Les croisades oubliées (1101-1275) : le guide complet
De la croisade de 1101 à la captivité d'Henri de Mecklembourg (1271-1297), les treize expéditions que la numérotation a laissées de côté : chefs, dates, issue.
Mis à jour le 25 septembre 2026

En bref
Quand : de l'automne 1100, où les premiers renforts de la croisade de 1101 se mettent en route, à 1297, où Henri de Mecklembourg sort des prisons du Caire ; l'essentiel entre 1101 et 1197. Où : l'Anatolie (1101), la mer d'Espagne et la côte syrienne (Sigurd), Durazzo (Bohémond), Ascalon et Tyr (Vénitiens), Damas (1129), Jérusalem (Foulques, Henri le Lion), Hama et Harenc (Philippe de Flandre), Acre (Frédéric de Souabe, Eudes de Nevers), Sidon, Beyrouth et Toron (1197). Qui : les papes Pascal II, Calixte II, Honorius II, Alexandre III, Célestin III et Clément IV ; les rois Sigurd de Norvège et Baudouin Ier, Baudouin II, Amaury Ier, Baudouin IV, Henri de Champagne, Amaury de Lusignan ; les princes Bohémond de Tarente, Foulques d'Anjou, Henri le Lion, Philippe de Flandre, Frédéric de Souabe, l'empereur Henri VI, Eudes de Nevers, Henri de Mecklembourg ; en face, Kilij Arslan Ier, les Fatimides, les atabegs de Damas, Saladin, al-Adil, Baybars. Issue : un désastre (1101), un traité humiliant (Devol, 1108), deux villes prises (Sidon 1110, Tyr 1124), une capitale manquée (Damas 1129), trois pèlerinages sans bataille, deux ports rendus au royaume (Beyrouth et Sidon 1197), un ordre fondé (les Teutoniques), et des dizaines de milliers de croisés morts loin de chez eux.
Entre les huit croisades que l'on numérote, la Terre sainte n'a jamais cessé de recevoir des croisés. Une douzaine d'expéditions armées, parties d'Occident avec la bénédiction du pape ou le simple vœu du pèlerinage, ont porté secours au royaume de Jérusalem entre 1101 et 1275 : certaines ont été anéanties avant d'arriver, d'autres ont pris des villes, l'une a fondé un ordre militaire, plusieurs n'ont livré aucune bataille. Ce sont les croisades oubliées — oubliées parce qu'une convention d'historiens du XVIIe siècle a réservé les numéros aux grandes expéditions royales, et que ce qui n'a pas de numéro n'a pas de place dans les manuels. Cet article est le pilier de la catégorie : il les raconte toutes, dans l'ordre, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent. Le cadre général se lit dans notre guide complet des croisades ; la croisade dont elles sont toutes les filles, dans le pilier La première croisade (1095-1099).
Pourquoi tant de croisés entre les croisades ?#
Le royaume de Jérusalem n'a jamais eu assez d'hommes. Après Ascalon, en août 1099, la plupart des croisés rentrent chez eux, leur vœu accompli ; Godefroy garde quelques centaines de chevaliers pour tenir une côte de trois cents kilomètres entre les Fatimides d'Égypte, les Turcs de Damas et d'Alep et les émirs d'Anatolie. Chaque printemps, le « passage » de mars amène des pèlerins ; chaque automne, le « passage » de septembre en ramène une partie. Sur ce flux permanent se greffent, de loin en loin, des expéditions plus grosses : un prince qui a fait vœu, un pape qui a prêché à la nouvelle d'une défaite, une ville marchande qui envoie sa flotte, un roi qui vient prier au Saint-Sépulcre avec ses chevaliers et reste une saison pour se battre. Les contemporains ne les distinguent pas des grandes croisades : Foucher de Chartres, chapelain du roi Baudouin, consigne l'arrivée des Norvégiens de Sigurd avec le même sérieux que celle des Lombards de 1101, et Guillaume de Tyr consacre autant de pages aux Vénitiens de 1124 qu'à Louis VII devant Damas. C'est nous qui trions. Ces expéditions moyennes sont pourtant le tissu même de l'Outremer : sans elles, le royaume ne tient ni Tyr ni Sidon ni Beyrouth, le Temple n'a pas de recrues, les Teutoniques n'existent pas. Voici leur histoire.
La croisade de 1101 : les renforts anéantis en Anatolie#
La Croisade de 1101 est la première des oubliées et la plus meurtrière. À la nouvelle de la prise de Jérusalem, le pape Pascal II relance la prédication et somme ceux qui ont abandonné la croix — Étienne de Blois, rentré d'Antioche, Hugues de Vermandois, parti de Constantinople — de reprendre la route sous peine d'excommunication. Trois armées se forment. La première, lombarde, conduite par l'archevêque Anselme de Milan, rejoint à Constantinople Étienne de Blois, Étienne de Bourgogne et le connétable impérial Conrad, puis Raymond de Saint-Gilles, qui la guide ; au lieu de suivre la route de 1097, elle s'obstine à marcher vers le nord-est, vers Niksar, pour délivrer Bohémond de Tarente, prisonnier des Danichmendides depuis août 1100. Près de Mersivan, en août 1101, les Turcs de Kilij Arslan Ier, du Danichmend et de Ridwan d'Alep, réunis pour la première fois, l'encerclent et la détruisent : les chefs fuient de nuit, les femmes, les clercs et les pauvres sont massacrés ou vendus. La deuxième armée, celle du comte Guillaume II de Nevers, est taillée en pièces près d'Héraclée à la fin d'août ; la troisième — le duc Guillaume IX d'Aquitaine, le troubadour, Welf IV de Bavière, la margravine Ida d'Autriche, Hugues de Vermandois — y subit le même sort au début de septembre. Ida disparaît, Hugues meurt de ses blessures à Tarse le 18 octobre 1101. Ekkehard d'Aura, qui en était, parle de cent mille pèlerins partis ; les historiens en retiennent peut-être la moitié, et quelques milliers de survivants. Ceux-là gagnent Antioche puis Jérusalem, où ils célèbrent Pâques 1102, et Étienne de Blois, qui a lavé la honte de sa fuite d'Antioche, tombe à Ramla le 19 mai 1102. Le désastre de 1101 a une conséquence immense : il ferme la route de terre pour trente ans et fait du royaume franc un pays qu'on ne ravitaille que par la mer.
La croisade norvégienne de Sigurd (1107-1110) : le premier roi croisé#
La Croisade norvégienne est la réponse du Nord. Le roi Sigurd Ier de Norvège, dix-sept ans, que les sagas appelleront Jorsalfar, « le voyageur de Jérusalem », quitte Bergen à l'automne 1107 avec une soixantaine de navires et, dit la Heimskringla, cinq mille hommes. Trois ans de route : l'hiver en Angleterre chez Henri Ier, la Galice, des combats contre les pirates et les Maures à Sintra, à Lisbonne, à Alcácer do Sal, aux Baléares — huit batailles, compte Snorri, toutes gagnées —, l'accueil du jeune comte Roger de Sicile à Palerme, et l'arrivée à Acre à l'été 1110. Baudouin Ier vient à sa rencontre, l'emmène à Jérusalem et au Jourdain, et lui donne, sur la promesse de propager la foi et de fonder un archevêché en Norvège, un fragment de la Vraie Croix. En échange, Sigurd met sa flotte au service du roi : du 19 octobre au 4 décembre 1110, les Norvégiens bloquent le port de Sidon pendant que Baudouin assiège la ville par terre ; elle capitule, et l'on peut lire dans Foucher de Chartres, témoin, l'étonnement des Francs devant ces géants blonds qui prient comme eux. Sigurd rentre par Constantinople, où il laisse ses navires à l'empereur Alexis et reçoit des chevaux pour traverser l'Europe ; il est en Norvège en 1111. Quarante ans avant Louis VII, un roi d'Occident a fait la croisade, et l'archevêché promis, Nidaros, sera fondé en 1153.
Bohémond contre Byzance (1107-1108) : la croisade détournée#
La Croisade de Bohémond contre Byzance est le mauvais génie de ces années. Libéré en 1103, battu à Harran en 1104, Bohémond de Tarente confie Antioche à Tancrède et repasse en Occident pour chercher des hommes. Il y est reçu en héros : Pascal II lui donne un légat, Bruno de Segni, le roi Philippe Ier lui donne sa fille Constance en mariage (1106), et sa tournée de prédication en France — il montre des lettres, des reliques, raconte Antioche — attire des milliers de croisés. Mais l'ennemi que Bohémond désigne n'est pas le Turc : c'est l'empereur Alexis Comnène, accusé d'avoir trahi la croisade et de menacer Antioche. En octobre 1107, il débarque à Avlona avec, selon Anne Comnène, plus de trente mille hommes, et met le siège devant Durazzo, comme son père Robert Guiscard en 1081. Alexis ne livre pas bataille : il coupe les cols, bloque la mer avec les Vénitiens, affame le camp. En septembre 1108, Bohémond capitule et signe le traité de Devol : il se reconnaît vassal de l'empereur pour Antioche, promet un patriarche grec, renonce à la Cilicie. Il ne retourne jamais en Orient et meurt à Canosa en mars 1111 ; Tancrède ignorera le traité. Les historiens discutent encore si Pascal II a vraiment béni une croisade contre des chrétiens ou si Bohémond a détourné une prédication faite pour Jérusalem ; la seconde hypothèse tient mieux. Ce qui n'est pas discuté, c'est que des milliers d'hommes partis pour le Saint-Sépulcre sont morts devant Durazzo — et que ce précédent pèsera lourd en 1204.
Le pèlerinage de Foulques d'Anjou (1120) : le pèlerin qui devint roi#
Le Pèlerinage de Foulques 1120 montre l'autre visage des expéditions mineures : un grand prince qui vient prier et servir, sans rien conquérir. Foulques V, comte d'Anjou, trente ans, veuf de fraîche date, prend la croix en 1119 après la nouvelle du « Champ du sang », où Roger d'Antioche et sa chevalerie ont péri. Il arrive en Terre sainte en 1120 avec ses chevaliers, sert un an dans l'armée de Baudouin II, et — Ordéric Vital et Guillaume de Tyr en témoignent — s'attache aux neuf chevaliers d'Hugues de Payns qui viennent, tout près du Temple de Salomon, de fonder les Templiers : il en devient confrère et leur assigne, à son retour, une rente annuelle de trente livres angevines, la première donation occidentale de l'ordre. Le royaume ne l'oublie pas. En 1127, quand Baudouin II cherche un époux pour sa fille aînée Mélisende, c'est Foulques qu'il fait demander à Louis VI ; le comte repasse la mer en 1129, épouse Mélisende le 2 juin, et succède à son beau-père le 14 septembre 1131 comme roi de Jérusalem. Un pèlerinage de 1120 a donné au royaume sa dynastie angevine — et, par les enfants de Mélisende, Baudouin III et Amaury Ier, tous ses rois jusqu'à Baudouin IV.
La croisade vénitienne et la prise de Tyr (1122-1124)#
La Croisade vénitienne 1124 est la plus efficace des oubliées. En 1120, Baudouin II et le patriarche Garmond écrivent à Venise ; le pape Calixte II soutient l'appel. Le doge Domenico Michiel part en août 1122 avec plus de cent navires — Guillaume de Tyr en compte cent vingt —, ravage au passage Corfou, possession byzantine, et paraît devant Acre en mai 1123, au pire moment : le roi Baudouin II vient d'être capturé par l'émir Balak, et le royaume est gouverné par le connétable Eustache Garnier. Le 30 mai 1123, devant Ascalon, la flotte vénitienne surprend et détruit la flotte égyptienne, prend ses galères et ses cargaisons : les Fatimides ne remonteront plus jamais la côte en force. L'hiver se passe à négocier, dans l'église du Saint-Sépulcre, le Pactum Warmundi : un tiers de Tyr et d'Ascalon, une rue, une église, un four, des bains et un tribunal dans chaque ville, l'exemption de taxes. Puis, du 15 février au 7 juillet 1124, Francs et Vénitiens assiègent Tyr, l'imprenable, la ville que ni Baudouin Ier en 1111 ni personne n'avait pu réduire : la flotte tient la mer, les tours de siège tiennent la terre, Damas ne vient pas la secourir, et la ville capitule contre la vie sauve de ses habitants — accord tenu, et Guillaume de Tyr le note avec fierté. Tout le littoral, d'Antioche à Ascalon, est franc désormais, sauf Ascalon même. Le doge rentre en 1125 en pillant encore des îles byzantines ; Venise a gagné en Orient une position que la quatrième croisade rendra écrasante.
La croisade de 1129 contre Damas#
La Croisade de 1129 est la première croisade prêchée pour prendre une capitale musulmane — et la première qui ait échoué devant Damas, dix-neuf ans avant la deuxième croisade. En 1127, Baudouin II envoie en Occident Hugues de Payns, maître du Temple, avec une double mission : obtenir une règle pour ses chevaliers et lever une armée. Hugues parcourt la France, l'Anjou, la Normandie, l'Angleterre et l'Écosse ; le concile de Troyes, le 13 janvier 1129, donne au Temple sa règle sous l'autorité de saint Bernard, et des centaines de chevaliers, dont Foulques d'Anjou qui vient épouser Mélisende, prennent la croix pour Damas. À l'automne 1129, le roi réunit l'armée franque, les croisés et les Templiers dans la plaine de Damas, face à Bourî, fils et successeur de Tughtekin, mort l'année précédente. L'affaire tourne court en novembre : un corps de fourrageurs commandé par Guillaume de Bures se disperse dans la Ghouta pour piller, les Turcs le surprennent et le taillent en pièces, puis des pluies torrentielles empêchent l'armée de marcher sur la ville ; Baudouin se replie début décembre 1129 sans avoir combattu. Ibn al-Qalanisi, à Damas, en rend grâce à Dieu. L'échec militaire cache un succès durable : le Temple en revient avec sa règle, ses recrues et ses premières commanderies d'Occident, et Foulques avec une couronne.
Henri le Lion en pèlerinage armé (1172)#
Henri le Lion en Orient est le pèlerinage d'un prince au sommet de sa puissance. Duc de Saxe et de Bavière, gendre d'Henri II d'Angleterre, le plus puissant seigneur de l'Empire après Frédéric Barberousse, Henri le Lion quitte Brunswick en janvier 1172 avec un cortège de plus de mille hommes, chevaliers, clercs et ménestrels. Il descend le Danube, est reçu avec faste à Constantinople par Manuel Comnène, traverse l'Asie Mineure — le sultan Kilij Arslan II d'Iconium le reçoit, lui aussi, avec honneur — et parvient à Jérusalem à l'été 1172. Le roi Amaury Ier vient à sa rencontre, les Templiers et les Hospitaliers le logent, le patriarche le conduit au Saint-Sépulcre. Arnold de Lübeck, son chroniqueur, énumère ses offrandes : de l'argent pour la garnison de Jérusalem, des dons aux deux ordres, trois lampes d'or à brûler perpétuellement au Sépulcre, à la Nativité de Bethléem et au Calvaire. Amaury lui propose de prendre part à une campagne ; Henri décline, son vœu accompli, et rentre par Antioche et Constantinople, où Manuel le comble de reliques. Il est à Brunswick en janvier 1173. Pas une bataille, mais le modèle du prince pèlerin, et pour le royaume une trésorerie renflouée à la veille des années les plus dures.
Philippe de Flandre en Orient (1177) : la croisade manquée#
Philippe de Flandre en Orient est l'occasion perdue par excellence. En août 1177, le comte Philippe d'Alsace, cousin du roi de Jérusalem, débarque à Acre avec une belle chevalerie flamande ; au même moment mouille dans le port une flotte byzantine de soixante-dix galères envoyée par Manuel Comnène, qui a conclu avec Amaury Ier, puis avec son fils, un pacte pour attaquer l'Égypte. Tout est prêt. Baudouin IV, seize ans, lépreux, offre à Philippe la régence du royaume et le commandement de l'expédition ; Philippe refuse, tergiverse, réclame des garanties, veut marier ses protégés aux héritières du royaume, et finit par déclarer qu'il est venu en pèlerin et non pour l'Égypte. Les Grecs, lassés, repartent en octobre. Philippe s'en va au nord, avec Raymond III de Tripoli et Bohémond III, assiéger Hama puis Harenc, sans résultat, et rentre en Occident au printemps 1178. Pendant qu'il piétine sous Harenc, Saladin envahit le royaume par le sud et Baudouin IV, avec quelques centaines de chevaliers, l'écrase à Montgisard le 25 novembre 1177 — sans lui. Guillaume de Tyr, qui négociait avec le comte, ne lui pardonne pas ; les historiens tiennent que l'Égypte de 1177, avec les galères grecques, était peut-être la dernière chance d'en finir avant que Saladin ne soit trop fort. Philippe reviendra, en 1190, à la troisième croisade : il mourra devant Acre le 1er juin 1191.
Frédéric de Souabe devant Acre (1190-1191)#
Frédéric de Souabe devant Acre est la fin de la croisade allemande de Barberousse, que la numérotation range dans la troisième croisade mais qui a vécu sa propre agonie. Quand l'empereur Frédéric Barberousse se noie dans le Saleph, le 10 juin 1190, son fils Frédéric VI, duc de Souabe, vingt-deux ans, prend le commandement d'une armée qui se défait : désertions, maladies, attaques turques. Il conduit ce qui reste jusqu'à Antioche, où il ensevelit les chairs de son père dans la cathédrale Saint-Pierre — les os devaient être portés à Jérusalem et ne le seront jamais —, puis descend la côte, perd encore des hommes, et paraît devant Acre le 7 octobre 1190 avec, disent les sources, moins d'un millier de combattants. Il y fait bonne figure : il commande un secteur du siège, mène un assaut, et surtout prend sous sa protection l'hôpital de campagne que des bourgeois de Brême et de Lübeck ont établi sous une voile de navire pour soigner les malades allemands — le germe de l'ordre Teutonique. Frédéric meurt de l'épidémie le 20 janvier 1191, avant l'arrivée des rois de France et d'Angleterre, et est enterré à Acre. Une armée qui avait quitté Ratisbonne à cent mille, si l'on en croit les chroniqueurs, n'a plus de chef ; mais l'hôpital qu'elle laisse derrière elle deviendra un ordre.
La croisade allemande de 1197 : Henri VI et la prise de Beyrouth#
La Croisade allemande de 1197 est le grand projet de l'empereur Henri VI, fils de Barberousse et maître de la Sicile depuis 1194 : venger son père, achever son œuvre, et faire de la Méditerranée une mer impériale. Il prend la croix à Bari à Pâques 1195, le pape Célestin III prêche, et une armée nombreuse — l'archevêque Conrad de Mayence, le chancelier Conrad de Querfurt, le duc Henri de Brabant, le duc Frédéric d'Autriche, le duc de Brunswick et de nombreux évêques — s'embarque à Messine et arrive à Acre en septembre 1197. Elle y trouve le royaume décapité : le comte Henri de Champagne, roi de fait, est tombé d'une fenêtre de son palais d'Acre le 10 septembre 1197 ; sa veuve Isabelle épousera en janvier 1198 Amaury de Lusignan, roi de Chypre, couronné roi de Jérusalem par le chancelier impérial. Les Allemands marchent vers le nord : al-Adil, frère de Saladin, fait évacuer Sidon et démanteler Beyrouth plutôt que de les défendre, et le 24 octobre 1197 les croisés entrent dans Beyrouth, que Saladin tenait depuis 1187 ; Jean d'Ibelin en sera seigneur. Le siège de Toron, en novembre, s'éternise ; puis arrive la nouvelle : Henri VI est mort à Messine le 28 septembre 1197, de la malaria, à trente-deux ans. Les princes lèvent le siège en février 1198 et rentrent en hâte disputer l'Empire. Avant de partir, le 5 mars 1198, dans la maison du Temple à Acre, ils érigent l'hôpital allemand en ordre militaire : les Teutoniques sont nés. Une croisade sans empereur a rendu au royaume deux ports et un ordre.
Le duc Eudes de Bourgogne en Terre sainte (1265-1266)#
Eudes de Bourgogne en Terre sainte appartient à la génération de Saint Louis. Le roi de France, rentré en 1254, paie chaque année une garnison à Acre sous Geoffroy de Sergines ; en 1265, à la nouvelle des premières conquêtes de Baybars — Césarée et Arsouf tombent au printemps —, il finance le départ d'Eudes de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc Hugues IV, avec une cinquantaine de chevaliers et des arbalétriers. Eudes arrive à Acre à l'été 1265, prend le commandement de la garnison française, participe à la défense de la côte, et meurt de maladie à Acre le 4 août 1266, sans avoir pu sauver Safed, que Baybars prend le même mois. Il laisse un document unique : l'inventaire de ses biens dressé après sa mort par ses exécuteurs — armes, chevaux, vaisselle, livres, tentes, tout ce qu'un grand seigneur emportait à la croisade —, l'une des sources les plus précieuses sur la vie matérielle d'un croisé du XIIIe siècle. Le Krak des Chevaliers tombera cinq ans plus tard ; la huitième croisade de Saint Louis, quatre ans après sa mort, ne viendra pas jusqu'à Acre.
Henri de Mecklembourg (1271-1297) : vingt-six ans de captivité#
Henri de Mecklembourg est le dernier des oubliés, et le plus longtemps oublié. Seigneur de Mecklembourg, sur la Baltique, Henri Ier, que ses sujets appelleront « le Pèlerin », part pour la Terre sainte en 1271, l'année où le prince Édouard d'Angleterre débarque à Acre. Il n'y combat guère : capturé par les Mamelouks — lors d'une sortie, ou sur le chemin, les sources allemandes hésitent —, il est emmené au Caire et y reste vingt-six ans, tandis qu'en Mecklembourg sa femme Anastasia gouverne, ses fils grandissent et le croient mort. Il est libéré en 1297, six ans après la chute d'Acre, grâce à une rançon et aux bons offices de marchands ; il rentre chez lui en 1298, et l'on raconte que sa femme le reconnut à peine. Il meurt en 1302. Il n'a pris aucune ville, gagné aucune bataille ; il a porté la croix dans une prison pendant un quart de siècle, et sa terre en a gardé le souvenir dans son surnom.
Pourquoi numérote-t-on les croisades ?#
La Numérotation des croisades que nous utilisons — de la première (1096-1099) à la huitième (1270) — n'existait pas au Moyen Âge. Les contemporains disent iter Hierosolymitanum, le voyage de Jérusalem, peregrinatio, le pèlerinage, passagium, le passage, ou, à partir du XIIIe siècle, crux et cruciata ; ils datent par le chef ou par le lieu : le voyage du roi Louis, le passage de Damiette. La numérotation est une invention des historiens modernes : elle apparaît au XVIIe siècle, avec les grandes histoires des croisades comme celle du jésuite Louis Maimbourg (1675), et se fixe au XIXe avec Joseph-François Michaud, dont l'Histoire des croisades (1811-1822) impose le décompte que les manuels ont gardé. Elle ne retient que les expéditions prêchées solennellement par un pape et conduites par des rois ou de très grands princes, et elle hésite elle-même : certains ne comptent pas Tunis, d'autres numérotent la croisade d'Édouard comme neuvième — le détail de ces hésitations est dans Combien y a-t-il eu de croisades ? —, et la croisade de Frédéric II, sans pape, est une sixième croisade que le pape n'a jamais voulue. La convention est utile — elle donne un fil — mais elle a un prix : tout ce qui n'a pas de numéro disparaît. Les treize expéditions de cet article ont porté en Terre sainte, additionnées, autant d'hommes que plusieurs croisades numérotées ; elles ont pris Sidon, Tyr et Beyrouth, fondé un ordre, donné une dynastie au royaume. Le lecteur qui les connaît lit les croisades autrement : non plus comme huit coups de tonnerre, mais comme un fleuve de deux siècles.
Les hommes des croisades oubliées#
Des rois, des ducs, un doge, un troubadour, un prisonnier. Sigurd de Norvège a été le premier roi croisé et n'a jamais été numéroté ; il est mort en 1130 dans son lit, et la Norvège a gardé son surnom. Bohémond a détourné une croisade et s'est perdu devant Durazzo ; on l'admire encore pour Antioche. Guillaume IX d'Aquitaine, le premier troubadour, a perdu son armée à Héraclée et en a fait, dit Ordéric Vital, des chansons plaisantes pour les cours. Foulques d'Anjou est venu en pèlerin et reparti roi. Domenico Michiel a donné Tyr au royaume et un empire à Venise. Hugues de Payns a rapporté d'Occident une règle et une armée. Henri le Lion a laissé trois lampes d'or au Sépulcre, et Philippe de Flandre un regret. Frédéric de Souabe est mort à vingt-trois ans devant Acre, ayant sauvé ce qu'on pouvait sauver de l'armée de son père ; Henri VI est mort à trente-deux, sans avoir vu la sienne. Eudes de Nevers est mort à Acre en servant, et Henri de Mecklembourg a vécu vingt-six ans dans une prison du Caire pour être allé prier à Jérusalem. En face, Kilij Arslan, vainqueur de 1101, Alexis Comnène, vainqueur sans bataille de 1108, Bourî de Damas, al-Adil qui préféra démanteler Beyrouth que la perdre avec ses défenseurs, et Baybars, ont tous été de grands adversaires, et les chroniqueurs des deux camps le savent.
Ce qui demeure#
Il demeure des villes. Sidon, prise en 1110 avec les Norvégiens, Tyr, prise en 1124 avec les Vénitiens, Beyrouth, reprise en 1197 avec les Allemands, ont été franques jusqu'en 1291 grâce à des expéditions que personne ne numérote ; leurs murs, leurs cathédrales, leurs ports sont encore là, et le château de la Mer de Sidon regarde toujours la baie où mouillaient les navires de Sigurd. Il demeure des institutions : la rente de Foulques d'Anjou et les recrues de 1129 ont fait du Temple un ordre ; l'hôpital sous une voile d'Acre est devenu l'ordre Teutonique, qui existe encore ; l'archevêché de Nidaros, promis par un roi de dix-sept ans devant la Vraie Croix, a été fondé, et sa cathédrale de Trondheim est le sanctuaire national de la Norvège. Il demeure l'inventaire d'Eudes de Nevers, qui nous dit ce qu'un croisé emportait, et les trois lampes d'Henri le Lion, dont on ne sait ce qu'elles sont devenues mais qui disent pourquoi il était venu.
Il demeure surtout une leçon sur ce qu'est une croisade. Ces expéditions n'ont pas de numéro parce qu'elles n'ont pas eu de roi de France ou d'empereur à leur tête, ou parce qu'elles n'ont pas livré de grande bataille ; mais les hommes qui en étaient avaient fait le même vœu, vendu la même terre, quitté les mêmes maisons que ceux de 1096 ou de 1248. Ida d'Autriche disparue à Héraclée, les Lombards massacrés à Mersivan, le duc de Souabe mort à Acre à vingt-trois ans, le seigneur de Mecklembourg dans sa prison du Caire n'ont pas moins servi le Saint-Sépulcre que Godefroy ou Saint Louis : ils l'ont servi sans que l'histoire les compte. Les compter ici, un par un, dans l'ordre, c'est rendre à la croisade sa vraie dimension — non pas huit expéditions, mais deux siècles de départs, et un fleuve d'hommes qui, chaque printemps, se remettaient en marche vers le tombeau vide.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer chaque expédition mineure entre les grandes.
- La première croisade (1095-1099) : le récit complet — la croisade dont 1101 est l'arrière-garde et dont Bohémond est le héros.
- Le royaume de Jérusalem, un État franc en Orient — ce que ces expéditions venaient défendre.
- Les Templiers — l'ordre que Foulques d'Anjou et la croisade de 1129 ont fait grandir.
- La deuxième croisade (1147-1149) : le récit complet — le second échec devant Damas, après celui de 1129.
- Saladin, l'adversaire respecté — l'homme que Philippe de Flandre n'a pas voulu affronter en Égypte en 1177.
- La troisième croisade (1189-1192) : le récit complet — Barberousse, le Saleph, et ce qu'il advint de son armée sous Frédéric de Souabe.
- La quatrième croisade (1202-1204) : le récit complet — Venise et Byzance, où mènent les précédents de 1108 et de 1124.
- Combien y a-t-il eu de croisades ? — pourquoi le compte de huit varie selon les livres, et ce qu'il laisse dehors.
- La huitième croisade (1270) : le récit complet — Saint Louis, Tunis et le prince Édouard, contemporains d'Eudes de Nevers et d'Henri de Mecklembourg.
- La chute d'Acre (1291) — la fin, six ans avant la libération d'Henri de Mecklembourg.
- Les treize récits détaillés — la croisade de 1101, Sigurd, Bohémond contre Byzance, les Vénitiens et Tyr, Foulques d'Anjou, 1129, Henri le Lion, Philippe de Flandre, Frédéric de Souabe, la croisade de 1197, Eudes de Nevers, Henri de Mecklembourg, la numérotation des croisades — paraîtront dans cette catégorie : Expéditions mineures.
Sources
Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana, livres VIII-IX (1101, Sidon 1110) · Ekkehard d'Aura, Hierosolymita (témoin de 1101) · Ordéric Vital, Historia ecclesiastica, livres X-XII (1101, Bohémond, Foulques, Hugues de Payns) · Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, livres II-III (Sigurd, Sidon, Tyr) · Snorri Sturluson, Heimskringla, « Saga des fils de Magnus » (Sigurd) · Anne Comnène, Alexiade, livres XII-XIII (Bohémond, traité de Devol) · Guillaume de Tyr, Chronicon, livres XII-XIII (Vénitiens, Tyr, 1129), XXI (Philippe de Flandre) · Ibn al-Qalanisi, Chronique de Damas (1129) · Arnold de Lübeck, Chronica Slavorum, livre I (Henri le Lion), livre V (1197) · Estoire d'Eracles et Ibn al-Athir, Al-Kamil (1190-1198) · Inventaire des biens d'Eudes de Nevers (1266, éd. Chazaud, 1871). — René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem (1934-1936) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Jonathan Riley-Smith, Les Croisades (trad. fr. 1990) ; Alec Mulinder, « The Crusading Expeditions of 1101-2 », thèse (Swansea, 1996) ; Gary B. Doxey, « Norwegian Crusaders and the Balearic Islands », Scandinavian Studies 68 (1996) ; Brett E. Whalen, « God's Will or Not? Bohemond's Campaign against the Byzantine Empire (1105-1108) », dans Crusades: Medieval Worlds in Conflict (Ashgate, 2010) ; Claudia Naumann, Der Kreuzzug Kaiser Heinrichs VI. (Peter Lang, 1994) ; Christopher Tyerman, God's War: A New History of the Crusades (Penguin, 2006).
Questions fréquentes#
Combien y a-t-il eu de croisades en Terre sainte en dehors des huit croisades numérotées ?
Au moins une douzaine d'expéditions armées reconnues comme croisades ou pèlerinages armés entre 1101 et 1275 : la croisade de 1101, celles de Sigurd de Norvège (1107-1110), de Bohémond (1107-1108), des Vénitiens (1122-1124), de 1129 contre Damas, les voyages de Foulques d'Anjou (1120), d'Henri le Lion (1172), de Philippe de Flandre (1177), la marche de Frédéric de Souabe (1190), la croisade allemande de 1197, et les secours d'Eudes de Nevers (1265) et d'Henri de Mecklembourg (1271).
Qu'est-ce que la croisade de 1101 ?
Trois armées parties d'Occident après la prise de Jérusalem pour renforcer le nouveau royaume — Lombards et Bourguignons, Nivernais, Aquitains et Bavarois. Toutes trois furent détruites en Anatolie par les Turcs de Kilij Arslan, à Mersivan et à Héraclée, en août et septembre 1101. Seule une poignée de chefs atteignit Jérusalem à Pâques 1102.
Quel a été le premier roi à partir en croisade ?
Sigurd Ier de Norvège, dit Jorsalfar (« le voyageur de Jérusalem »), parti en 1107 avec une soixantaine de navires, arrivé en Terre sainte en 1110 et présent au siège de Sidon, quarante ans avant Louis VII et Conrad III.
Pourquoi ces expéditions ne sont-elles pas numérotées ?
Parce que la numérotation est une convention d'historiens modernes, apparue au XVIIe siècle et fixée au XIXe : elle ne retient que les grandes expéditions prêchées par un pape et menées par des rois ou de grands princes. À l'époque, personne ne numérotait ; on parlait du « voyage de Jérusalem » ou du « passage », grand ou petit.
Quelle est l'expédition mineure la plus importante par ses résultats ?
La croisade vénitienne de 1122-1124 : elle a détruit la flotte fatimide devant Ascalon et permis la prise de Tyr, la dernière grande ville de la côte qui échappait encore aux Francs. Vient ensuite la croisade allemande de 1197, qui a rendu Beyrouth et Sidon au royaume et donné naissance à l'ordre Teutonique.
Que sont devenus les ordres militaires grâce à ces expéditions ?
Le Temple a reçu ses premières donations occidentales grâce au voyage de Foulques d'Anjou (1120) et ses premières recrues massives grâce à la croisade de 1129 ; l'hôpital allemand fondé au siège d'Acre en 1190 est devenu l'ordre Teutonique en mars 1198, à la fin de la croisade de 1197.