La fin des États latins (1260-1291) : le récit complet

D'Aïn Djalout (1260) à la chute d'Acre (18 mai 1291) : comment les sultans mamelouks Baybars et Qalawun ont démantelé l'Orient latin en trente ans.

Romain Croisade 25 min

Mis à jour le 28 septembre 2026

Une longue file de chevaliers, de moines et de femmes portant des coffres et des reliquaires descend d'une ville portuaire en ruine vers des galères à quai, tandis que la fumée monte des tours éventrées derrière eux

En bref

Quand : trente et un ans, d'Aïn Djalout (3 septembre 1260) à la chute d'Acre (18 mai 1291), avec un dernier épilogue à Ruad en septembre 1302. Où : toute la côte syro-palestinienne — Césarée, Haïfa, Arsouf, Safed, Jaffa, Beaufort, Antioche, le Krak des Chevaliers, Marqab, Lattaquié, Tripoli, Acre, Tyr, Sidon, Beyrouth, Tortose, Château-Pèlerin. Qui : côté musulman, les sultans mamelouks Baybars (1260-1277), Qalawun (1279-1290) et al-Ashraf Khalil (1290-1293) ; côté franc, les derniers rois de Jérusalem-Chypre, Hugues III et Henri II de Lusignan, les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital — Guillaume de Beaujeu et Jean de Villiers —, les communes italiennes et quelques centaines de chevaliers d'Occident. Forces : des armées mameloukes de plusieurs dizaines de milliers d'hommes avec un train de siège d'État face à des garnisons de quelques centaines de frères et de sergents. Issue : disparition totale de la présence latine continentale en Terre sainte ; repli sur Chypre, puis sur Rhodes et la Prusse ; deux siècles de projets de reconquête qui n'aboutiront pas.

La fin des États latins n'est pas un effondrement soudain : c'est un démantèlement méthodique, place par place, conduit en trente ans par trois sultans d'Égypte. Entre la victoire mamelouke d'Aïn Djalout, en septembre 1260, qui donne au Caire la maîtrise de la Syrie, et la chute d'Acre, le 18 mai 1291, l'Orient franc perd successivement ses ports, ses châteaux, sa principauté d'Antioche, son comté de Tripoli et enfin sa capitale — sans qu'aucune croisade générale ne vienne à son secours. Cet article est le pilier de la catégorie : il raconte dans l'ordre les étapes de cette fin, dit qui l'a voulue et pourquoi elle n'a pas été empêchée, et cherche ce qui, de deux siècles de présence chrétienne en Terre sainte, est resté debout. Le cadre général se lit dans notre guide complet des croisades ; la naissance de ce qui va mourir ici, dans le royaume de Jérusalem et la prise de Jérusalem en 1099.

Pourquoi tout s'écroule-t-il après 1260 ?#

Au milieu du XIIIe siècle, l'Orient latin n'est plus le royaume de Godefroy ni même celui de Baudouin IV. Jérusalem est perdue depuis Hattin sauf une parenthèse de quinze ans, et définitivement depuis 1244, quand les Khwarezmiens l'ont emportée ; il ne reste qu'un chapelet de villes côtières entre Antioche et Ascalon, une capitale, Acre, et une trentaine de châteaux tenus par les ordres. Le royaume est riche — le commerce de transit avec Damas et l'Égypte fait vivre Acre — mais il n'a plus d'assise territoriale : ni blé, ni chevaux, ni hommes en nombre. Il ne survit que par trois choses : ses murailles, la division de ses adversaires, et les secours d'Occident.

Les trois lui manquent à la fois après 1260. Les murailles restent, mais l'artillerie de siège mamelouke, avec ses mangonneaux à contrepoids et ses corps de mineurs permanents, en vient à bout partout. La division musulmane cesse : les Mongols ont balayé les principautés ayyoubides de Syrie en 1259-1260, et les Mamelouks ramassent l'héritage — pour la première fois depuis Saladin, l'Égypte et la Syrie obéissent à un seul maître, et ce maître est un soldat de métier. Quant aux secours d'Occident, ils se réduisent à des expéditions de quelques centaines d'hommes, tandis que les Francs d'Orient se déchirent : la guerre de Saint-Sabas (1256-1270) met Venise et Gênes aux prises dans les rues mêmes d'Acre, et la couronne est disputée entre les Lusignan de Chypre et Charles d'Anjou, qui achète en 1277 les droits de Marie d'Antioche. La septième croisade de Saint Louis avait échoué en Égypte ; la huitième mourra devant Tunis. Les Francs d'Orient entrent dans leur dernier quart de siècle sans armée de campagne et sans arbitre.

Aïn Djalout (3 septembre 1260) : les Mamelouks arrêtent les Mongols#

La bataille d'Aïn Djalout est l'événement qui commande tout le reste. En 1258, les Mongols de Houlagou ont détruit Bagdad et le califat abbasside ; en 1260, ils prennent Alep et Damas. La chrétienté d'Orient y a vu, un moment, le salut : le prince d'Antioche Bohémond VI et le roi arménien Héthoum Ier se rangent aux côtés des Mongols et entrent avec eux dans Damas. Les barons d'Acre, plus prudents, refusent l'alliance ; lorsque le sultan mamelouk Qutuz marche vers le nord contre le corps mongol resté en Syrie, ils lui accordent le passage et le ravitaillement le long de la côte, sans se joindre à lui. Le 3 septembre 1260, dans la plaine de Jezréel, à la source de Goliath — Ayn Jalut —, l'armée égyptienne écrase les Mongols de Kitbuqa, qui est pris et exécuté.

Les Francs d'Acre avaient cru neutraliser un danger ; ils venaient d'en installer un autre à leur porte. Quelques semaines plus tard, sur le chemin du retour, Qutuz est assassiné par ses propres émirs : le principal conjuré, un officier turc nommé Baybars, ceint le sultanat le 24 octobre 1260. Pour la première fois depuis soixante-dix ans, un seul homme tient Le Caire, Damas et Alep — et il n'a plus rien à craindre sur ses arrières.

Les Mamelouks : d'où vient le pouvoir qui va tout emporter#

Les Mamelouks sont des esclaves-soldats. Achetés enfants dans les steppes kiptchak ou le Caucase, convertis à l'islam, élevés dans les casernes du Caire, instruits à l'arc à cheval et à la discipline, ils formaient la garde des derniers sultans ayyoubides. C'est ce corps — les Bahrites, casernés dans l'île de Rawda sur le Nil — qui a brisé l'armée de Saint Louis à Mansourah en 1250, avant de renverser ses maîtres et de prendre le pouvoir pour lui-même. Le système est brutal et remarquablement efficace : l'armée se recrute par achat et non par naissance, le mérite militaire y décide de tout, et le sultan est simplement le meilleur soldat de sa génération — ce qui explique les assassinats de palais autant que la qualité des chefs.

Contre des États latins vieillissants, cette machine a trois avantages décisifs : un budget d'État égyptien, un corps de siège permanent — charpentiers, mineurs, fondeurs, mangonneaux démontables transportés à dos de chameau — et une doctrine religieuse de guerre sainte que Baybars remet au centre du gouvernement. Il faut le dire sans détour : les Mamelouks ont été de grands soldats et de grands bâtisseurs, et leurs mosquées du Caire tiennent encore debout. C'est contre le meilleur adversaire de son histoire que l'Orient franc a fini.

Baybars, le sultan qui démonte le royaume#

Baybars al-Bunduqdari règne dix-sept ans (1260-1277) et ne cesse pas un été de faire la guerre. Sa méthode ne varie pas : ne jamais livrer de bataille rangée contre les Francs, qu'il sait dangereux en charge ; prendre les places une à une, en isolant chacune ; frapper l'été, quand les renforts d'Occident ne sont pas encore débarqués ; accorder des trêves partielles pour désunir ses adversaires, et ne les rompre que le jour où il est prêt. Il joue des rivalités entre Temple, Hôpital et communes italiennes comme d'un instrument, et n'hésite pas devant la terreur calculée : à Antioche comme à Safed, l'exemple fait tomber les places suivantes sans combat.

C'est aussi un souverain : il réorganise l'armée, rétablit un calife abbasside d'ombre au Caire pour légitimer son pouvoir, installe un service de courriers à relais entre l'Égypte et la Syrie, restaure les mosquées et les routes de pèlerinage. Les chroniqueurs francs le détestent et le craignent ; Ibn Abd al-Zahir, son secrétaire et biographe, en fait le modèle du prince combattant de la foi. Il meurt à Damas le 1er juillet 1277, ayant réduit les États latins à quelques ports.

La stratégie mamelouke : détruire les ports#

La stratégie mamelouke mérite qu'on s'y arrête, car elle explique pourquoi aucun retour ne fut possible. Là où Saladin, après Hattin, avait conservé les villes prises — si bien que Richard Cœur de Lion put les reprendre pendant la troisième croisade —, Baybars et ses successeurs rasent systématiquement. Les remparts sont abattus, les ports comblés, les quais brisés, les populations déportées vers l'intérieur : Césarée, Arsouf, Jaffa, Antioche, plus tard Tripoli et Acre elle-même sont réduites à l'état de ruines inutilisables.

Le calcul est limpide : les Francs ne peuvent revenir que par la mer, et une flotte sans port à prendre ne peut rien. La côte de Syrie est transformée en glacis volontairement désert. Les châteaux de l'intérieur, en revanche — le Krak, Safed, Marqab —, sont réparés et garnis, car ils servent désormais au vainqueur. Quand les projets de croisade fleuriront en Occident après 1291, chez Pierre Dubois ou Marino Sanudo, tous buteront sur la même difficulté : il n'y a plus une seule tête de pont sur laquelle débarquer.

La campagne de 1265 : Césarée, Haïfa, Arsouf#

La campagne de Baybars de 1265 ouvre la série des pertes irréparables. En février, le sultan paraît sans prévenir devant Césarée, la ville que Saint Louis avait fortifiée à grands frais dix-sept ans plus tôt : la ville est emportée d'assaut à la fin février, la citadelle capitule le 5 mars, et tout est abattu jusqu'aux fondations. Haïfa tombe quelques jours après, abandonnée par ses habitants qui gagnent la mer. Baybars marche alors sur Arsouf, tenue par les Hospitaliers — ce même Arsouf où Richard avait battu Saladin en 1191. Le siège dure quarante jours ; les mines emportent les murailles ; la garnison, réduite de moitié, obtient à la fin d'avril la vie sauve contre la reddition, et se retrouve pourtant emmenée en captivité au Caire.

Trois places en trois mois, et une leçon que les Francs retiendront mal : la parole du sultan vaut ce que vaut son intérêt. Le récit de la bataille de 1191, qui avait fait d'Arsouf un nom glorieux, se lit dans notre article Arsouf, 7 septembre 1191.

Safed (1266) : la parole donnée et le massacre#

La chute de Safed en 1266 est la plus sombre de ces années. Safed, en haute Galilée, est la plus forte place des Templiers : une forteresse reconstruite à grands frais après 1240, avec une garnison de frères et de plusieurs centaines de sergents et de turcoples — ces auxiliaires indigènes montés, chrétiens d'Orient pour la plupart. Baybars l'investit le 13 juin 1266, essaie l'assaut, les mines, puis l'arme qui décide : il fait proclamer que les Syriens de la garnison auront la vie sauve s'ils sortent, divisant ainsi les défenseurs des turcoples. Le château se rend le 23 juillet contre promesse de libre sortie.

La promesse n'est pas tenue. Les Templiers et les hommes qui refusent d'abjurer sont conduits sur la colline voisine et décapités ; les sources franques parlent de près de deux mille morts, les sources arabes en font un acte de justice contre des rebelles. Le message porte : dans les mois suivants, plusieurs petites places se rendent d'avance ou sont abandonnées. Toron, Ramla, la région de Tibériade passent au sultan. Les Templiers, eux, n'oublieront pas ce que vaut une capitulation négociée — ce qui pèsera lourd, vingt-cinq ans plus tard, sur la brèche d'Acre.

Antioche (18 mai 1268) : la fin de la principauté#

La chute d'Antioche en 1268 met fin au plus ancien des États latins, fondé par Bohémond de Tarente en 1098 pendant la première croisade. Baybars veut punir Bohémond VI de son alliance mongole. Après avoir pris Jaffa en mars et le château de Beaufort en avril, il paraît devant Antioche à la mi-mai. La ville a des murailles immenses — celles de Justinien, quatre lieues de tours sur la montagne — et pas assez d'hommes pour les tenir : le prince est à Tripoli, le connétable Simon Mansel est capturé lors d'une sortie. L'assaut réussit le 18 mai 1268 par les hauteurs du mont Silpius.

Ce qui suit est un désastre sans mesure. Les portes fermées par les vainqueurs pour empêcher la fuite, la population entière — peut-être quarante mille personnes, chrétiens grecs, arméniens et syriaques compris — est tuée ou vendue en esclavage ; Baybars fit dresser, dit-on, le compte des captifs par un notaire. Une lettre célèbre, que la tradition lui attribue, décrit à Bohémond VI absent le sac de sa propre ville, les églises brûlées, les tombes de ses ancêtres ouvertes. Antioche, patriarcat des origines, ville de saint Pierre, ne se relèvera jamais : de métropole elle devient bourgade. La principauté disparaît avec elle.

Le Krak des Chevaliers (8 avril 1271) : le dernier grand château#

La chute du Krak des Chevaliers en 1271 est la fin d'un symbole. Le Krak, en Syrie, est la plus puissante forteresse des Hospitaliers, réputée imprenable, taillée pour une garnison de deux mille hommes ; elle n'en compte plus qu'une poignée de frères et des paysans réfugiés. Baybars l'investit le 3 mars 1271 ; ses mangonneaux battent le front sud, les mineurs font tomber une tour du mur extérieur à la fin mars, et les défenseurs se replient dans le réduit central. Le 8 avril, ils capitulent — selon les chroniqueurs, sur présentation d'une lettre du maître de l'Hôpital à Tripoli leur ordonnant de se rendre ; la lettre était sans doute fabriquée. Cette fois le sauf-conduit est respecté : les survivants gagnent Tripoli.

Dans les mois qui suivent tombent Akkar, puis Montfort-Starkenberg, la maison-mère des Teutoniques en Terre sainte, le 12 juin 1271. Baybars paraît ensuite devant Tripoli, et n'insiste pas. Le Krak, lui, reste debout : réparé par le sultan, il n'a jamais été détruit — c'est pourquoi on peut encore le parcourir aujourd'hui, comme le raconte notre article Le Krak des Chevaliers.

La trêve de 1272 : dix ans de répit#

La trêve de 1272 vient d'un secours minuscule et d'un renoncement. À l'été 1271, le prince Édouard d'Angleterre, futur Édouard Ier, débarque à Acre avec un millier d'hommes : c'est tout ce qui reste de la huitième croisade, détournée sur Tunis, où Saint Louis est mort. Édouard fait ce qu'il peut — deux raids en Galilée, une ambassade auprès de l'il-khan mongol Abaqa, qui envoie une diversion en Syrie du nord — et comprend vite qu'avec mille hommes on ne reprend rien. Il pousse les barons à traiter : le 22 mai 1272, à Césarée, Hugues III de Chypre et Baybars signent une trêve de dix ans, dix mois et dix jours.

Édouard manque d'être assassiné en juin par un envoyé déguisé en messager — la blessure, soignée à grand-peine, donnera naissance à la légende de sa femme Aliénor suçant le poison — et rentre en Angleterre, où la mort de son père fait de lui un roi. Il n'oubliera jamais la Terre sainte et promettra vingt ans encore d'y revenir. La trêve, elle, tient : elle donne aux Francs les dernières années de paix qu'ils auront. Le concile de Lyon, en 1274, réuni par Grégoire X — ce pape qui avait été élu alors qu'il était pèlerin à Acre — vote une dîme de six ans pour la croisade et discute de l'alliance mongole. Rien n'en sortira.

Qalawun et le siège de Marqab (1285)#

À la mort de Baybars, en 1277, les Francs reprennent souffle : deux sultans se succèdent en deux ans. Puis Qalawun, un autre officier mamelouk, prend le pouvoir en 1279 et reprend l'ouvrage. Il a d'abord les Mongols à traiter : il les bat à Homs le 29 octobre 1281, et signe alors avec Acre une trêve de dix ans en 1283 — non par bienveillance, mais pour n'avoir qu'un front. Sa méthode diffère de celle de Baybars : moins de terreur, plus de droit ; il excelle à trouver dans chaque traité la clause qui lui permettra de le rompre sans se parjurer.

Le siège de Marqab de 1285 en est l'exemple. Marqab — Margat —, énorme château hospitalier de basalte noir dominant la mer au nord de Tortose, était couvert par une trêve ; Qalawun invoque les raids de sa garnison pour l'attaquer. Le siège commence le 17 avril 1285 ; les mineurs égyptiens creusent sous la grande tour sud, et quand l'explosion du soutènement la fait s'affaisser, les Hospitaliers comprennent que la place est perdue. Ils capitulent le 23 mai, et Qalawun, cette fois, respecte les termes : les frères sortent en armes, enseignes déployées, et gagnent Tripoli. Lattaquié suit en 1287, emportée après un tremblement de terre. Il ne reste plus au nord que Tripoli.

Tripoli (26 avril 1289) : la chute du dernier comté#

La chute de Tripoli en 1289 efface le deuxième des quatre États latins. Le comté, fondé par Raymond de Saint-Gilles en 1109, est alors en pleine crise : à la mort de Bohémond VII en 1287, la succession oppose sa sœur Lucie, venue d'Italie, aux communes de la ville et aux Génois, qui songent à faire de Tripoli une république marchande. Les Vénitiens, inquiets de voir Gênes s'installer là, avertissent Le Caire. Qalawun, à qui l'on offre ainsi le prétexte et le renseignement, met le siège en mars 1289 avec un immense train d'artillerie.

La ville, bâtie sur une presqu'île, tombe le 26 avril 1289. Le sac est terrible : les hommes tués, les femmes et les enfants vendus, ceux qui fuient à la nage vers l'île Saint-Thomas rattrapés et massacrés — les témoins disent la mer rouge et l'île jonchée. Les Templiers et les Hospitaliers, arrivés trop tard ou repartis trop tôt, n'ont pu sauver que quelques centaines de personnes par mer. Comme ailleurs, la ville est rasée et son port rendu inutilisable ; une Tripoli nouvelle sera bâtie à l'intérieur des terres, autour du château Saint-Gilles. Il ne reste plus aux Francs qu'Acre et une ligne de ports sans arrière-pays.

L'émeute d'Acre (1290) : l'étincelle#

L'émeute d'Acre de 1290 est le dernier maillon, et le plus amer. Le pape Nicolas IV, alerté par la chute de Tripoli, a prêché le secours ; ce qui arrive à Acre à l'été 1290 n'est pas une armée mais un contingent de paysans et de gens des villes d'Italie du Nord, mal encadrés, sans solde et sans emploi. En août, dans une ville où la trêve permettait aux marchands musulmans de vendre leurs grains au marché, ces croisés se jettent sur eux et en massacrent un grand nombre — avec, disent les chroniqueurs, des chrétiens orientaux barbus pris pour des Sarrasins.

Qalawun exige qu'on lui livre les coupables. La haute cour d'Acre refuse : on ne livre pas des croisés à un sultan ; on propose des indemnités, on offre de juger sur place, on envoie des ambassades. Le sultan obtient des docteurs du Caire la déclaration que la trêve est rompue de fait, et rassemble l'armée d'Égypte. Il meurt en route le 10 novembre 1290, après avoir fait jurer à son fils de finir l'affaire. Le chroniqueur franc connu sous le nom de Templier de Tyr, qui était là, raconte tout cela en homme qui a vu sa ville condamnée par une rixe de marché.

Le siège d'Acre (avril-mai 1291) : la dernière bataille#

Le siège d'Acre de 1291 est la fin. Al-Ashraf Khalil, fils de Qalawun, paraît devant la ville le 5 avril 1291 avec l'armée d'Égypte et de Syrie et près d'une centaine d'engins de siège, dont deux mangonneaux géants surnommés « le Victorieux » et « le Furieux ». La ville, protégée par une double enceinte et douze tours, tient à peu près quinze mille habitants et peut-être quinze cents combattants de métier : les frères du Temple, de l'Hôpital et de l'ordre Teutonique, les compagnies d'Otton de Grandson et de Jean de Grailly, la garnison de France, les Pisans et les Vénitiens. Henri II de Chypre, jeune roi de Jérusalem et de Chypre, arrive le 4 mai avec une centaine de chevaliers et deux mille hommes : c'est tout ce que la chrétienté enverra.

Les mines font leur travail pendant six semaines. Une sortie de nuit du Temple, à la mi-avril, échoue dans les cordages des tentes. Les tours du Roi et la tour Maudite, au saillant de l'enceinte, s'affaissent l'une après l'autre. Au matin du 18 mai, l'assaut général est donné sur tout le front. Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple, accourt du quartier templier sans avoir eu le temps de lacer son armure ; il est frappé d'un carreau sous l'aisselle, à la porte Saint-Antoine, et meurt dans la journée — le Templier de Tyr rapporte qu'à ceux qui lui reprochaient de quitter le combat, il répondit qu'il n'avait pas fui, qu'il était mort, et montra la plaie. Mathieu de Clermont, maréchal de l'Hôpital, tombe en chargeant dans les rues ; le maître Jean de Villiers, blessé, est embarqué de force. Henri II, reconnaissant la partie perdue, réembarque dans la journée, emmenant ce qu'il peut de monde : on le lui reprochera toute sa vie. Les galères sauvent quelques milliers de personnes ; sur les quais, les dames et les enfants qui n'ont pas de place sont pris. Le Temple d'Acre, forteresse en bord de mer, tient dix jours encore sous le maréchal Pierre de Sevrey ; le 28 mai, les mines le font s'écrouler sur les assiégés et sur les assaillants ensemble.

Le récit détaillé du siège, heure par heure, se lit dans notre article La chute d'Acre, 1291.

Après Acre : l'évacuation de la côte#

L'évacuation qui suit Acre prend trois mois et ne coûte presque pas de sang, parce qu'il n'y a plus personne pour se battre. Tyr, la ville que Saladin n'avait pas prise, celle qui avait sauvé le royaume en 1187, est abandonnée sans combat par son bailli dès le 19 mai. Sidon, où les Templiers s'étaient repliés dans le château de la Mer, est évacuée le 14 juillet ; Beyrouth ouvre ses portes le 21 juillet ; Tortose est abandonnée le 3 août, et Château-Pèlerin — Atlit —, la grande forteresse templière bâtie en 1218 sur son promontoire, la dernière possession franque du continent, est évacuée le 14 août 1291. Ses murs n'ont jamais été forcés : ses derniers défenseurs sont partis en bon ordre, par mer, parce qu'il n'y avait plus de royaume derrière eux.

Partout le sultan fait la même chose : abattre les remparts, combler les ports, disperser les habitants. Les réfugiés s'entassent à Chypre, où le royaume de Jérusalem survit comme un titre et une chancellerie ; certains passent en Arménie de Cilicie, en Occident, dans les Pouilles. Les ordres militaires emportent leurs archives, leurs trésors et leurs reliques : c'est à ce transfert que l'on doit la conservation d'une partie de ce que nous savons d'eux. Les Hospitaliers, après quelques années à Limassol, prendront Rhodes en 1310 et y tiendront deux siècles ; les Teutoniques achèveront de basculer vers la Prusse ; les Templiers, dont la raison d'être était la garde des chemins de Terre sainte, n'auront plus de chemin à garder.

Ruad (1302-1303) : le dernier bastion templier#

Ruad — Arwad, l'îlot situé à trois kilomètres au large de Tortose — est l'épilogue, et il mérite qu'on le raconte, car on l'oublie toujours. En 1299-1300, l'il-khan mongol Ghazan bat les Mamelouks à Homs et occupe brièvement Damas ; l'Occident s'enflamme sur la rumeur que Jérusalem est reprise et qu'on va la rendre au pape. Les ordres et le roi de Chypre tentent de se placer sur la côte pour la jonction : une flotte chrétienne occupe Ruad en 1300, et les Templiers du grand maître Jacques de Molay y installent une garnison permanente, avec l'accord du pape Clément V qui leur concède l'île — la seule tête de pont chrétienne devant la Terre sainte.

Les Mongols ne reviennent pas. En septembre 1302 — 1303 selon d'autres sources —, une flotte égyptienne débarque sur l'île et assiège la garnison : cent vingt chevaliers du Temple sous le maréchal de l'ordre Barthélemy de Quincy, quatre cents sergents et cinq cents archers syriens. Hugues de Dampierre négocie une reddition pour le 26 septembre ; les termes ne sont pas tenus, et lorsque les frères commencent à sortir, la mêlée s'engage : Barthélemy de Quincy est tué, les archers syriens massacrés, et une quarantaine de Templiers emmenés captifs au Caire, où ils mourront de faim après des années de mauvais traitements. Cinq ans plus tard, le 13 octobre 1307, les Templiers de France sont arrêtés : l'ordre qui n'avait plus rien à défendre n'avait plus rien à répondre à ceux qui lui demandaient à quoi il servait.

Pourquoi l'Occident n'a-t-il pas secouru Acre ?#

Le secours de l'Occident est la question qui hante toute cette histoire, et il n'y a pas de réponse simple. Ce n'est pas l'indifférence : entre 1274 et 1291, les papes n'ont cessé de prêcher, les dîmes ont été votées et levées, les projets écrits ; Édouard Ier a fait vœu de repartir, les rois d'Aragon et de Sicile ont promis. C'est que chaque fois, l'Occident avait une guerre plus proche.

Les Vêpres siciliennes de 1282 en sont la cause principale : en dressant l'Aragon contre Charles d'Anjou, elles ont mis aux prises, vingt ans durant, la papauté, la France, l'Aragon et Naples — et la croisade prêchée par le pape Martin IV a été prêchée non contre les Mamelouks mais contre les Aragonais. Ajoutez la rivalité de Venise et de Gênes, qui se faisaient la guerre pour le commerce du Levant et dont les traités avec Le Caire valaient mieux, commercialement, qu'une reconquête ; les querelles de succession du royaume de Jérusalem ; l'épuisement financier consécutif aux croisades de Saint Louis ; et cette vérité d'administration que la Terre sainte coûtait désormais plus cher qu'elle ne rapportait à quiconque, sauf à Dieu.

Il faut ajouter une raison plus profonde, que les contemporains ont dite eux-mêmes : à force d'appeler croisade toutes les guerres du pape — contre les Hohenstaufen, contre les Aragonais, contre les hérétiques —, on avait usé le mot. Les traités de croisade écrits après 1291, celui de Pierre Dubois, celui du Vénitien Marino Sanudo, sont lucides et minutieux : blocus économique de l'Égypte, flotte permanente, ordre unique. Ils n'ont jamais trouvé de prince pour les exécuter. Le tort n'est pas à ceux qui sont morts sur les murs d'Acre ; il est à ceux qui, en Europe, avaient autre chose à faire.

Ce qui demeure#

Il demeure d'abord des pierres. Le Krak des Chevaliers, qui n'a pas été détruit parce qu'il servait encore, et qui est resté, dans son silence, la plus belle chose que la chevalerie chrétienne ait bâtie. Château-Pèlerin sur son cap, dont les murs n'ont jamais été forcés. La crypte de Saint-Jean d'Acre, les salles des Hospitaliers, les rues souterraines que la ville ottomane a recouvertes et que l'on visite aujourd'hui, intactes sous les maisons. Marqab, noir sur sa montagne. Tyr et Sidon, où l'on marche encore sur les dalles des Francs.

Il demeure des hommes. Guillaume de Beaujeu, qui savait depuis des années que sa ville tomberait, qui avait prévenu et qu'on avait accusé de complaisance envers le sultan, et qui est mort sur la brèche sans avoir eu le temps de s'armer. Mathieu de Clermont, qui chargea dans une rue perdue. Pierre de Sevrey et ses frères, écrasés sous leur propre tour. Les archers syriens de Ruad, chrétiens d'Orient massacrés pour être restés fidèles à des seigneurs venus de si loin. Aucun d'eux n'a gagné ; aucun d'eux n'a fui. C'est une chose que l'on peut apprendre d'une défaite et qu'une victoire n'apprend pas : la fidélité ne se mesure pas au succès.

Il demeure enfin une continuité. Les Hospitaliers ont emporté leur hôpital à Chypre, puis à Rhodes, puis à Malte, et soignent toujours ; la garde des Lieux saints est passée, en 1342, aux frères mineurs de la Custodie de Terre sainte, qui la tiennent encore, et le Saint-Sépulcre n'a jamais cessé, depuis, d'être desservi par des chrétiens. Les croisés n'ont pas gardé le tombeau par les armes ; ils ont tenu deux siècles, et pendant ces deux siècles la route du pèlerinage est restée ouverte, et après eux d'autres ont continué autrement. On peut dire que les États latins ont échoué ; on ne peut pas dire qu'ils n'ont servi à rien. Ils ont fait ce que fait une sentinelle : tenir le temps qu'il faut, et passer la garde.

Pour aller plus loin#

Sources

Chroniqueurs. Le Templier de Tyr, continuation de la Chronique de Terre sainte dite des Gestes des Chiprois — témoin oculaire du siège d'Acre en 1291, source principale pour les derniers jours du royaume ; L'Estoire de Eracles empereur, continuations françaises de Guillaume de Tyr, pour les années 1260-1277 ; Ibn Abd al-Zahir, Al-Rawd al-Zahir, biographie officielle de Baybars, et son Tashrif al-ayyam pour Qalawun ; Abu al-Fida, Abrégé de l'histoire du genre humain, qui assista au siège d'Acre dans l'armée d'al-Ashraf Khalil ; Ibn al-Furat, Tarikh al-duwal wa-l-muluk. Historiens. Steven Runciman, Histoire des croisades, livre IV ; Jonathan Riley-Smith, Les Croisades ; Peter Thorau, The Lion of Egypt: Sultan Baybars I ; Sylvia Schein, Fideles Crucis: The Papacy, the West and the Recovery of the Holy Land 1274-1314 ; Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge ; Michel Balard, Les Latins en Orient (XIe-XVe siècle). Sur le Krak et Marqab : Paul Deschamps, Les Châteaux des croisés en Terre sainte.

Questions fréquentes#

Quand les États latins d'Orient ont-ils disparu ?

Le 18 mai 1291, quand Acre tombe aux mains du sultan mamelouk al-Ashraf Khalil après six semaines de siège. Les dernières places de la côte — Tyr, Sidon, Beyrouth, Tortose, Château-Pèlerin — sont évacuées dans les trois mois qui suivent ; le dernier poste franc en Terre sainte, l'île de Ruad, tombe en septembre 1302.

Qui a détruit les États latins ?

Les sultans mamelouks d'Égypte, en trois règnes : Baybars (1260-1277), qui prend Césarée, Arsouf, Safed, Antioche et le Krak des Chevaliers ; Qalawun (1279-1290), qui prend Marqab et Tripoli ; et son fils al-Ashraf Khalil (1290-1293), qui emporte Acre.

Pourquoi Acre n'a-t-elle pas été secourue ?

Parce que l'Occident était divisé et occupé ailleurs : la guerre des Vêpres siciliennes depuis 1282 opposait Charles d'Anjou, Aragon et la papauté, la France et l'Angleterre se disputaient la Guyenne, et Venise et Gênes se faisaient la guerre jusque dans Acre. Les secours envoyés furent des poignées d'hommes ; la croisade générale annoncée n'est jamais partie.

Les Mongols ont-ils été une chance pour les Francs ?

Une chance réelle et jamais saisie. Entre 1260 et 1300, les il-khans de Perse ont proposé plusieurs fois une alliance contre les Mamelouks ; le concile de Lyon de 1274 en a débattu, Édouard Ier y a cru. Mais les calendriers n'ont jamais coïncidé, et quand Ghazan a battu les Mamelouks à Homs en 1299, il n'y avait plus d'États latins à secourir.

Que sont devenus les ordres militaires après 1291 ?

Les Hospitaliers se replient sur Chypre puis conquièrent Rhodes en 1310 et y tiennent deux siècles ; les Teutoniques transfèrent leur effort en Prusse et en Livonie ; les Templiers, sans mission ni terre à défendre, sont arrêtés en France le 13 octobre 1307 et leur ordre supprimé en 1312.

Combien de temps les États latins ont-ils duré ?

Cent quatre-vingt-douze ans pour le royaume de Jérusalem, de la prise de la ville le 15 juillet 1099 à la chute d'Acre le 18 mai 1291 ; cent soixante-dix ans pour la principauté d'Antioche (1098-1268) et cent quatre-vingts pour le comté de Tripoli (1109-1289).

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