Les 10 batailles décisives des croisades
Dorylée, Antioche, Hattin, Aïn Djalout : les dix batailles rangées qui ont fait puis défait l'Orient latin, de 1097 à 1260, et ce que chacune a changé.
Mis à jour le 10 octobre 2026

En bref
Combien : dix batailles rangées, de Dorylée (1er juillet 1097) à Aïn Djalout (3 septembre 1260). Bilan : cinq victoires franques (Dorylée, Antioche, Ascalon, Montgisard, Arsouf), trois défaites franques (Ager Sanguinis, Hattin, La Forbie), une journée indécise qui tourne au désastre (Mansourah) et une bataille gagnée sans eux, Aïn Djalout, qui pèsera pourtant sur leur sort. La plus décisive : Hattin, 4 juillet 1187 — une journée, et le royaume n'a plus d'armée. Le fil : les Francs gagnent tant qu'ils tiennent leur ordre de marche et leur infanterie ; ils perdent quand ils chargent trop tôt, marchent sans eau ou risquent tout d'un coup.
Les croisades se sont jouées surtout en sièges — Nicée, Antioche, Acre, Damiette —, mais une dizaine de batailles rangées ont suffi à décider de l'existence des États latins. Les voici dans l'ordre, avec ce que chacune a changé : quatre fondent l'Orient franc entre 1097 et 1099, deux le sauvent, quatre le condamnent. Pour le fil général, lisez le guide complet des croisades ; pour le calendrier, la chronologie complète ; pour les hommes qui commandent, les 20 personnages à connaître.
Un mot sur les chiffres. Les chroniqueurs médiévaux, latins comme arabes, comptent les armées adverses par dizaines ou centaines de milliers : ces nombres disent l'impression, pas l'effectif. Nous donnons ci-dessous les ordres de grandeur retenus par les historiens et signalons, quand il le faut, ce que les sources affirment et ce qu'elles ne prouvent pas. Les vingt-trois autres batailles rangées, de Civetot (1096) à Homs (1281), sont dans la liste complète des batailles des croisades.
Le tableau des dix batailles#
| Bataille | Date | Contexte | Vainqueur | Ce qu'elle change |
|---|---|---|---|---|
| Dorylée | 1er juillet 1097 | Première croisade, Anatolie | Croisés | Ouvre la route de la Syrie ; les Turcs cessent de barrer le passage |
| Antioche | 28 juin 1098 | Première croisade, Syrie du Nord | Croisés | Sauve l'armée encerclée ; la croisade repart vers Jérusalem |
| Ascalon | 12 août 1099 | Première croisade, Palestine | Croisés | Écarte la contre-attaque fatimide : la conquête tient |
| Ager Sanguinis | 28 juin 1119 | Principauté d'Antioche | Ilghazi d'Alep | Antioche perd son armée ; le roi de Jérusalem devient son protecteur |
| Montgisard | 25 novembre 1177 | Royaume de Jérusalem | Baudouin IV | Repousse la première grande invasion de Saladin |
| Hattin | 4 juillet 1187 | Royaume de Jérusalem | Saladin | Le royaume perd armée, roi et Vraie Croix ; Jérusalem tombe |
| Arsouf | 7 septembre 1191 | Troisième croisade | Richard Cœur de Lion | Rend la côte aux Francs et cent ans de survie au royaume |
| La Forbie | 17-18 octobre 1244 | Royaume de Jérusalem | Égypte et Khwarezmiens | Seconde Hattin : l'armée franque ne se reconstituera plus |
| Mansourah | 8 février 1250 | Septième croisade, Égypte | Indécise, puis mamelouke | Brise l'élan de saint Louis ; les mamelouks prennent le pouvoir |
| Aïn Djalout | 3 septembre 1260 | Mamelouks contre Mongols | Mamelouks | Donne la Syrie au Caire et ouvre le règne de Baybars |
Dorylée, 1er juillet 1097 : la première rencontre#
À Dorylée, en Anatolie, l'avant-garde de la première croisade — Bohémond, Tancrède, Robert de Normandie — est surprise à l'aube par les archers montés de Kilij Arslan, sultan de Roum, qui vient de perdre Nicée. Les Francs découvrent une guerre qu'ils ne connaissaient pas : un ennemi qui tourne, tire et ne reçoit pas la charge. Bohémond fait mettre pied à terre et former le camp autour des non-combattants ; on tient jusqu'à midi, quand la seconde colonne, conduite par Godefroy et Raymond de Saint-Gilles, arrive sur le flanc turc et que l'évêque Adhémar du Puy déborde par les collines. La leçon est apprise ce jour-là et servira deux siècles.
Antioche, 28 juin 1098 : la sortie des assiégés#
Maîtres d'Antioche depuis le 3 juin, les croisés y sont aussitôt assiégés par l'armée de secours de Kerbogha, atabeg de Mossoul. Affamés, réduits à quelques centaines de chevaux, ils trouvent le 14 juin, sous le pavement de Saint-Pierre, ce qu'ils tiennent pour la Sainte Lance, et leur cœur change. Le 28 juin, six corps sortent en ordre par la porte du Pont sous les yeux des Turcs, qui les laissent se déployer ; les émirs de Syrie, jaloux de Kerbogha, quittent le champ en pleine bataille. Les chroniqueurs voient des cavaliers blancs conduits par saint Georges descendre des montagnes. C'est la bataille qui rend la croisade possible.
Ascalon, 12 août 1099 : la victoire qui garde Jérusalem#
Un mois après la prise de la Ville sainte, le vizir fatimide al-Afdal débarque à Ascalon pour reprendre la Palestine. Godefroy de Bouillon et Raymond de Saint-Gilles marchent de nuit depuis Ramla avec dix à douze mille hommes et fondent à l'aube du 12 août sur le camp égyptien, deux à trois fois plus nombreux ; l'armée fatimide est bousculée avant d'être rangée et se débande vers la ville. La victoire scelle la conquête. Mais la brouille des princes empêche d'occuper la place : Ascalon restera égyptienne cinquante-quatre ans, épine plantée dans le flanc du royaume.
L'Ager Sanguinis, 28 juin 1119 : le champ du sang#
Vingt ans plus tard, la principauté d'Antioche apprend ce que coûte l'imprudence. Roger de Salerne campe dans le défilé de Sarmada, trop en avant, sans attendre les renforts du roi et du comte de Tripoli ; l'Artuqide Ilghazi, maître d'Alep, l'enveloppe à l'aube du 28 juin et détruit son armée presque entière — le prince tombe au pied de la croix qu'il avait fait porter devant lui. Les Latins appellent ce lieu l'Ager Sanguinis, le champ du sang. Antioche n'est pas prise, faute de suite donnée par les vainqueurs, mais elle ne se relèvera pas seule : désormais c'est le roi de Jérusalem qui gouverne la principauté du nord en temps de crise. C'est aussi l'année où quelques chevaliers se lient par vœu pour garder les routes : les Templiers.
Montgisard, 25 novembre 1177 : le roi lépreux bat Saladin#
Baudouin IV a seize ans et la lèpre. Saladin, maître de l'Égypte et de Damas, envahit le royaume par le sud pendant que l'armée franque est retenue au nord. Le roi sort d'Ascalon avec ce qu'il a — quelque trois cent soixante-quinze chevaliers selon Guillaume de Tyr, les quatre-vingts Templiers de Gaza, quelques milliers de fantassins —, longe la côte et surprend le 25 novembre, à Montgisard près de Ramla, une armée en marche et dispersée pour le pillage. La Vraie Croix est portée devant la ligne ; la charge emporte tout. Saladin regagne l'Égypte avec une poignée d'hommes. C'est la plus belle victoire du royaume, et elle repose sur une chose simple : frapper l'adversaire là où il ne se croyait pas menacé.
Hattin, 4 juillet 1187 : le désastre#
Dix ans après, tout se renverse. Le 3 juillet 1187, l'armée du royaume quitte les sources de Séphorie pour secourir Tibériade et marche un jour entier sans eau, harcelée par les archers montés ; le 4 au matin, encerclée sur le plateau des Cornes de Hattin, l'infanterie assoiffée refuse de redescendre et les chevaliers chargent sans appui. Le roi Guy de Lusignan est pris, la Vraie Croix perdue, la chevalerie du royaume anéantie. Acre tombe le 10 juillet, Jérusalem le 2 octobre. Aucune bataille des croisades n'a eu de conséquences comparables : le récit complet, Hattin, 4 juillet 1187.
Arsouf, 7 septembre 1191 : la leçon retenue#
Quatre ans plus tard, Richard Cœur de Lion refait la même marche côtière dans les mêmes conditions — et gagne. La flotte longe la colonne et la ravitaille en eau ; l'infanterie marche à l'extérieur pour protéger les chevaux ; nul ne charge sans le signal. Quand l'arrière-garde des Hospitaliers, excédée, part trop tôt, le roi généralise aussitôt la charge pour qu'elle ne soit pas isolée, puis la rappelle avant qu'elle ne se disperse — trois fois. L'armée de Saladin recule ; c'est sa première défaite en bataille rangée depuis Montgisard. Jaffa est réoccupée, la côte restera franque un siècle.
La Forbie, 17-18 octobre 1244 : la seconde Hattin#
Oubliée du grand public, La Forbie est pourtant la défaite dont le royaume ne se relèvera jamais. Après le sac de Jérusalem par les Khwarezmiens en août 1244, les Francs s'allient aux princes de Damas et de Homs et affrontent, au nord-est de Gaza, l'armée égyptienne du sultan as-Salih Ayyoub renforcée de ces mêmes Khwarezmiens. Les alliés damascènes cèdent les premiers ; les Francs, restés seuls, sont anéantis : plus de cinq mille morts, huit cents prisonniers dont le connétable Gautier de Brienne et le maître de l'Hôpital Guillaume de Châteauneuf. Le Temple y perd trois cent douze frères sur trois cent quarante-huit, l'Hôpital presque autant. C'est la nouvelle de ce désastre qui décide saint Louis à prendre la croix.
Mansourah, 8 février 1250 : la charge de trop#
En Égypte, l'armée de la septième croisade franchit le Bahr al-Sighir par un gué et surprend le camp égyptien. Robert d'Artois, frère du roi, poursuit à bride abattue dans les rues de Mansourah malgré l'avis du maître du Temple ; les mamelouks, conduits par Baybars, referment les ruelles derrière lui : le comte d'Artois, Guillaume Longue-Épée et près de trois cents Templiers y meurent. Saint Louis, passé à son tour, tient le champ toute la journée à force de charges — la bataille reste indécise —, mais l'armée ne s'en relève pas : bloquée sur le Nil, affamée et rongée par le scorbut, elle capitule en retraite le 6 avril à Fariskur, et le roi est fait prisonnier. Deux mois plus tard, les mamelouks assassinent leur sultan et prennent le pouvoir en Égypte.
Aïn Djalout, 3 septembre 1260 : la bataille qui scelle le sort des Francs#
Les croisés n'y sont pas, et pourtant tout s'y joue. Après la prise de Bagdad et d'Alep, les Mongols semblent devoir emporter la Syrie ; Hulagu rappelé vers l'est, son lieutenant Kitbuga reste avec une armée réduite. Le sultan mamelouk Qutuz marche à sa rencontre ; les barons d'Acre, qui ont refusé l'alliance mongole, laissent passer l'armée égyptienne et la ravitaillent. Le 3 septembre 1260, dans la plaine de Jezréel, Aïn Djalout — la « source de Goliath » — voit Baybars attirer les Mongols par une fausse retraite ; Kitbuga est pris et exécuté. Qutuz est assassiné sur le chemin du retour, et Baybars devient sultan. Les Francs avaient choisi le moindre péril ; ils venaient de donner trente ans de sursis à leurs villes et un maître à leur ennemi, comme le raconte la fin des États latins.
Ce qui demeure#
Dix batailles, cinq gagnées par les Francs — le nom que l'Orient donnait à tous les Latins (d'où viennent les mots Francs et Sarrasins) : l'image d'une chevalerie occidentale écrasée par un Orient supérieur ne résiste pas au tableau. Ce que les Francs n'avaient pas, c'était le nombre et le temps. Une armée musulmane détruite se refait en une saison ; une armée franque détruite met une génération — quand elle se refait. Hattin et La Forbie le disent mieux qu'un raisonnement : c'est l'attrition, non la tactique, qui a eu raison de l'Orient latin, comme le rappelle pourquoi les croisades ont-elles échoué ?
Ce qui demeure, ensuite, c'est une discipline. L'ordre de marche d'Arsouf — les fantassins hérissés de flèches qui ne rompent pas, les chevaliers qui attendent la trompette — est l'une des plus belles choses qu'ait produites la chevalerie chrétienne, et l'adversaire l'a dit avant nous : Baha ad-Din, qui écrit du camp vaincu, s'émerveille de l'endurance de ces hommes. Ce qui demeure enfin, ce sont des courages que la défaite n'a pas effacés : Roger de Salerne tombant au pied de sa croix, les trois cents Templiers de Mansourah entrés dans les ruelles pour ne pas laisser seul le frère du roi, l'évêque d'Acre mort à Hattin en portant la Vraie Croix. Le champ se perd, le témoignage reste.
Sources
Chroniqueurs. Gesta Francorum, IX-XXXIX, et Raymond d'Aguilers, Liber, pour Dorylée, Antioche et Ascalon ; Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 11-31 · Gautier le Chancelier, Bella Antiochena, pour l'Ager Sanguinis ; Guillaume de Tyr, Chronicon, XXI, 22-23, pour Montgisard ; Chronique d'Ernoul et la Continuation de Guillaume de Tyr (« Eracles »), XXIII, pour Hattin ; Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte, v. 6035-6890, et l'Itinerarium peregrinorum, IV, 17-20, pour Arsouf ; Matthieu Paris, Chronica majora, et les lettres des ordres militaires pour La Forbie ; Jean de Joinville, Vie de saint Louis, § 210-260, pour Mansourah. Côté musulman : Ibn al-Athir, Al-Kamil fi-l-ta'rikh ; Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin, ch. 118-120 ; al-Maqrizi pour Aïn Djalout. Ouvrages de référence. R. C. Smail, Crusading Warfare 1097-1193 (Cambridge, 1956) ; Christopher Marshall, Warfare in the Latin East 1192-1291 (1992) ; John France, Victory in the East (1994) ; Benjamin Z. Kedar (dir.), The Horns of Hattin (1992) ; Reuven Amitai-Preiss, Mongols and Mamluks (1995) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).
Questions fréquentes#
Quelle est la bataille la plus importante des croisades ?
Hattin, le 4 juillet 1187. En une journée, le royaume de Jérusalem perd son armée, son roi et la Vraie Croix ; Jérusalem tombe trois mois plus tard. Aucune autre bataille n'a changé la carte de l'Orient latin aussi radicalement.
Les croisés ont-ils gagné leurs batailles ?
Plus souvent qu'on ne le croit : sur ces dix batailles rangées, les Francs en gagnent quatre nettement (Dorylée, Antioche, Ascalon, Arsouf), plus Montgisard contre un adversaire six fois supérieur. Ils ont perdu la Terre sainte par attrition, par manque d'hommes et par les sièges, pas par infériorité tactique.
Pourquoi la bataille d'Aïn Djalout compte-t-elle dans l'histoire des croisades ?
Parce que la victoire mamelouke sur les Mongols, le 3 septembre 1260, donne au Caire la maîtrise de la Syrie et ouvre le règne de Baybars, qui démantèlera les États latins place par place jusqu'en 1291.
Comment les Francs se battaient-ils face aux archers montés turcs ?
En colonne serrée : les fantassins et les arbalétriers marchaient à l'extérieur pour protéger les chevaux des flèches, et la cavalerie ne chargeait qu'au signal, quand l'ennemi était au contact. Arsouf montre le procédé appliqué à la perfection ; Hattin, ce qu'il en coûte de le rompre.