Antioche, Édesse, Tripoli : les États latins du Nord

Édesse (1098-1144), Antioche (1098-1268), Tripoli (1109-1289) : fondation, princes, Byzance, Arméniens, frontières et chute des trois États latins du Nord.

Romain Croisade 17 min

Un prince croisé en cotte de mailles, bouclier à la croix, chevauche devant les murailles et les tours d'Antioche qui escaladent la montagne ; au loin, un château sur un éperon et la mer avec des galères

En bref

Les trois États : le comté d'Édesse (mars 1098 – 24 décembre 1144, reliquat cédé à Byzance en 1150), la principauté d'Antioche (3 juin 1098 – 18 mai 1268), le comté de Tripoli (12 juillet 1109 – 26 avril 1289). Fondateurs : Baudouin de Boulogne (Édesse), Bohémond de Tarente (Antioche), Raymond de Saint-Gilles et son fils Bertrand (Tripoli). Territoire : de l'Euphrate et du Taurus jusqu'au Liban, avec les ports de Saint-Siméon, Lattaquié, Tortose, Tripoli et Gibelet. Voisins : Byzance et l'Arménie cilicienne au nord, Alep, Homs et Damas à l'est. Adversaires principaux : Zengi, Nour ad-Din, Saladin, puis les Mamelouks Baybars et Qalawun. Issue : Édesse tombe la première (1144) et provoque la deuxième croisade ; Antioche et Tripoli, réunies sous les mêmes princes à partir de 1219, tombent en 1268 et 1289.

Les États latins du Nord sont les trois principautés que les croisés fondent en Syrie et en Haute-Mésopotamie entre 1098 et 1109 : le comté d'Édesse, la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli. Plus anciens que le royaume de Jérusalem pour les deux premiers, plus exposés aussi, ils gardent pendant près de deux siècles la frontière septentrionale de la chrétienté d'Orient, face à Alep et à Mossoul. Ce pilier en présente l'histoire, les princes, les voisins et les chutes ; leur place dans l'ensemble des expéditions se lit dans notre guide complet des croisades.

Les États du Nord en cinq lignes#

Trois principautés franques, latines et catholiques, nées sur la route de la première croisade avant même qu'elle atteigne Jérusalem. Des terres de vieille chrétienté — Antioche, où les disciples furent pour la première fois appelés chrétiens ; Édesse, la ville du roi Abgar — peuplées d'Arméniens, de Syriaques et de Grecs bien plus que de Francs. Une frontière face aux grandes villes musulmanes de l'intérieur, tenue par des princes souvent captifs ou tués au combat. Un voisin chrétien puissant, Byzance, qui n'a jamais renoncé à Antioche. Et trois chutes, en 1144, 1268 et 1289, qui jalonnent toute l'histoire de l'Orient latin.

D'où viennent-ils ? Les fondations de 1098 à 1109#

Les États du Nord sont fils de la marche. En octobre 1097, pendant que le gros de la première croisade descend vers Antioche, Baudouin de Boulogne, frère cadet de Godefroy de Bouillon, part vers l'est avec une centaine de chevaliers à l'appel des Arméniens. En mars 1098, il est maître d'Édesse. Trois mois plus tard, le 3 juin 1098, Antioche tombe par la trahison d'un capitaine de tour ; enfermés à leur tour par l'armée de Kerbogha, les croisés retrouvent la Sainte Lance et sortent vaincre le 28 juin. Bohémond de Tarente, le Normand d'Italie qui a négocié l'entrée dans la ville, la garde pour lui.

Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, le plus riche et le plus pieux des barons selon son chapelain Raymond d'Aguilers, lui dispute Antioche, puis conduit l'armée vers Jérusalem. Revenu en Orient après la croisade de 1101, il entreprend de se tailler un État sur la côte libanaise : il prend Tortose en 1102, bâtit en face de Tripoli le château du Mont-Pèlerin et y meurt le 28 février 1105 sans avoir vu la ville tomber. Son fils Bertrand, venu de Toulouse avec une flotte génoise et soutenu par le roi Baudouin Ier, l'emporte le 12 juillet 1109. Le quatrième État latin est né.

La principauté d'Antioche (1098-1268)#

La principauté d'Antioche est le plus durable des États du Nord. Sa capitale, enserrée dans les murailles de Justinien qui escaladent le mont Silpius, est l'une des grandes villes de l'Orient, siège d'un des cinq patriarcats de la chrétienté, avec son port de Saint-Siméon à l'embouchure de l'Oronte. Ses princes sont des Normands : Bohémond, puis son neveu Tancrède, qui la gouverne pendant la captivité de son oncle (1100-1103) et son départ pour l'Occident, et l'étend jusqu'à Lattaquié.

L'histoire de la principauté est celle d'une dynastie souvent décapitée. Roger de Salerne meurt au Champ du Sang en 1119 ; Bohémond II est tué en 1130 ; la couronne passe alors par sa fille Constance à Raymond de Poitiers, puis à Renaud de Châtillon, puis à Bohémond III, et, au XIIIe siècle, aux princes qui sont aussi comtes de Tripoli. Antioche, réduite après Hattin à la capitale et à quelques places, vit dans l'ombre de deux voisins chrétiens — Byzance et le royaume arménien de Cilicie — jusqu'à ce que Baybars l'emporte en un jour.

Le comté d'Édesse (1098-1150) : premier fondé, premier perdu#

Le comté d'Édesse est le plus oriental et le plus singulier des États francs : un pays de l'Euphrate, sans accès à la mer, peuplé presque uniquement d'Arméniens et de Syriaques, dont les Francs ne sont qu'une mince couche de chevaliers. Sa capitale est l'une des plus anciennes cités chrétiennes : la tradition y place le roi Abgar, qui aurait reçu du Christ une lettre et l'image de sa Sainte Face, le Mandylion.

Baudouin de Boulogne le quitte en 1100 pour être roi de Jérusalem et le confie à son cousin Baudouin du Bourg, qui le transmet en 1118 à Josselin de Courtenay. Le comté sert de bouclier au nord : il intercepte les armées venues de Mossoul, au prix de défaites lourdes, comme à Harran le 7 mai 1104, où le comte et son cousin sont faits prisonniers. C'est en s'attaquant à ce bouclier que Zengi, atabeg de Mossoul et d'Alep, ouvre l'ère de la reconquête musulmane. Après 1144, le comte Josselin II ne tient plus que l'ouest du pays autour de Turbessel ; capturé en 1150, il meurt aveuglé dans les prisons d'Alep, et sa femme Béatrice vend les dernières forteresses à l'empereur Manuel Comnène.

Le comté de Tripoli (1109-1289) et les Saint-Gilles#

Le comté de Tripoli est le plus petit des quatre États, une bande côtière entre le Liban et la mer, de Gibelet à Tortose, mais aussi le plus provençal : ses comtes descendent de Raymond de Saint-Gilles, et la langue d'oc s'y entend autant que le français. Bertrand, Pons, Raymond II et Raymond III se succèdent pendant près d'un siècle. Le dernier, captif à Alep de 1164 à 1174, devient régent du royaume de Jérusalem, s'oppose à Guy de Lusignan et survit à Hattin, avant de mourir à la fin de 1187.

Faute d'héritier, le comté passe alors à la maison d'Antioche, et les deux États ont désormais les mêmes princes. Tripoli doit sa longévité à sa géographie et aux ordres militaires : dès 1142, le comte Raymond II confie aux Hospitaliers la forteresse qui deviendra le Krak des Chevaliers, et les Templiers tiennent Tortose et le Chastel Blanc. Le comté est enfin la terre des Maronites, chrétiens du Liban qui s'unissent à Rome vers 1180, sous le patriarche latin d'Antioche Aimery de Limoges, et qui n'ont jamais rompu cette union depuis.

Le traité de Devol (1108) : Bohémond vassal de l'empereur#

En 1097, à Constantinople, les chefs croisés avaient juré à l'empereur Alexis Comnène de lui rendre les villes qui avaient été byzantines ; Antioche, perdue par l'Empire en 1084 seulement, en était. Bohémond l'a gardée, et l'empereur ne le lui a jamais pardonné. Le prince, parti chercher des renforts en Occident, épouse Constance, fille du roi de France Philippe Ier, prêche une expédition contre Byzance et débarque en Épire en octobre 1107. Bloqué devant Dyrrachium par l'armée et la flotte impériales, il doit capituler.

Par le traité de Devol, en septembre 1108, Bohémond se reconnaît vassal lige de l'empereur pour Antioche, promet de rétablir un patriarche grec et de rendre Lattaquié et la Cilicie. Le texte, conservé par Anne Comnène, fille d'Alexis, ne fut jamais appliqué : Bohémond, rentré en Pouilles, y meurt en 1111, et Tancrède refuse de s'y tenir. Mais il fonde en droit, pour un siècle, la revendication byzantine.

Antioche et Byzance : la suzeraineté disputée#

La question de Devol revient avec les grands Comnènes. En 1137, l'empereur Jean II paraît sous les murs d'Antioche ; Raymond de Poitiers doit lui prêter hommage. En 1158, son fils Manuel Comnène fait plus : Renaud de Châtillon, qui a pillé la Chypre byzantine deux ans plus tôt, vient à sa rencontre à Mamistra, pieds nus, une corde au cou, et demande pardon ; à Pâques 1159, l'empereur fait son entrée solennelle dans Antioche, le roi de Jérusalem Baudouin III chevauchant derrière lui sans insignes.

Cette tutelle a ses avantages : Manuel paie la rançon de Bohémond III, capturé à Harim en 1164, et protège la principauté contre Nour ad-Din. Elle a son prix : l'exigence d'un patriarche grec, qui heurte le clergé latin. Après la mort de Manuel en 1180 et la quatrième croisade, la question disparaît d'elle-même ; elle laisse l'image d'une principauté prise entre deux fidélités, la latine et l'impériale, toutes deux chrétiennes.

Les Arméniens d'Édesse#

Le comté d'Édesse n'aurait pas existé sans les Arméniens. C'est leur prince, Thoros, qui appelle Baudouin et l'adopte, selon un rite où le Franc passe sous la chemise de son père adoptif ; c'est une émeute de la ville qui renverse Thoros et fait de Baudouin le maître, en mars 1098. Les comtes francs épousent des Arméniennes — Baudouin de Boulogne une princesse arménienne, Baudouin du Bourg Morfia, fille du seigneur de Mélitène — et leurs filles, dont la reine Mélisende, portent ce sang jusqu'au trône de Jérusalem.

La cohabitation n'est pas une idylle : le chroniqueur arménien Matthieu d'Édesse reproche durement aux Francs leur avidité et leurs exactions contre les nobles arméniens, tout en saluant leur bravoure et leur foi. Mais l'alliance tient, parce que les Arméniens ont autant à craindre des Turcs que les Latins. Et quand Zengi prend la ville, c'est la communauté arménienne et syriaque qui paie le plus lourd tribut. Le lien franco-arménien se prolonge ensuite en Cilicie, où un royaume arménien, couronné en 1198 avec l'accord du pape et de l'empereur, devient l'allié et le rival d'Antioche.

L'Église d'Antioche : patriarches latin et grec#

Antioche est le premier siège de saint Pierre, avant Rome. Les croisés l'ont rappelé dès l'été 1098 dans leur lettre au pape Urbain II, l'invitant à venir siéger dans la ville de l'apôtre. Le patriarche grec Jean l'Oxite est d'abord maintenu ; mais, suspect aux Normands en guerre contre Byzance, il se retire à Constantinople vers 1100, et Bohémond fait élire Bernard de Valence, premier patriarche latin. Dès lors, deux patriarches revendiquent le même siège, l'un à Antioche, l'autre en exil impérial.

Le patriarcat latin compte de grandes figures, comme Aimery de Limoges, patriarche pendant plus d'un demi-siècle (vers 1140-1196), qui tient tête à Renaud de Châtillon — celui-ci le fait enduire de miel et exposer au soleil sur le toit de la citadelle, raconte Guillaume de Tyr — et reçoit l'union des Maronites. Sous la pression de Manuel, un patriarche grec, Athanase, est rétabli dans la ville en 1165 ; il meurt en 1170 sous les décombres de sa cathédrale, lors d'un tremblement de terre que les Latins tiennent pour un jugement. Les Syriaques jacobites, eux, entretiennent de bons rapports avec les Francs : leur patriarche Michel le Syrien, auteur d'une grande chronique, en témoigne.

Raymond de Poitiers, prince d'Antioche#

Raymond de Poitiers, fils cadet du duc d'Aquitaine Guillaume IX le troubadour, est appelé en 1136 pour épouser Constance, l'héritière d'Antioche, encore enfant. Grand, beau, d'une force légendaire selon Guillaume de Tyr, il tient la principauté pendant treize ans entre Jean Comnène et Zengi. En mars 1148, il accueille à Antioche la deuxième croisade et sa nièce, la reine Aliénor d'Aquitaine ; il presse Louis VII d'attaquer Alep, la vraie menace, et le roi refuse pour marcher sur Jérusalem. La rumeur d'une liaison entre l'oncle et la nièce, rapportée par les chroniqueurs à des degrés divers, naît de cette querelle politique.

Le 29 juin 1149, à Inab, Raymond est surpris par Nour ad-Din avec une petite armée et meurt en combattant ; sa tête, enfermée dans une boîte d'argent, est envoyée au calife de Bagdad. Il incarne le prince-chevalier du Nord : magnifique, imprudent, fidèle à sa frontière jusqu'à la mort.

Les frontières mobiles avec Alep#

La grande affaire d'Antioche est Alep, à moins de cent kilomètres à l'est. Pendant trente ans, les princes francs pèsent sur la ville, la rançonnent, la réduisent presque au rang de tributaire ; Baudouin II l'assiège en 1124-1125. Mais chaque victoire franque est fragile : le 28 juin 1119, au Champ du Sang (Ager Sanguinis), l'émir Ilghazi anéantit l'armée d'Antioche et tue le prince Roger de Salerne ; le chancelier Gautier, captif, en fait le récit. En 1125, Baudouin II rétablit la situation à Azaz.

Tout change en 1128, quand Zengi prend Alep et l'unit à Mossoul. La frontière recule alors vers l'Oronte : Nour ad-Din, son fils, prend les places de l'est après Inab, puis bat et capture Bohémond III et Raymond III à Harim en août 1164. La principauté ne garde plus, à l'est, que quelques châteaux, et sa survie dépend désormais de la diplomatie autant que de l'épée.

La trouée de Homs : la frontière fortifiée#

Entre le Liban au sud et les monts Ansariyés au nord, une large brèche, la trouée de Homs, ouvre la côte aux armées venues de Syrie intérieure. Le comté de Tripoli l'a verrouillée par la plus belle couronne de châteaux de l'Orient latin : le Krak des Chevaliers au cœur du passage, tenu par les Hospitaliers à partir de 1142 ; le Chastel Blanc de Safita et la ville de Tortose, aux Templiers ; Akkar et Arima sur les hauteurs. Plus au nord, les Hospitaliers reçoivent en 1186 Margat, qui garde la côte d'Antioche.

Ce système tient près de cent trente ans. Il ne cède qu'aux Mamelouks : Baybars prend le Chastel Blanc et le Krak en 1271, Qalawun Margat en 1285.

La seigneurie de Gibelet et les Embriaco#

Au sud du comté de Tripoli, l'antique Byblos, que les Francs appellent Gibelet, est prise en 1104 avec l'aide d'une flotte génoise. Elle devient au XIIe siècle le fief d'une famille de Gênes, les Embriaco, vassaux du comte mais très liés à leur commune d'origine — un cas presque unique d'une seigneurie d'Outremer tenue par des marchands-chevaliers italiens. Ils y bâtissent le château dont le donjon domine encore le port.

Leur fin est la page la plus sombre du comté. Guy II Embriaco, entré en lutte avec son cousin le comte Bohémond VII et soutenu par le grand maître du Temple, tente de surprendre Tripoli en janvier 1282 ; trahi, il se réfugie chez les Hospitaliers, qui le livrent contre promesse de lui laisser la vie. Bohémond le fait enfermer avec ses frères au château de Nephin, où ils meurent de faim. Le chroniqueur dit le Templier de Tyr, témoin de ces années, rapporte la scène sans complaisance pour le comte.

La guerre de succession d'Antioche (1201-1219)#

À la mort de Bohémond III, en 1201, deux héritiers se disputent Antioche : son petit-fils Raymond-Roupen, fils de son aîné et d'une princesse arménienne, soutenu par son grand-oncle Léon Ier, roi d'Arménie cilicienne, et par les Hospitaliers ; et son fils cadet Bohémond IV, comte de Tripoli, appuyé par la commune d'Antioche, les Templiers et les Grecs de la ville. La querelle, toute féodale, oppose deux principes : la primogéniture et l'hérédité directe.

Le pape Innocent III y engage ses légats, multiplie arbitrages et excommunications, sans parvenir à imposer une paix. Raymond-Roupen entre enfin à Antioche en 1216 ; Bohémond IV la reprend en 1219 et la garde. Dix-huit ans de guerre entre chrétiens ont usé la principauté au moment même où la cinquième croisade se battait en Égypte. Il en sort une union durable : Antioche et Tripoli auront les mêmes princes jusqu'à la fin.

Bohémond VII et la fin de Tripoli#

Bohémond VII, dernier comte de Tripoli, n'a plus d'Antioche que le titre : la ville est tombée quand il avait sept ans. Il règne de 1275 à 1287 sur un comté réduit à la côte, déchiré par la guerre de Gibelet et par ses démêlés avec l'évêque de Tripoli et les Templiers. Il meurt sans enfant le 19 octobre 1287. Sa sœur Lucie, venue d'Italie, se heurte à la commune que les bourgeois ont formée avec l'appui de Gênes ; les factions se disputent la ville jusque sous les yeux du sultan.

Qalawun saisit l'occasion. Il met le siège devant Tripoli en mars 1289 et l'emporte d'assaut le 26 avril ; la ville est rasée, et une nouvelle Tripoli est bâtie plus loin de la mer. Gibelet et Nephin passent aux Mamelouks dans les semaines suivantes. Des États du Nord, il ne reste rien.

Trois chutes : 1144, 1268, 1289#

La chute d'Édesse, le 24 décembre 1144, est le premier choc. Zengi assiège la ville depuis le 28 novembre pendant que le comte est à Turbessel ; les sapeurs font tomber un pan de muraille, l'archevêque latin Hugues meurt dans la presse, et Zengi, dit Michel le Syrien, fait cesser le massacre et épargne les chrétiens orientaux. La nouvelle, portée en Occident, provoque la deuxième croisade, prêchée par saint Bernard.

La chute d'Antioche, le 18 mai 1268, est la plus brutale. Le prince Bohémond VI est à Tripoli ; Baybars donne l'assaut, la ville est prise, sa population tuée ou vendue, ses églises détruites. Le sultan écrit lui-même au prince une lettre de triomphe, conservée par son secrétaire, qui décrit la ruine pour qu'il la sache. Antioche, qui fut l'une des grandes villes du monde, ne s'en relève pas. La chute de Tripoli, le 26 avril 1289, ferme le cycle. Ces deux dernières dates s'inscrivent dans le démantèlement méthodique de l'Outremer par les sultans mamelouks, raconté dans la fin des États latins (1260-1291).

Ce qui demeure#

Il demeure des pierres que l'on visite encore. Le Krak des Chevaliers, le plus beau château de la chrétienté médiévale, domine toujours la trouée de Homs ; le château de Saône, que les Francs tenaient au nord, et le donjon de Gibelet, sur le port de Byblos, sont debout. À Tortose, la cathédrale Notre-Dame, que la tradition rattachait à la première église dédiée à la Vierge, garde ses voûtes gothiques. À Tripoli, la citadelle porte toujours le nom de Raymond de Saint-Gilles. À Canosa, dans les Pouilles, Bohémond repose dans un mausolée aux portes de bronze, près de la cathédrale.

Il demeure une Église : les Maronites du Liban, unis à Rome depuis le temps des comtes de Tripoli, n'ont jamais rompu cette communion ; le titre de patriarche d'Antioche est encore porté par plusieurs Églises orientales catholiques. Et il demeure un exemple. Les États du Nord étaient les plus exposés, les plus mélangés, les plus souvent privés de leurs princes ; ils ont pourtant tenu cent cinquante ans pour Antioche, cent quatre-vingts pour Tripoli, parce que des chevaliers venus de Normandie, de Provence et de Poitou ont accepté d'y vivre et d'y mourir pour garder, au nord, la route du Saint-Sépulcre.

Pour aller plus loin#

Sources

Chroniqueurs : Raymond d'Aguilers, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalem (Antioche, 1098) ; Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I (Baudouin à Édesse) ; Raoul de Caen, Gesta Tancredi ; Gautier le Chancelier, Bella Antiochena (le Champ du Sang, 1119) ; Anne Comnène, Alexiade, XIII (texte du traité de Devol) ; Guillaume de Tyr, Chronicon, XIV-XVIII (Raymond de Poitiers, Renaud et Aimery, Manuel à Antioche) ; Matthieu d'Édesse, Chronique ; Michel le Syrien, Chronique (chute d'Édesse) ; Ibn al-Athir, Al-Kamil fi l-tarikh ; le Templier de Tyr, Gestes des Chiprois (Gibelet, chute de Tripoli). Historiens : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'époque des croisades et la principauté franque d'Antioche, Paris, 1940 ; Jean Richard, Le comté de Tripoli sous la dynastie toulousaine (1102-1187), Paris, 1945 ; Monique Amouroux-Mourad, Le comté d'Édesse, 1098-1150, Paris, 1988 ; Thomas Asbridge, The Creation of the Principality of Antioch, 1098-1130, Woodbridge, 2000 ; Christopher MacEvitt, The Crusades and the Christian World of the East, Philadelphie, 2008.

Questions fréquentes#

Quels sont les États latins du Nord ?

Le comté d'Édesse (1098-1144), la principauté d'Antioche (1098-1268) et le comté de Tripoli (1109-1289). Avec le royaume de Jérusalem, plus au sud, ils forment les quatre États latins d'Orient nés de la première croisade.

Quel est le premier État latin fondé par les croisés ?

Le comté d'Édesse, en Haute-Mésopotamie, dont Baudouin de Boulogne devient le maître en mars 1098, trois mois avant la prise d'Antioche. C'est aussi le premier perdu : Zengi le prend le 24 décembre 1144.

Qui a fondé la principauté d'Antioche ?

Bohémond de Tarente, chef des Normands d'Italie, qui obtient la ville prise le 3 juin 1098 et la garde malgré le serment prêté à l'empereur byzantin Alexis Comnène. Ses descendants la tiennent jusqu'à sa conquête par Baybars le 18 mai 1268.

Quand Tripoli est-elle tombée ?

Le 26 avril 1289, prise d'assaut par le sultan mamelouk Qalawun après un mois de siège. La ville avait été conquise par les Francs le 12 juillet 1109 et fut le dernier des États du Nord à disparaître, deux ans avant Acre.

Les États du Nord dépendaient-ils du roi de Jérusalem ?

Pas juridiquement : Antioche, Édesse et Tripoli étaient des principautés autonomes. Mais le roi de Jérusalem y intervenait comme arbitre et protecteur, et Byzance revendiquait la suzeraineté sur Antioche, que plusieurs princes ont reconnue.

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