Croisés, Francs, Sarrasins : d'où viennent ces mots ?
« Croisé » vient de la croix cousue sur l’épaule, « Franc » est le nom que l’Orient donnait aux Latins, « Sarrasin » un vieux nom grec des nomades d’Arabie.
Mis à jour le 12 octobre 2026

En bref
Croisé : de « se croiser », prendre la croix d'étoffe cousue sur l'épaule en signe de vœu (Clermont, 1095) ; en latin crucesignatus, « marqué de la croix », courant à la fin du XIIe siècle. Croisade : mot tardif — croiserie chez Robert de Clari (1204), cruzada en Navarre (1212), crozada en occitan (XIIIe siècle), croisade chez Chastellain (avant 1475). Franc : nom donné par les Grecs (Phrankoi) et les Arabes (al-Ifranj) à tous les Latins. Sarrasin : grec Sarakênoi, attesté chez Ptolémée (IIe siècle), étendu à tous les musulmans. Et en face : les chroniqueurs arabes ne parlent pas de « croisades » ; al-hurub al-salibiyya n'apparaît qu'au XIXe siècle.
Ceux qui partaient se disaient « croisés » parce qu'ils avaient cousu une croix sur leur vêtement en faisant vœu d'aller à Jérusalem ; l'Orient les appelait « Francs », comme tous les Occidentaux ; et eux nommaient « Sarrasins » les musulmans, d'un vieux mot grec. Le mot « croisade », en revanche, ils ne l'employaient pas : il n'arrive qu'à la fin du Moyen Âge. Le fil de ces deux siècles se lit dans notre guide complet des croisades. Cet article ne parle que des mots : pour savoir qui étaient ces hommes — leur condition, leur nombre, leurs raisons de partir —, voyez qui étaient les croisés ?
« Croisé » : la croix sur l'épaule#
Le mot vient d'un geste. À Clermont, le 27 novembre 1095, après le discours d'Urbain II, l'évêque Adhémar du Puy s'avance le premier pour recevoir la croix ; des centaines d'autres l'imitent, et l'on découpe des manteaux pour faire des croix d'étoffe, que chacun coud sur l'épaule. Le signe est un vœu public : on part pour Jérusalem et l'on ne reviendra qu'après avoir prié au Saint-Sépulcre. Celui qui le porte « s'est croisé ».
Le latin des chancelleries fixe le mot à la fin du XIIe siècle : crucesignatus, « marqué du signe de la croix ». Le statut est juridique autant que spirituel — protection de l'Église sur ses biens et sa famille, suspension des procès, indulgence — et il commence au jour du vœu, non au jour du départ. On est croisé avant d'être en route.
« Croisade » : un mot que les croisés n'employaient pas#
Pour dire leur entreprise, les hommes de la première croisade, en 1096, disent iter (le voyage), peregrinatio (le pèlerinage), expeditio, puis au XIIIe siècle passagium, le « passage » d'outre-mer. Le français d'époque parle de « voyage » ou de « pèlerinage de Jérusalem ».
Le nom de la chose vient après. Robert de Clari, chevalier picard de la quatrième croisade, écrit croiserie vers 1205 ; une charte de Navarre dit cruzada en 1212 ; la Chanson de la croisade albigeoise dit crozada au XIIIe siècle. La forme française « croisade », refaite sur ces modèles méridionaux, apparaît chez le chroniqueur bourguignon Georges Chastellain avant 1475, et ne devient courante qu'avec les historiens du XVIIe siècle. La numérotation, elle, est plus tardive encore : combien y a-t-il eu de croisades ? raconte comment on en est venu à en compter huit.
« Franc » : le nom que l'Orient a donné aux Latins#
Pour les Byzantins comme pour les musulmans, l'Occident chrétien est l'héritier de Charlemagne : ses gens sont des Francs. Les Grecs disent Phrankoi (Anne Comnène préfère parfois « Celtes » ou « Latins »), les Arabes al-Ifranj ou al-Firanj, sans distinguer un Normand d'un Toulousain ou d'un Lorrain. Les croisés prennent le nom pour eux : la première chronique de l'expédition s'intitule Gesta Francorum, les Faits des Francs, et les habitants des États latins sont « Francs » dans toutes les sources, y compris sous la plume de Guillaume de Tyr.
Le mot a voyagé loin. La lingua franca, le parler mêlé d'italien, d'occitan, d'arabe et de grec des ports méditerranéens, est littéralement « la langue des Francs » ; et le persan farangi, passé jusqu'en Inde, a désigné pendant des siècles tout Européen. Chez l'émir Oussama Ibn Munqidh, qui a côtoyé les Templiers au XIIe siècle, les « Francs » sont décrits avec curiosité, parfois avec moquerie, parfois avec estime — jamais sous le nom de croisés (voir comment les musulmans appelaient les croisés).
« Sarrasin » : un vieux mot grec pour tout l'islam#
Le mot est antérieur de cinq siècles à l'islam. Au IIe siècle, le géographe Ptolémée appelle Sarakênoi un peuple nomade du Sinaï et du nord de l'Arabie ; les Romains en font Saraceni. Son origine reste débattue : un toponyme d'Arabie (Saraka), ou l'arabe charqiyyin, « les Orientaux », sont les hypothèses les plus citées. Isidore de Séville, au VIIe siècle, proposait une étymologie biblique — ils se diraient fils de Sara, alors qu'ils descendent d'Agar par Ismaël, d'où l'autre nom d'« Agarènes » —, explication savante sans valeur linguistique.
Avec les conquêtes arabes, le mot s'étend à tous les musulmans, Arabes, Turcs ou Kurdes. Les chansons de geste le fixent : les Sarrasins de la Chanson de Roland sont l'adversaire type. Aucun musulman ne s'est jamais désigné ainsi. Le mot survit en français dans le blé sarrasin, céréale sombre que l’on disait venue d’Orient, à la fin du Moyen Âge.
Nuances#
Trois précautions. D'abord, ces mots disent un point de vue, et chacun le sien : « Franc » est un nom donné par l'Orient, « Sarrasin » un nom donné par l'Occident, et aucun des deux camps ne s'y reconnaissait tout à fait. Ensuite, les chroniqueurs musulmans du temps — Ibn al-Athir, Ibn Chaddad, le biographe de Saladin — n'ont pas de mot pour « croisade » : ils parlent de l'invasion des Francs ; l'expression al-hurub al-salibiyya, « les guerres de la croix », n'apparaît qu'au XIXe siècle, par traduction d'historiens français (les conséquences des croisades y reviennent). Enfin, sur ce site, nous employons Sarrasins dans les citations d'époque et musulmans, Turcs ou Égyptiens ailleurs, pour dire exactement de qui l'on parle.
Ce qui demeure#
Le plus beau des trois mots est le premier. « Croisé » ne désigne ni un peuple ni une armée : il désigne un homme qui a fait un vœu et l'a rendu visible. Avant les batailles, avant les royaumes, il y a ce geste d'Adhémar à Clermont, un bout d’étoffe cousu sur une épaule, et la promesse de marcher jusqu'au tombeau du Christ. C'est ce que dit le mot, et c'est pourquoi il a traversé neuf siècles.
Pour approfondir#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les deux siècles entiers.
- Le concile de Clermont (1095) — le jour où l'on s'est « croisé » pour la première fois.
- Chronologie complète des croisades — les expéditions, leurs chefs et leurs dates en un tableau.
- Les 10 batailles décisives des croisades — où Francs et Sarrasins se sont affrontés.
- Qui étaient les croisés ? — chevaliers, sergents, clercs, pauvres et femmes : les hommes derrière le mot.
- Comment les musulmans appelaient-ils les croisés ? — les mêmes hommes, nommés par l'autre camp.
- Combien y a-t-il eu de croisades ? — comment un mot tardif a fini par recevoir des numéros.
- Quelle langue parlaient les croisés en Orient ? — le français d'Outremer, le latin et l'arabe des drogmans.
Sources
Sources anciennes. Ptolémée, Géographie, livres V-VI (les Sarakênoi) · Isidore de Séville, Étymologies, IX, 2 · Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum (vers 1100) · Baudri de Bourgueil et Robert le Moine, récits du concile de Clermont (la prise de croix d'Adhémar du Puy) · Robert de Clari, La Conquête de Constantinople (vers 1205) · Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I'tibar, trad. fr. Des enseignements de la vie (Imprimerie nationale, 1983). Ouvrages et références. Jean Flori, La Guerre sainte (Aubier, 2001), sur le vocabulaire de la croisade ; Christopher Tyerman, The Invention of the Crusades (Macmillan, 1998) ; Michael Markowski, « Crucesignatus: its origins and early usage », Journal of Medieval History, 10 (1984) ; CNRTL, étymologie de « croisade » ; CNRTL, étymologie de « sarrasin ».
Questions fréquentes#
Les croisés disaient-ils « croisade » ?
Non. Ils parlaient de pèlerinage, de voyage ou de « passage » vers Jérusalem, et se disaient « croisés », marqués de la croix. Le mot français « croisade » n'apparaît qu'au XVe siècle et ne s'impose qu'au XVIIe.
Pourquoi les croisés étaient-ils appelés Francs ?
Parce que Byzantins et musulmans appelaient Francs tous les chrétiens d'Occident, héritiers de l'empire de Charlemagne. Les chroniqueurs arabes disent al-Ifranj, les Grecs Phrankoi ; le nom a été accepté par les croisés eux-mêmes, Français, Normands, Allemands ou Italiens.
D'où vient le mot Sarrasin ?
Du grec Sarakênoi, nom que le géographe Ptolémée donne au IIe siècle à des nomades d'Arabie et du Sinaï. Le Moyen Âge l'étend à tous les musulmans. L'étymologie reste débattue ; celle d'Isidore de Séville, qui le rattachait à Sara, est une explication savante sans fondement.