Le royaume de Jérusalem (1099-1291) : le guide complet
Fondé le 15 juillet 1099, perdu à Hattin en 1187, refondé autour d'Acre jusqu'au 18 mai 1291 : rois, institutions, Église et société du royaume franc.
Mis à jour le 13 octobre 2026

En bref
Dates : 15 juillet 1099 (prise de Jérusalem) – 18 mai 1291 (chute d'Acre). Capitales : Jérusalem (1099-1187), Tyr puis Acre (1191-1291). Territoire : à son apogée, de Beyrouth au golfe d'Aqaba, avec l'Outre-Jourdain ; une bande d'environ 300 km du nord au sud. Rois marquants : Godefroy de Bouillon (avoué, 1099-1100), Baudouin Ier (1100-1118), Mélisende et Foulque (1131-1143), Baudouin III (1143-1163), Amaury Ier (1163-1174), Baudouin IV le Lépreux (1174-1185), Jean de Brienne, Frédéric II, Henri II de Lusignan (1285-1291). Institutions : le roi et sa Haute Cour, les cours des bourgeois, les Assises de Jérusalem, le patriarcat latin et le chapitre du Saint-Sépulcre. Issue : premier royaume anéanti à Hattin (1187) ; second royaume côtier conquis par les Mamelouks (1291).
Le royaume de Jérusalem est l'État fondé par les croisés après la prise de la Ville sainte, le 15 juillet 1099, pour garder le Saint-Sépulcre et la route des pèlerins. Il a duré cent quatre-vingt-douze ans en deux temps : un premier royaume centré sur Jérusalem, brisé à Hattin en 1187, puis un second royaume côtier, gouverné depuis Acre, qui tombe le 18 mai 1291. Ce guide en est le pilier : il présente ses rois, ses lois, son Église, ses seigneuries, son armée et sa monnaie, et renvoie vers les articles qui les détaillent ; la place du royaume dans l'histoire des expéditions se lit dans notre guide complet des croisades.
Le royaume de Jérusalem en cinq lignes#
Un royaume franc, latin et catholique, né d'un pèlerinage armé et voué à la garde du tombeau du Christ. Une monarchie féodale où le roi gouverne avec ses barons, sous une coutume qui deviendra l'un des droits les plus élaborés du Moyen Âge. Une minorité franque de quelques dizaines de milliers d'âmes au milieu de paysans musulmans, de chrétiens d'Orient, de Juifs et de Samaritains. Une frontière ouverte, tenue avec quelques centaines de chevaliers, les ordres militaires et les flottes italiennes. Deux siècles de présence, au terme desquels le Saint-Sépulcre est resté desservi par des chrétiens jusqu'à aujourd'hui.
D'où vient le royaume ? Le contexte de 1099#
Le royaume naît d'une victoire que personne n'avait prévue si complète. Au terme de trois ans de marche, la première croisade emporte Jérusalem le 15 juillet 1099 — un vendredi, à l'heure de la Passion selon les chroniqueurs ; le récit de l'assaut et de ses pages sombres est dans la prise de Jérusalem en 1099. La plupart des croisés, leur vœu accompli, reprennent la route de l'Occident. Ceux qui restent doivent tenir une ville sans arrière-pays, quelques places de l'intérieur et aucun port, face à l'Égypte fatimide au sud et aux émirs turcs de Damas au nord.
Le 22 juillet 1099, les barons choisissent Godefroy de Bouillon. Il refuse, dit la tradition, de porter une couronne d'or là où le Christ a porté une couronne d'épines, et prend le titre d'avoué du Saint-Sépulcre — défenseur laïc d'un bien d'Église. Il bat l'armée égyptienne à Ascalon le 12 août et meurt le 18 juillet 1100. Son frère, comte d'Édesse, lui succède : Baudouin Ier est couronné roi à Bethléem le jour de Noël 1100. Lui n'a pas les scrupules de son frère, et c'est lui qui fait du domaine du Sépulcre un royaume. Le premier tableau d'ensemble, plus bref, est dans notre présentation du royaume de Jérusalem, État franc en Orient.
Les rois de Jérusalem : de Baudouin Ier à Henri II#
Baudouin Ier (1100-1118) donne au royaume ses côtes et ses frontières : Arsouf et Césarée en 1101, Acre en 1104, Beyrouth et Sidon en 1110, Aila sur la mer Rouge en 1116, avec l'aide des flottes génoises, pisanes et vénitiennes. Son cousin Baudouin II (1118-1131) voit Tyr tomber en 1124 pendant sa captivité chez les Turcs. Sa fille Mélisende règne avec son mari Foulque d'Anjou puis avec son fils Baudouin III (1143-1163), qui prend Ascalon en 1153. Amaury Ier (1163-1174) tente cinq fois la conquête de l'Égypte. Puis vient Baudouin IV, couronné à treize ans, lépreux, qui bat Saladin à Montgisard le 25 novembre 1177 et gouverne jusqu'à sa mort, au printemps 1185, sans jamais céder.
Après Hattin, la couronne passe par les femmes et leurs maris : Isabelle Ire et ses époux successifs, Conrad de Montferrat, Henri de Champagne, Amaury de Lusignan ; Marie de Montferrat et Jean de Brienne ; Isabelle II et l'empereur Frédéric II, puis les Hohenstaufen absents ; enfin les Lusignan de Chypre, Hugues III et Henri II, dernier roi à régner sur une terre ferme en Orient. Une vingtaine de souverains en deux siècles, dont aucun n'est mort dans son lit en Occident : la liste complète, avec les dates de règne, est dans notre tableau des rois de Jérusalem de 1099 à 1291.
Comment se transmettait la couronne ?#
La succession au trône de Jérusalem obéit à deux principes qui se contrarient parfois. L'hérédité d'abord : le royaume se transmet dans la lignée de Baudouin II, et les filles héritent à défaut de fils — ce qui fait de Jérusalem l'un des rares royaumes de l'époque où des reines règnent de plein droit, comme Mélisende, Sibylle, Isabelle Ire ou Marie. L'accord des barons ensuite : la Haute Cour reconnaît l'héritier, approuve le mari de l'héritière, désigne le régent (le bail) quand le roi est mineur ou absent.
Ce système a sauvé le royaume plus d'une fois — un roi mort ne laissait jamais le trône vide — mais il l'a aussi déchiré. La crise de 1186, quand Sibylle se fait couronner en écartant les barons et pose la couronne sur la tête de Guy de Lusignan, ouvre la route de Hattin. Au XIIIe siècle, l'empereur Frédéric II, roi par sa femme, puis Charles d'Anjou, qui achète en 1277 les droits d'une prétendante, transforment la couronne en enjeu de la politique européenne.
La Haute Cour : le roi et ses barons#
La Haute Cour réunit le roi et ses vassaux directs. Elle est à la fois tribunal des nobles — on y juge les litiges de fiefs, les trahisons, les manquements au service —, conseil de gouvernement et, dans les grandes occasions, assemblée qui décide de la guerre, des traités, des impôts exceptionnels. Le roi y préside, mais il y est lié par la coutume : il ne peut priver un vassal de son fief « sans esgart de court », c'est-à-dire sans jugement de ses pairs.
Sous Amaury Ier, l'Assise sur la ligece oblige tous les arrière-vassaux à prêter hommage lige au roi, ce qui leur donne accès à la Haute Cour. La mesure, pensée pour renforcer la couronne contre les grands barons, aura l'effet inverse au XIIIe siècle : les juristes de la noblesse s'en serviront pour opposer au roi absent, Frédéric II, la solidarité de tous les vassaux.
Les Assises de Jérusalem et le Livre au roi#
Les Assises de Jérusalem sont le droit du royaume. La légende les fait remonter à Godefroy lui-même : il aurait fait mettre par écrit les coutumes de chaque nation présente, et ces Lettres du Sépulcre, scellées et gardées dans un coffre du Saint-Sépulcre, auraient été perdues en 1187. L'histoire est belle et dit ce que les barons voulaient croire — que leur droit venait du fondateur. Ce que l'on sait, c'est que la coutume, d'abord orale, est mise par écrit au XIIIe siècle par des juristes laïcs qui comptent parmi les meilleurs de leur temps.
Le plus ancien de ces traités, le Livre au roi, est compilé entre 1198 et 1205 sous Amaury II de Lusignan : il expose les droits du roi et les obligations des vassaux, et consacre de longs chapitres à la justice et aux peines. Viennent ensuite, au milieu du siècle, le livre de Philippe de Novare et surtout celui de Jean d'Ibelin, comte de Jaffa, qui donne la liste des services dus par chaque seigneurie. Ces textes ont été appliqués à Chypre jusqu'à la fin du Moyen Âge et traduits en grec et en italien.
Les cours des bourgeois : une justice pour les roturiers#
À côté de la Haute Cour, chaque grande ville a sa cour des bourgeois, présidée par le vicomte, représentant du roi ou du seigneur, et composée de jurés choisis parmi les bourgeois francs. Elle juge les affaires des non-nobles latins : ventes, héritages, dettes, crimes. Son droit, très marqué par les usages méridionaux et par le droit romain, est consigné au XIIIe siècle dans le Livre des Assises de la Cour des bourgeois, rédigé à Acre.
Le royaume prévoit aussi des juridictions pour ses autres habitants : la cour de la Fonde, au marché, où siègent des jurés syriens et francs ; la cour de la Chaîne pour les affaires maritimes dans les ports ; et, pour les communautés orientales, leurs propres chefs, appelés raïs, qui jugent selon leur coutume. Ce pluralisme n'est pas de la tolérance au sens moderne ; c'est la manière médiévale de gouverner des peuples différents sans les fondre.
Les grandes seigneuries : Jaffa, Galilée, Sidon, Outre-Jourdain#
Le royaume est un assemblage de fiefs. Jean d'Ibelin en distingue quatre grandes baronnies, dont les seigneurs ont leur propre cour, leur propre justice et parfois leur propre monnaie : le comté de Jaffa et d'Ascalon, souvent donné à un proche du roi ; la principauté de Galilée, tenue depuis Tibériade, fondée par Tancrède ; la seigneurie de Sidon et de Césarée ; enfin la seigneurie d'Outre-Jourdain, au-delà de la mer Morte, avec les forteresses de Montréal et de Kérak, qui contrôlent la route des caravanes entre Damas, l'Égypte et La Mecque.
C'est de là que vient la force du royaume — des barons enracinés qui défendent leur terre — et sa faiblesse : un Hugues du Puiset, comte de Jaffa, se révolte contre Foulque en 1132 ; un Renaud de Châtillon, seigneur d'Outre-Jourdain, attaque les caravanes en pleine trêve et fournit à Saladin la cause de la guerre de 1187.
Les Ibelin, la dynastie des barons#
Aucune famille n'incarne mieux le royaume que les Ibelin. Le fondateur, Barisan, simple chevalier au service du comte de Jaffa, reçoit vers 1141 du roi Foulque le château d'Ibelin, bâti pour surveiller Ascalon. Ses fils épousent des héritières et des reines : Balian d'Ibelin prend pour femme la veuve d'Amaury Ier, et c'est lui qui, en octobre 1187, défend Jérusalem et négocie avec Saladin la vie sauve de ses habitants.
Au XIIIe siècle, les Ibelin sont le parti du royaume : Jean d'Ibelin, le « vieux sire de Beyrouth », tient tête à Frédéric II pendant la guerre des Lombards (1229-1243) ; son neveu Jean, comte de Jaffa, écrit le grand traité de droit du royaume ; Philippe de Novare, leur partisan, en écrit l'histoire. Barons batailleurs, juristes pointilleux, ils ont donné au royaume ce qu'il eut de plus constant : une fidélité à la coutume.
L'armée royale : combien d'hommes pour garder la Terre sainte ?#
L'armée royale est le point faible du royaume. Selon la liste des services conservée par Jean d'Ibelin, qui décrit l'état des années 1180, les fiefs devaient 677 chevaliers et les Églises et villes 5 175 sergents en cas de grande nécessité — l'arrière-ban. S'y ajoutent les frères des Templiers et des Hospitaliers, qui tiennent de plus en plus de châteaux, les turcoples — cavaliers légers recrutés sur place —, les mercenaires payés et les croisés de passage.
Avec cela, le roi doit garder une frontière ouverte et des dizaines de places. D'où une stratégie de prudence : éviter la bataille rangée, tenir les châteaux, attendre que l'ennemi se lasse. À Hattin, le 4 juillet 1187, le roi Guy rassemble environ 20 000 hommes dont 1 200 chevaliers en vidant toutes les garnisons ; leur perte en un jour laisse le royaume sans défense. C'est la grande leçon de la guerre en Outremer, développée dans pourquoi les croisades ont échoué.
Le patriarcat latin et l'Église du royaume#
Le royaume est aussi une Église. Dès août 1099, les croisés élisent un patriarche latin de Jérusalem : Arnoul de Chocques, bientôt remplacé par Daimbert de Pise, légat du pape, qui rêve un moment de faire du royaume une principauté ecclésiastique et dispute la ville à Godefroy. Le patriarcat latin de Jérusalem devient ensuite l'une des grandes Églises de la chrétienté, avec ses archevêchés de Tyr, Césarée, Nazareth et Pétra, ses évêchés, et le chapitre de chanoines réguliers qui dessert le Saint-Sépulcre à partir de 1114.
Les Latins ne chassent pas les chrétiens d'Orient : Grecs, Syriaques, Arméniens, Jacobites et Maronites gardent leurs clergés et leurs liturgies, et ont leurs autels au Saint-Sépulcre ; les Maronites s'unissent à Rome vers 1180. Le dernier patriarche de l'âge d'or, Héraclius, organise en 1187 la défense de Jérusalem avec Balian, et emporte avec lui, à la reddition, ce qu'il peut sauver des trésors des églises.
Le Saint-Sépulcre reconstruit (1149)#
Le grand œuvre du royaume est une église. Les croisés trouvent en 1099 un édifice morcelé, restauré tant bien que mal après sa destruction par le calife al-Hakim en 1009. Ils le réunissent sous un seul toit : la rotonde de l'Anastasis, qui abrite le tombeau, est reliée par un chœur roman au Golgotha, et l'ensemble est complété par un clocher, un cloître pour les chanoines et des chapelles dédiées à la Passion. Le 15 juillet 1149, cinquantième anniversaire de la prise de la ville, le patriarche Foucher d'Angoulême consacre la nouvelle basilique sous le règne de Mélisende et de Baudouin III.
C'est, pour l'essentiel, l'église que visitent aujourd'hui les pèlerins : la façade à double portail, le clocher, la chapelle du Calvaire sont l'œuvre des Francs. Pourquoi ce tombeau valait qu'on traverse le monde, nous l'avons dit dans pourquoi le Saint-Sépulcre comptait tant.
La Vraie Croix, relique du royaume#
Quelques jours après la prise de la ville, en août 1099, les croisés retrouvent un fragment de la Vraie Croix que des chrétiens syriens avaient caché. Enchâssé dans une croix d'or, il devient la relique du royaume : le patriarche ou un évêque la porte en tête de l'armée dans toutes les grandes batailles, d'Ascalon à Montgisard. Sa présence est la certitude que le royaume combat pour le Christ, et non pour un roi.
Sa perte à Hattin, le 4 juillet 1187, fut ressentie dans toute la chrétienté comme une catastrophe spirituelle plus encore que militaire. Richard Cœur de Lion tenta de la récupérer par traité ; Saladin ne la rendit jamais, et l'on perd sa trace au début du XIIIe siècle.
La monnaie du royaume : besants et deniers#
Le royaume frappe deux monnaies. Pour la vie courante, des deniers de billon au nom du roi, portant souvent la rotonde du Saint-Sépulcre ou la tour de David. Pour le grand commerce, des pièces d'or que les Occidentaux appellent besants sarracénats : des imitations des dinars des califes fatimides, avec leurs inscriptions arabes, seules acceptées sur les marchés de Damas et d'Alexandrie.
Pendant un siècle, des ateliers chrétiens d'Acre et de Tripoli frappent ainsi des monnaies portant la profession de foi musulmane. Quand le légat Eudes de Châteauroux, venu avec Saint Louis en 1250, s'en aperçoit, le pape Innocent IV interdit la pratique sous peine d'excommunication. Dès 1251, les besants d'Acre portent, toujours en arabe pour rester acceptés, une profession de foi en la Sainte Trinité et la date de l'Incarnation. Une monnaie, ici, dit tout du royaume : marchand, oriental par la forme, chrétien par l'âme.
Jérusalem sous les Francs : la ville transformée#
Entre 1099 et 1187, Jérusalem sous les Francs devient une ville latine et un immense sanctuaire. Le Dôme du Rocher, couronné d'une croix, devient le Templum Domini, église des chanoines ; la mosquée al-Aqsa, d'abord palais royal, est confiée aux chevaliers qui en tireront leur nom, les Templiers ; l'Hôpital de Saint-Jean accueille des centaines de malades de toute origine. Musulmans et Juifs n'ont plus le droit d'y résider ; pour repeupler la ville, Baudouin Ier y fait venir vers 1115 des chrétiens syriens d'Outre-Jourdain.
La ville se couvre d'églises — Sainte-Anne, qui se visite encore intacte, Sainte-Marie-Latine, Saint-Jacques des Arméniens — et accueille chaque année des milliers de pèlerins venus pour Pâques. C'est cette ville que Balian rend à Saladin le 2 octobre 1187, et que Saladin, à la différence de 1099, épargne contre rançon.
Le rêve égyptien#
Un royaume aussi étroit ne pouvait vivre qu'en s'appuyant sur une puissance voisine. Amaury Ier en tire la conclusion : il faut l'Égypte, riche, peuplée, gouvernée par un califat fatimide à bout de forces. Entre 1163 et 1169, il y mène cinq campagnes, assiège Alexandrie en 1167, s'allie à l'empereur byzantin Manuel Comnène pour assiéger Damiette en 1169. C'est un lieutenant de Nour ad-Din, Chirkuh, puis son neveu Saladin, qui l'emportent : en 1171, l'Égypte et la Syrie ont un seul maître, et le royaume est pris en tenaille.
L'idée ne meurt pas : la cinquième croisade et la septième croisade de Saint Louis attaquent Damiette, parce que « la clé de Jérusalem est au Caire ».
Le royaume en 1187 : anatomie d'un effondrement#
En 1187, tout ce qui faisait la force du royaume se retourne contre lui. Le roi lépreux est mort au printemps 1185, son neveu Baudouin V en 1186 ; Sibylle et Guy de Lusignan ont pris la couronne contre l'avis de Raymond III de Tripoli, qui s'allie un moment à Saladin. Renaud de Châtillon a pillé une caravane en pleine trêve. Le 1er mai, les Templiers et les Hospitaliers sont écrasés à la Fontaine du Cresson ; le 4 juillet, l'armée entière est anéantie à Hattin. Acre se rend le 10 juillet, Jérusalem le 2 octobre. Seule Tyr, défendue par Conrad de Montferrat, tient encore.
Le royaume n'a pas succombé à la faiblesse d'un homme mais à une conjonction : division des barons, épuisement des effectifs, unification de ses voisins sous un grand prince. La leçon vaudra encore un siècle plus tard.
Le second royaume (1191-1291) : Acre capitale#
La troisième croisade sauve la côte. Acre est reprise le 12 juillet 1191, Richard Cœur de Lion bat Saladin à Arsouf, et le traité de Jaffa du 2 septembre 1192 laisse aux Francs une bande côtière de Tyr à Jaffa et l'accès des pèlerins à Jérusalem. Le second royaume est né : plus petit, plus marchand, gouverné depuis Acre, grand port où Vénitiens, Génois et Pisans ont leurs quartiers fortifiés et où les ordres militaires ont leurs maisons-mères.
Jérusalem revient une dernière fois aux chrétiens par le traité que Frédéric II signe en février 1229, lors de la sixième croisade, sans combat ; elle est perdue pour de bon en août 1244, prise par les Khwarezmiens. Le royaume vit ensuite de trêves et de commerce, déchiré par la guerre des Lombards contre les officiers impériaux puis par la guerre de Saint-Sabas entre Venise et Gênes (1256-1270), jusqu'à ce que les Mamelouks, de Baybars à al-Ashraf Khalil, le démontent place par place. Le récit de ces trente dernières années est dans la fin des États latins, et celui du dernier siège dans la chute d'Acre en 1291.
Ce qui demeure#
Il demeure d'abord un tombeau gardé. La basilique consacrée en 1149 est toujours debout ; le Golgotha et l'Anastasis sont encore sous le toit que les Francs leur ont donné, et depuis le départ des croisés le Saint-Sépulcre n'a jamais cessé d'être desservi par des chrétiens — par les frères de la Custodie franciscaine depuis le XIVe siècle, aux côtés des Grecs et des Arméniens. Le 15 juillet, chaque année, la messe de la Dédicace y rappelle l'œuvre du royaume.
Il demeure des pierres : Sainte-Anne de Jérusalem, les salles des Hospitaliers à Acre, les châteaux de Montréal et de Kérak, le Krak des Chevaliers plus au nord. Il demeure un droit : les Assises, qui comptent parmi les plus beaux monuments juridiques du Moyen Âge et ont servi de modèle à Chypre et en Morée. Et il demeure des figures que l'on peut encore proposer en exemple : Godefroy, qui ne voulut pas de couronne d'or ; Mélisende, qui régna en reine bâtisseuse ; Baudouin IV, que la lèpre rongeait et qui chargeait en tête ; Balian, qui rendit Jérusalem pour sauver ses habitants. Le royaume de Jérusalem n'a pas duré ; il a montré qu'une poignée d'hommes pouvait, deux siècles durant, faire passer la garde d'un tombeau avant sa propre vie.
Pour aller plus loin#
- Vivre en Outremer : la société des États latins — la société du royaume, sujet par sujet : villes, campagnes, communautés, langues, justice.
- Le royaume de Jérusalem, un État franc en Orient — la présentation courte, à lire en premier.
- Les rois de Jérusalem : la liste complète — les vingt-quatre souverains, dans l'ordre, avec leurs dates de règne.
- Godefroy de Bouillon — le fondateur qui refusa la couronne.
- La prise de Jérusalem (1099) — la naissance du royaume.
- Hattin, 4 juillet 1187 — la fin du premier royaume.
- Saladin — le grand adversaire, raconté avec respect.
- La troisième croisade — la refondation autour d'Acre.
- La fin des États latins (1260-1291) et la chute d'Acre, 1291 — la fin du second royaume.
- Les Templiers et les Hospitaliers — les deux ordres nés à Jérusalem, piliers de sa défense.
- La carte des croisades — le royaume parmi les quatre États latins.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site.
Sources
Chroniqueurs. Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, livres II-III, pour le règne de Baudouin Ier ; Guillaume de Tyr, Chronicon (Historia rerum in partibus transmarinis gestarum), la grande histoire du royaume jusqu'en 1184 ; L'Estoire de Eracles empereur et la Chronique d'Ernoul, pour 1184-1277 ; Philippe de Novare, Estoire de la guerre qui fu entre l'empereor Frederic et Johan d'Ibelin ; le Templier de Tyr, dans les Gestes des Chiprois, pour la fin d'Acre. Textes juridiques : Le Livre au roi (éd. Myriam Greilsammer, 1995) ; Jean d'Ibelin, Le Livre des Assises (éd. Peter Edbury, 2003). Côté musulman : Ibn al-Qalanisi, Chronique de Damas ; Ibn al-Athir, Al-Kamil fi-l-ta'rikh. Historiens. Joshua Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem (2 vol., CNRS) ; Jean Richard, Le Royaume latin de Jérusalem ; Jonathan Riley-Smith, The Feudal Nobility and the Kingdom of Jerusalem, 1174-1277 ; Michel Balard, Les Latins en Orient (XIe-XVe siècle). Sur la basilique : La dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre (Custodie de Terre sainte).
Questions fréquentes#
Combien de temps a duré le royaume de Jérusalem ?
Cent quatre-vingt-douze ans, de la prise de la ville le 15 juillet 1099 à la chute d'Acre le 18 mai 1291. Mais Jérusalem elle-même n'a été chrétienne que de 1099 à 1187, puis de 1229 à 1244 : le reste du temps, le royaume a gardé son nom en ayant Acre pour capitale.
Qui fut le premier roi de Jérusalem ?
Baudouin Ier, couronné à Bethléem le jour de Noël 1100. Son frère Godefroy de Bouillon, élu le 22 juillet 1099, avait gouverné un an sans prendre le titre de roi, se disant « avoué du Saint-Sépulcre ».
Comment était gouverné le royaume de Jérusalem ?
Par un roi qui gouvernait avec sa Haute Cour, l'assemblée de ses vassaux, selon une coutume féodale mise par écrit au XIIIe siècle dans les Assises de Jérusalem. Les bourgeois avaient leurs propres cours, présidées par un vicomte, et les grandes seigneuries jouissaient d'une large autonomie.
Combien de Francs vivaient dans le royaume ?
Peu : au plus une centaine de milliers selon les estimations de Joshua Prawer, au milieu d'une population majoritairement composée de paysans musulmans et de chrétiens orientaux. Dans les années 1180, le roi pouvait lever environ 677 chevaliers de fief et 5 175 sergents.
Pourquoi le royaume de Jérusalem a-t-il disparu ?
Par manque d'hommes, par ses divisions internes et par l'unification de ses voisins musulmans : Saladin brise le premier royaume à Hattin le 4 juillet 1187, les sultans mamelouks démantèlent le second entre 1265 et 1291, sans qu'aucune croisade générale ne vienne le secourir.
Quelle était la capitale du royaume de Jérusalem après 1187 ?
Acre, reprise par la troisième croisade le 12 juillet 1191. Elle reste la capitale du « second royaume » jusqu'à sa chute, le 18 mai 1291, même pendant les quinze ans où Jérusalem fut rendue aux chrétiens par traité (1229-1244).