Quelle langue parlaient les croisés en Orient ?
Le français surtout, langue de la cour et des lois d'Outremer ; le latin à l'église et dans les actes ; l'occitan, l'italien ; l'arabe pour quelques barons.
Mis à jour le 13 octobre 2026

En bref
La langue commune : l'ancien français, langue de la plupart des chevaliers venus du nord de la France, de Flandre, de Normandie, puis de la cour de Jérusalem et des juristes d'Acre. Le latin : la messe, les chartes royales, les chroniques (Foucher de Chartres, Guillaume de Tyr). Les autres langues d'Occident : occitan des Provençaux de Raymond de Saint-Gilles, italien des marchands de Venise, Gênes et Pise, allemand des Lorrains et des Teutoniques. Les langues de l'Orient : arabe des paysans et des villes, grec des Byzantins et des clercs orthodoxes, arménien d'Édesse et de Cilicie, syriaque à l'église. Le pont : les interprètes (drogmans) et les Poulains, Francs nés en Orient, dont quelques barons parlaient arabe.
Les croisés parlaient d'abord français. Venus en majorité du royaume de France, de Flandre et de Lotharingie, ils firent de l'ancien français la langue de la cour de Jérusalem et des lois d'Outremer ; le latin restait celui de l'Église et des actes, et une poignée de barons nés sur place apprirent l'arabe. Ces hommes et leurs routes sont présentés dans notre guide complet des croisades.
Ce qu'il faut retenir#
Une armée de plusieurs langues, un nom commun. L'armée de 1096 réunit des Lorrains, des Flamands, des Normands, des Provençaux, des Normands d'Italie du Sud : on y parle ancien français, occitan, flamand, allemand, dialectes italiens. Les chroniqueurs le remarquent. Raymond d'Aguilers distingue les « Francs » du Nord et les « Provençaux » de Raymond de Saint-Gilles ; Raoul de Caen note que les uns et les autres ne vivent ni ne parlent de la même façon. Mais tous se disent Franc, et ce nom, que l'Orient leur donne aussi (voir croisés, Francs, Sarrasins : d'où viennent ces mots ?), fait l'unité d'une armée où l'on ne se comprenait pas toujours. Le récit de cette marche commune est dans la première croisade.
Le français, langue d'Outremer. Une fois les États latins fondés, le français l'emporte : c'est la langue des rois de Jérusalem, de leurs barons et de leur Haute Cour. Au XIIIe siècle, à Acre, les juristes rédigent en français le droit du royaume — le Livre de Jean d'Ibelin, comte de Jaffa, et celui de Philippe de Novare, réunis plus tard sous le nom d'Assises de Jérusalem ; la grande chronique de Guillaume de Tyr est traduite en français et continuée sous le titre d'Estoire d'Eracles. Le français d'Acre est alors une langue de lettres, autant qu'à Paris. On en voit le cadre politique dans le royaume de Jérusalem.
Le latin, langue de l'Église et des actes. La messe au Saint-Sépulcre se dit en latin, comme les offices des Templiers et des Hospitaliers. Les chartes royales sont écrites en latin jusqu'au XIIIe siècle, et les chroniqueurs écrivent en latin pour l'Occident : Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin Ier, et Guillaume de Tyr, archevêque et chancelier, né à Jérusalem vers 1130.
L'arabe, langue du pays, et ceux qui le parlaient. Autour des Francs, la population parle arabe — musulmans, mais aussi chrétiens syriens — ou grec et arménien. La plupart des seigneurs passent par des interprètes : le drogman (de l'arabe tarjuman) est un office de leur administration, et le chef de village garde son titre arabe de raïs. Mais des Poulains, nés en Orient, apprennent la langue. Renaud de Sidon, rapporte le biographe de Saladin Baha ad-Din, parlait arabe et s'en faisait lire les livres ; Onfroy IV de Toron, qui le parlait couramment, négocia pour Richard Cœur de Lion avec al-Adil, frère de Saladin, en 1191-1192. Foucher de Chartres l'avait constaté dès les années 1120 : celui qui était de Reims ou de Chartres est devenu, en substance, citoyen de Tyr ou d'Antioche, et l'on use tour à tour des diverses langues, les mots de l'une passant dans l'autre.
Les nuances#
Il faut se garder de deux images opposées. Celle d'une colonie fermée où personne n'aurait appris un mot d'arabe est fausse : les mariages des premiers rois avec des princesses arméniennes, la vie quotidienne avec les chrétiens orientaux, le commerce d'Acre imposaient de se comprendre. Celle d'une société bilingue l'est aussi : les sources ne nomment qu'une poignée de barons arabisants, et les historiens discutent encore de ce qu'Oussama Ibn Munqidh, qui fréquenta les Francs toute sa vie, comprenait lui-même de leur langue. Enfin, les croisés de passage — chevaliers d'une seule campagne — repartaient sans avoir appris la langue du pays : c'est la distinction, bien connue d'Oussama, entre les Francs acclimatés et les nouveaux venus (voir comment les musulmans appelaient les croisés). Quant à la lingua franca des ports méditerranéens, ce parler mêlé n'est bien attesté qu'après la fin des États latins.
Ce qui demeure#
Ces hommes venus de dix pays ont trouvé une langue commune pour prier, juger et se battre ensemble, et c'est en français qu'ils ont écrit à Acre les lois d'un royaume chrétien au pied du Calvaire. Il en reste des livres — les Assises, l'Estoire d'Eracles — et des mots : drogman, passé en français par l'Orient, ou ce nom de « Francs » sous lequel les chrétiens d'Occident sont encore connus au Levant. Il en reste surtout la leçon de Foucher de Chartres : à Jérusalem, des gens qui ne parlaient pas la même langue se sont reconnus frères par la même foi.
Pour approfondir#
- Vivre en Outremer : la société des États latins — les communautés qui parlaient ces langues, et comment elles vivaient ensemble.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le cadre d'ensemble.
- Croisés, Francs, Sarrasins : d'où viennent ces mots ? — l'histoire du nom de « Franc ».
- Comment les musulmans appelaient-ils les croisés ? — le regard d'Oussama Ibn Munqidh.
- Qui étaient les croisés ? — d'où venaient ces hommes de tant de langues.
- Combien de temps durait le voyage vers Jérusalem ? — la route qui les menait en Orient.
- Le royaume de Jérusalem — la cour et les barons qui parlaient français.
- Que mangeaient les croisés ? — la table d'Outremer, de la faim d'Antioche au sucre de Tyr.
Sources
Textes. Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, III, 37 (« nous qui étions Occidentaux sommes devenus Orientaux ») · Raymond d'Aguilers, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalem · Raoul de Caen, Gesta Tancredi · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Al-Nawadir al-sultaniyya (Renaud de Sidon à Beaufort, 1189) · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi (Onfroy de Toron interprète) · Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I'tibar · Jean d'Ibelin, Livre des Assises. Ouvrages de référence. Joshua Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem (CNRS, 1969-1970) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Laura K. Morreale et Nicholas L. Paul (dir.), The French of Outremer (Fordham University Press, 2018) ; Re-examining Usama ibn Munqidh's Knowledge of « Frankish ».
Questions fréquentes#
Quelle langue parlaient les croisés ?
Surtout l'ancien français, langue de la majorité des chevaliers, puis de la cour et des lois du royaume de Jérusalem ; le latin servait à la messe et dans les chartes, et l'on entendait aussi l'occitan, l'italien, l'allemand et le flamand.
Les croisés parlaient-ils arabe ?
Quelques-uns, surtout parmi les Francs nés en Orient : Renaud de Sidon et Onfroy IV de Toron parlaient arabe et servirent de négociateurs avec Saladin et son frère al-Adil. La plupart passaient par des interprètes, les drogmans.
Quelle était la langue officielle du royaume de Jérusalem ?
Il n'y en avait pas au sens moderne. Les chartes royales sont en latin, mais la noblesse parle français et ses juristes rédigent en français, au XIIIe siècle, les Assises de Jérusalem.