Pourquoi les croisades ont-elles échoué ?

Trop peu d'hommes sur place, un adversaire qui s'unifie de Zengi aux Mamelouks, un Occident qui cesse de venir : Acre tombe le 18 mai 1291.

Romain Croisade 9 min

Mis à jour le 7 octobre 2026

Quelques chevaliers francs en armes sur une plage devant une tour éventrée, scrutant une mer vide, tandis qu'au loin, sur les collines, se déploie une immense armée de cavaliers

En bref

Ce qui a échoué : la conservation latine de la Terre sainte, perdue avec la chute d'Acre le 18 mai 1291. Durée de l'entreprise : 192 ans de présence continue (1099-1291). Trois causes : un peuplement franc trop mince (677 chevaliers de fief dans la liste des Servises de Jérusalem) et une croisade qui, étant un pèlerinage à terme, renvoyait ses combattants chez eux ; un adversaire qui s'unifie de Zengi (1144) à Baybars (1260) quand les Francs se divisent ; un Occident qui, après 1270, ne vient plus. Le tournant militaire : Hattin, 4 juillet 1187. Le coup de grâce : la stratégie mamelouke de destruction des ports, qui rend tout retour impossible.

Les croisades ont échoué pour trois raisons qui se répondent : les Francs n'ont jamais été assez nombreux pour tenir le pays qu'ils avaient conquis, leurs adversaires se sont unifiés pendant qu'eux se divisaient, et l'Occident a fini par ne plus venir. Hattin, le 4 juillet 1187, montre la première ; Acre, le 18 mai 1291, achève la dernière. Le fil entier de ces deux siècles se lit dans notre guide complet des croisades.

Première cause : trop peu d'hommes, trop loin#

Le royaume de Jérusalem a conquis en trois ans un territoire qu'il lui aurait fallu un siècle à peupler. La liste de service conservée dans le Livre de Jean d'Ibelin — les Servises de Jérusalem, qui décrivent l'état du royaume dans les années 1180 — totalise 677 chevaliers de fief et 5 175 sergents dus par les Églises et les villes en cas de grande nécessité. À quoi s'ajoutent les Templiers et les Hospitaliers, quelques centaines de frères chevaliers, des turcoples et des mercenaires payés au coup par coup. C'est avec cela qu'il faut garder mille kilomètres de côte, une frontière ouverte sur Damas et une centaine de châteaux.

Le peuplement latin ne comble jamais l'écart : les estimations les plus courantes situent la population franque d'Outremer autour de cent vingt à cent cinquante mille personnes, minoritaires au milieu de chrétiens orientaux, de musulmans et de juifs. Et surtout, la croisade elle-même ne fournit pas de colons. C'est un pèlerinage armé, à terme : le vœu accompli, le pèlerin rentre. Godefroy de Bouillon reste ; l'immense majorité de ceux de 1099 reprend la mer. La prise de Jérusalem laisse dans la ville quelques centaines d'hommes en état de combattre. Chaque croisade suivante amène une armée pour une saison, parfois deux, puis la remporte.

D'où la fragilité qui décide de tout : le royaume ne peut pas perdre une bataille. La bataille de Hattin, le 4 juillet 1187, le démontre en un seul jour — l'armée entière du royaume y est anéantie, les châteaux ayant été vidés pour la réunir, et il ne reste plus personne pour défendre Jérusalem trois mois plus tard. En face, un sultan qui perd une bataille en lève une autre l'année suivante.

Deuxième cause : un adversaire qui s'unifie#

La première croisade a réussi parce qu'elle est tombée sur un Orient musulman fracturé : Seldjoukides rivaux en Syrie et en Anatolie, califat fatimide au Caire, émirs de ville se faisant la guerre. Cette conjonction ne s'est jamais reproduite.

Elle se referme en trois générations. Zengi, atabeg de Mossoul et d'Alep, prend Édesse en 1144 et provoque la deuxième croisade. Son fils Nour ad-Din réunit Alep et Damas en 1154 : le royaume n'a plus qu'un seul voisin au nord-est. Saladin achève le mouvement en ajoutant l'Égypte à la Syrie entre 1174 et 1183 — les Francs sont désormais encerclés par un seul homme, et Hattin suit. Après l'éclipse ayyoubide, les Mamelouks parachèvent l'édifice : le 3 septembre 1260, à Aïn Djalout, ils arrêtent les Mongols, et Baybars réunit dans la même main Le Caire, Damas et Alep. La machine militaire qu'il commande dispose d'un budget d'État, d'un corps de siège permanent et d'une cavalerie d'élite entraînée à vie. Il faut le dire nettement : c'est contre le meilleur adversaire de son histoire que l'Orient franc a fini.

Ce même adversaire tire alors la conséquence pratique de sa victoire. La stratégie mamelouke consiste à ne pas garder ce qu'on prend sur la côte : les remparts sont abattus, les ports comblés, les populations déplacées. Là où Saladin avait conservé les villes — ce qui avait permis à Richard Cœur de Lion de les reprendre pendant la troisième croisade —, Baybars et Qalawun rasent. Une flotte sans port où débarquer ne peut rien : après 1291, l'échec devient irréversible. Le détail de ce démantèlement est raconté dans La fin des États latins (1260-1291).

Troisième cause : l'Occident cesse de venir#

Pendant un siècle et demi, le secours de l'Occident a fonctionné : à chaque grande alerte, une croisade part. Après 1270 et la mort de Saint Louis sous Tunis, il ne part plus rien de décisif. Les raisons sont connues et toutes profanes.

Les Vêpres siciliennes de 1282 dressent l'Aragon contre Charles d'Anjou et occupent vingt ans la papauté, la France et l'Italie ; la croisade que prêche Martin IV est prêchée contre les Aragonais. Venise et Gênes, qui se sont fait la guerre en pleine Terre sainte lors de la guerre de Saint-Sabas (1256-1270), tiennent des traités commerciaux avec Le Caire qui valent mieux, pour elles, qu'une reconquête. Les royaumes d'Occident sont épuisés financièrement par les deux croisades de Saint Louis — la seule rançon de 1250 avait coûté quatre cent mille livres, comme le rappelle le récit de la septième croisade. Quand al-Ashraf Khalil met le siège devant Acre en avril 1291, le siège d'Acre 1291 ne voit arriver, pour toute aide extérieure, que le roi de Chypre Henri II avec quelques centaines d'hommes.

Quatrième cause : les Francs divisés entre eux#

Les États latins ont passé leur dernier siècle en querelles. Avant Hattin, le roi Guy de Lusignan et le comte Raymond III de Tripoli ne se parlaient plus, et c'est un conseil de nuit remporté contre l'avis du second qui jeta l'armée sur la route sans eau. La guerre des Lombards (1228-1243) opposa les partisans de Frédéric II aux barons d'Outremer pendant quinze ans. Les communes italiennes se battaient rue par rue dans Acre. Les ordres militaires eux-mêmes, Temple et Hôpital, ont soutenu des politiques opposées, y compris face aux Mongols. Aucune de ces divisions n'est plus grave que celles de l'Occident du même siècle ; mais l'Occident avait de la profondeur, et l'Orient franc n'en avait aucune.

Les nuances à connaître#

Trois, pour ne pas se tromper de constat.

D'abord, « échouer » suppose un but. Sur la conservation de la Terre sainte, l'échec est total en 1291. Sur le reste, non : la première croisade a atteint son objectif, la troisième a sauvé la côte pour un siècle, la sixième a rendu Jérusalem par traité — voir quelle croisade a réussi ? —, et les croisades d'Espagne et de la Baltique ont, elles, abouti. C'est une entreprise précise qui a échoué, pas le mouvement tout entier.

Ensuite, certains échecs sont des fautes et non des fatalités. La quatrième croisade n'a pas été vaincue : elle s'est détournée sur Constantinople en 1204, affaiblissant durablement le seul allié chrétien de la région, et Innocent III l'a condamnée dans les termes les plus durs. La cinquième a refusé, à Damiette, la paix qu'al-Kamil offrait.

Enfin, le contraire mérite d'être dit : cent quatre-vingt-douze ans, c'est très long pour une tête de pont sans arrière-pays, à un mois de mer de ses bases. La question historiquement intéressante n'est pas seulement pourquoi les États latins sont tombés, mais comment ils ont tenu si longtemps — la réponse tenant en trois mots : les châteaux, la mer et les ordres. Les bornes de l'ensemble sont précisées dans quand commencent et finissent les croisades ?

Ce qui demeure#

Un échec militaire n'est pas un échec tout court, et il faut regarder ce que ces deux siècles ont effectivement tenu. Pendant cent quatre-vingt-douze ans, la route du pèlerinage est restée ouverte et le tombeau du Christ desservi par des chrétiens ; depuis 1342, la Custodie franciscaine en garde les Lieux saints sans interruption. Les Hospitaliers, chassés de Terre sainte, ont emporté leur hôpital à Chypre, à Rhodes, à Malte, et soignent toujours. Les châteaux sont encore debout — le Krak des Chevaliers n'a jamais été pris d'assaut, Château-Pèlerin n'a jamais été forcé.

Et il demeure une manière de perdre. Guillaume de Beaujeu mourant sur la brèche d'Acre sans avoir eu le temps de lacer son armure, les derniers Templiers de Ruad en 1302, les hommes qui reprenaient la croix en sachant ce qu'avaient coûté les expéditions précédentes : ceux-là n'ont pas calculé leurs chances. Ils ont tenu le temps qu'ils pouvaient tenir, et c'est la seule chose qu'on demande à une sentinelle.

Pour approfondir#

Sources

Chroniqueurs et actes. Livre de Jean d'Ibelin, ch. 271-273 (« Les Servises de Jérusalem »), éd. Recueil des historiens des croisades, Lois, I · Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, ch. XVI, et la Continuation de Guillaume de Tyr (« Eracles »), XXIII, pour Hattin · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi-l-ta'rikh, années 583 et 658 · Ibn Abd al-Zahir, Vie de Baybars · le Templier de Tyr, dans les Gestes des Chiprois, et l'Excidium Aconis, pour 1291 · Jean de Joinville, Vie de saint Louis, pour la rançon de 1250. Ouvrages de référence. Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Jonathan Riley-Smith, The Crusades: A History (3e éd., 2014) ; Christopher Tyerman, God's War: A New History of the Crusades (Penguin, 2006) ; Malcolm Barber, The Crusader States (Yale, 2012) ; Ronnie Ellenblum, Frankish Rural Settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem (Cambridge, 1998) ; Peter W. Edbury, « Fiefs, vassaux et service militaire dans le royaume latin de Jérusalem ».

Questions fréquentes#

Quelle est la principale raison de l'échec des croisades ?

Le nombre. Les Francs d'Orient n'ont jamais disposé que de quelques centaines de chevaliers de fief — 677 selon la liste des Servises de Jérusalem — pour tenir mille kilomètres de côte, et la croisade, étant un pèlerinage à terme, renvoyait chez eux ceux qui l'avaient accomplie.

Les croisades ont-elles échoué à cause de leurs divisions ?

En partie. Les divisions franques ont coûté des batailles, Hattin en 1187 la première. Mais le facteur décisif est l'unification de l'adversaire : de Zengi à Baybars, les Francs ont fini par avoir en face d'eux un seul État, du Caire à Alep.

Pourquoi l'Occident n'a-t-il pas secouru Acre en 1291 ?

Parce qu'il était occupé ailleurs. Les Vêpres siciliennes de 1282 ont dressé l'Aragon contre Charles d'Anjou, et la croisade prêchée par Martin IV le fut contre les Aragonais, non contre les Mamelouks ; Venise et Gênes, elles, commerçaient avec Le Caire.

Toutes les croisades ont-elles échoué ?

Non. La première atteint son but en 1099, la troisième sauve la côte, la sixième obtient Jérusalem par traité, et les croisades d'Espagne et de la Baltique ont réussi. C'est la conservation de la Terre sainte qui a échoué, en 1291.

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