Occident ; il les a laissés s'user, a recueilli Damas et fait de la guerre sainte un programme d'État. Et Unur, l'émir qui avait été l'allié des Francs, mourut en 1149 sans avoir eu à choisir entre eux et Alep : ils avaient choisi pour lui.
Ce qui demeure#
Ce qui demeure de la deuxième croisade, ce n'est pas une ville — elle n'en a gardé aucune en Orient — mais deux textes et une leçon. Les textes : Quantum praedecessores, qui fixe pour un siècle et demi ce que l'Église promet à celui qui prend la croix, et la lettre de saint Bernard sur les Juifs, qui rappelle, au moment même où l'on prêche la guerre, que le Christ n'a pas donné l'épée contre les témoins de sa Passion. La leçon, Guillaume de Tyr et les Templiers d'Évrard des Barres l'ont tirée avant nous : une armée de pèlerins n'arrive en Terre sainte que si elle marche en ordre, sous un seul chef, avec un objectif qu'elle est capable de tenir. La troisième croisade, quarante ans plus tard, s'en souviendra — Barberousse exigeant de chaque croisé de quoi vivre deux ans, Richard tenant ses rangs à Arsouf.
Et il demeure Lisbonne, capitale d'un royaume chrétien, prise en chemin par des pèlerins qui allaient au tombeau du Christ ; il demeure la longue file des morts d'Anatolie, des fantassins d'Attalia et des gens du Cadmos, partis pour Jérusalem et qui ne l'ont pas vue. Ils n'ont pas gardé le Saint-Sépulcre, mais ils sont morts en route vers lui, et le roi qu'ils suivaient a fini par s'y agenouiller pour eux.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer la deuxième croisade entre la fondation des États latins et Hattin.
- La première croisade (1095-1099) : le récit complet — la route de Dorylée que Conrad III voulut refaire, et l'Édesse que Baudouin de Boulogne avait fondée.
- La troisième croisade (1189-1192) : le récit complet — Barberousse et Richard face à Saladin, ou les leçons de 1148 retenues.
- Saladin, l'adversaire respecté — l'héritier de l'œuvre de Nour ad-Din.
- Les croisades et les Juifs : ce qui s'est passé — le moine Raoul replacé dans la suite des violences, de 1096 à 1236.
- Croisades et Reconquista : quelle différence ? — Lisbonne et Almería replacées dans la longue croisade d'Espagne.
- Les autres étapes — la chute d'Édesse, Quantum praedecessores, Vézelay, le moine Raoul, Dorylée, le mont Cadmos, Antioche, le concile d'Acre, Damas, Lisbonne — et les portraits de saint Bernard, Louis VII, Aliénor, Conrad III, Eugène III, Nour ad-Din et Unur paraîtront dans cette catégorie : Deuxième croisade.
Sources
Eudes de Deuil, De profectione Ludovici VII in Orientem (chapelain du roi, témoin du Cadmos et d'Attalia) · Otton de Freising, Gesta Friderici I imperatoris, livre I (la marche allemande) · Guillaume de Tyr, Chronicon, livres XVI-XVII (Édesse, Antioche, le concile d'Acre, Damas) · Jean de Salisbury, Historia pontificalis, ch. 23 (Antioche) · Saint Bernard, Lettres 247, 363, 365 et De consideratione, livre II · Vita prima sancti Bernardi (Vézelay, Spire) · Éphraïm de Bonn, Sefer Zekhirah (Rhénanie 1146) · De expugnatione Lyxbonensi (Lisbonne) · Ibn al-Qalanisi, Dhayl tarikh Dimashq (le point de vue de Damas) · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi al-tarikh (Zengi, Nour ad-Din). — René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. II (Plon, 1935) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Jonathan Phillips, The Second Crusade: Extending the Frontiers of Christendom (Yale University Press, 2007) ; Jean Flori, Aliénor d'Aquitaine, la reine insoumise (Payot, 2004) ; Ivan Gobry, Louis VII (Pygmalion, 2002).
Questions fréquentes#
Quelle est la date de la deuxième croisade ?
De 1147 à 1149. Elle est proclamée par la bulle Quantum praedecessores du pape Eugène III (1er décembre 1145) et prêchée par saint Bernard à Vézelay le 31 mars 1146. Les armées partent en mai-juin 1147, échouent devant Damas du 24 au 28 juillet 1148 ; Conrad III rentre en septembre 1148, Louis VII à l'automne 1149.
La deuxième croisade en résumé ?
Pour venger la chute d'Édesse, Louis VII et Conrad III partent en 1147 ; leurs armées sont décimées en Anatolie, les survivants assiègent Damas sans succès du 24 au 28 juillet 1148, puis rentrent en 1148-1149. Sa seule victoire est remportée en chemin, à Lisbonne, prise le 24 octobre 1147.
Pourquoi la deuxième croisade a-t-elle été lancée ?
À cause de la chute d'Édesse, le 24 décembre 1144, prise par Zengi, atabeg de Mossoul et d'Alep. C'était le premier État latin fondé par la première croisade, et le premier à tomber : l'Occident y a vu une menace directe sur Antioche et Jérusalem.
Qui a participé à la deuxième croisade ?
Deux rois pour la première fois : Louis VII de France, accompagné de la reine Aliénor d'Aquitaine, et Conrad III, roi des Romains, avec son neveu Frédéric de Souabe, le futur Barberousse. En Terre sainte, le jeune roi Baudouin III de Jérusalem et sa mère Mélisende. En face, Nour ad-Din, fils de Zengi, et Unur, émir de Damas.
Pourquoi la deuxième croisade a-t-elle échoué ?
Les deux armées ont été décimées en Anatolie par les Turcs seldjoukides avant même d'atteindre la Syrie (Dorylée, octobre 1147 ; mont Cadmos, janvier 1148). Réduites à quelques milliers d'hommes, elles ont attaqué Damas, place forte et alliée hésitante des Francs, et levé le siège après quatre jours, faute d'eau, d'unité et devant l'arrivée des secours de Nour ad-Din.
Aliénor d'Aquitaine a-t-elle vraiment fait la croisade ?
Oui. Elle prend la croix à Vézelay avec son mari, suit l'armée jusqu'à Antioche, où son oncle Raymond de Poitiers est prince, et soutient son plan d'attaquer Alep contre l'avis de Louis VII. La brouille du couple à Antioche (printemps 1148) prépare l'annulation du mariage en 1152.
Qu'a obtenu la deuxième croisade ?
En Orient, rien : Édesse n'est pas reprise et Damas tombe aux mains de Nour ad-Din en 1154. En Occident, des gains durables sur d'autres fronts : Lisbonne prise le 24 octobre 1147 par des croisés anglo-flamands, Almería et Tortosa en Espagne, et le début des croisades contre les Wendes sur la Baltique.