La huitième croisade (1270) : le récit complet
Saint Louis reprend la croix en 1267, débarque à Tunis le 18 juillet 1270 et y meurt le 25 août. Charles d'Anjou traite, le prince Édouard part pour Acre.
Mis à jour le 23 septembre 2026

En bref
Quand : du vœu de Louis IX à Paris (25 mars 1267) au concile de Lyon (mai-juillet 1274). L'expédition elle-même dure de l'embarquement à Aigues-Mortes (1er juillet 1270) au traité de Tunis (30 octobre 1270) ; le roi meurt au camp de Carthage le 25 août 1270 ; le prince Édouard prolonge la croisade en Terre sainte de mai 1271 à septembre 1272. Où : Aigues-Mortes, Cagliari, Carthage et Tunis ; Trapani ; Saint-Denis ; Acre ; Lyon. Qui : Louis IX et ses fils Philippe, Jean-Tristan et Pierre ; ses frères Charles d'Anjou, roi de Sicile, et Alphonse de Poitiers ; Thibaut de Navarre ; le légat Raoul Grosparmi ; en face, l'émir hafside al-Mustansir ; en Terre sainte, le prince Édouard d'Angleterre et le sultan Baybars ; à Rome, Grégoire X. Forces : environ 10 000 hommes selon les historiens. Issue : le roi mort sans avoir combattu, une trêve payée en or, une croisade anglaise sans lendemain, un concile qui décrète une croisade qui n'aura pas lieu.
La Huitième croisade est la croisade où l'on ne s'est presque pas battu. Louis IX, cinquante-six ans, malade, reprend la croix le 25 mars 1267 malgré ses barons, s'embarque en juillet 1270 pour une destination tenue secrète, débarque sur les ruines de Carthage le 18 juillet — et meurt sur un lit de cendres le 25 août, sans avoir vu un Sarrasin autrement qu'à la lisière du camp. Son frère Charles d'Anjou arrive le jour même, négocie un traité qui enrichit la Sicile, et l'armée rentre en portant les cercueils. Dans l'histoire que raconte notre guide complet des croisades, c'est la dernière expédition numérotée, et la moins glorieuse ; c'est aussi celle qui a donné à la France son roi saint, et à la chrétienté le dernier pape qui ait vraiment voulu reprendre Jérusalem.
Cet article est le pilier de la catégorie. Il donne le fil de la croisade, de la Sainte-Chapelle au concile de Lyon, en s'arrêtant sur chaque étape, et renvoie aux récits détaillés à mesure qu'ils paraissent. La première croisade du même roi se lit dans le pilier La septième croisade (1248-1254).
Pourquoi 1270 ? Baybars et la chute d'Antioche#
Depuis le retour de Louis IX en 1254, l'Outremer se défait. Le sultan mamelouk Baybars, l'homme des ruelles de Mansourah, a vaincu les Mongols à Aïn Djalout en 1260, pris le pouvoir au Caire, et, à partir de 1265, dévore les places franques une à une : Césarée et Arsouf en 1265, Safed en 1266 — dont la garnison templière, qui s'était rendue sur promesse, est décapitée —, Jaffa en mars 1268, et le 18 mai 1268 Antioche, la première conquête des croisés, dont la population est massacrée ou vendue et les églises brûlées ; Baybars en écrit lui-même au prince Bohémond VI, qui n'y était pas, une lettre qui lui décrit, pour qu'il n'en perde rien, ce qu'il aurait vu s'il y avait été. Les nouvelles arrivent en Occident à un moment où le pape Clément IV prêche déjà, et où le roi de France, depuis dix ans, envoie chaque année à Acre l'argent d'une garnison de cent chevaliers à sa solde. Le royaume de Jérusalem n'est plus qu'une côte ; sans secours, il tombera. Louis IX le sait mieux que personne : il y a passé quatre ans.
Saint Louis reprend la croix (25 mars 1267)#
Le 24 mars 1267, le roi convoque ses barons à Paris ; le lendemain, fête de l'Annonciation, dans la Sainte-Chapelle, devant la Couronne d'épines, le légat Simon de Brie prêche, et Saint Louis reprend la croix, avec ses trois fils aînés, Philippe, Jean-Tristan et Pierre, son gendre Thibaut de Navarre, et une part de la noblesse. Une part seulement. Le roi a cinquante-deux ans et n'en paraît pas moins de soixante : depuis l'Égypte, il souffre d'une anémie et d'une faiblesse qui l'empêchent de supporter le cheval et parfois le carrosse. Joinville, appelé lui aussi, refuse de le suivre et le dit : ceux qui lui ont conseillé ce voyage, écrit-il, ont commis un péché mortel, car le royaume était en paix sous son gouvernement et il ne pouvait plus porter son armure. La reine Marguerite, ses conseillers, le pape même — Clément IV écrit qu'il redoute pour la santé du roi — ne le détournent pas. Louis répond, en substance, qu'un roi qui a promis doit tenir, et qu'il est le seul, en Occident, à pouvoir donner l'exemple. Trois ans de préparatifs suivent, sur le modèle de 1248 : une décime sur le clergé, des navires loués à Gênes et à Marseille, des vivres entreposés en Sardaigne et en Sicile, et pour lui-même un testament, des instructions à sa fille, et les Enseignements qu'il rédige de sa main pour son fils Philippe, en français : aime Dieu, garde-toi du péché, sois juste envers les pauvres, tiens ta parole aux Sarrasins comme aux chrétiens.
Charles d'Anjou et le choix de Tunis#
Personne ne connaît la destination, et la question est restée ouverte depuis sept siècles : c'est le projet de Tunis. Le frère du roi, Charles d'Anjou, est depuis 1266 roi de Sicile, par la grâce du pape et par sa victoire de Bénévent sur Manfred ; en août 1268, à Tagliacozzo, il a battu le dernier Hohenstaufen, Conradin, seize ans, qu'il a fait décapiter à Naples le 29 octobre 1268. L'émir hafside de Tunis, al-Mustansir, prince lettré qui se dit calife, payait tribut à la Sicile souabe, a cessé de le payer au roi angevin, et abrite à sa cour les exilés gibelins. Charles a donc un compte à régler à Tunis, et, au-delà, un rêve méditerranéen qui va de Naples à Constantinople et à Jérusalem. Mais le roi de France a ses raisons propres, que ses confesseurs rapportent : des ambassadeurs de l'émir sont venus à Paris, l'émir passe pour incliner vers la foi chrétienne — Louis dit à Geoffroy de Beaulieu qu'il accepterait de finir ses jours en prison sarrasine si ce prince et son peuple se convertissaient — et Tunis, à deux jours de mer de la Sicile, peut servir de base contre l'Égypte de Baybars, qu'elle ravitaille en chevaux et en grain. Les historiens ont longtemps fait de Louis la dupe de son frère ; la plupart pensent aujourd'hui que le roi a choisi lui-même, avec ses conseillers et son frère, mais avec ses propres yeux : une croisade est d'abord une conversion, et il a cru à celle-là.
Aigues-Mortes, Cagliari, Carthage (juillet 1270)#
Le roi quitte Paris le 15 mars 1270, après avoir reçu l'oriflamme à Saint-Denis, et rejoint Aigues-Mortes, où les nefs génoises se font attendre. Il s'embarque le 1er juillet 1270 ; la flotte gagne Cagliari, en Sardaigne, où, le 13 juillet, le conseil des barons apprend enfin que l'on va à Tunis et se résigne. Le 17 juillet, la flotte est en vue de la côte d'Afrique ; le 18, l'armée débarque sans résistance sur la langue de terre où fut Carthage, prend la tour qui en garde le port et le petit fort, et s'installe dans les ruines. Quatre jours plus tard, elle a un camp, avec des fossés, et attend le roi de Sicile, dont les vaisseaux ne sont pas prêts. On escarmouche à la lisière ; les Tunisiens harcèlent, empoisonnent les puits, n'attaquent pas. Le roi interdit de marcher sur Tunis avant l'arrivée de son frère. La chaleur d'août sur une côte sans ombre, l'eau des citernes, les cadavres et les latrines d'un camp de dix mille hommes font le reste.
Le camp de Carthage : la maladie (août 1270)#
Le camp de Carthage devient un hôpital. Au début d'août, une épidémie de « flux de ventre » — les médecins d'aujourd'hui hésitent entre la dysenterie et le typhus — se répand dans l'armée. Le 3 août meurt Jean-Tristan, comte de Nevers, vingt ans, le fils né à Damiette pendant la captivité de son père ; on cache la nouvelle au roi quelques jours. Le légat Raoul Grosparmi, cardinal-évêque d'Albano, meurt le 11 août. Philippe, l'héritier, est atteint et s'en tirera ; le roi, atteint vers le même temps, ne s'en tirera pas. Il continue à recevoir, à ordonner, à confesser ses gens ; puis, quand il ne peut plus se lever, il fait venir Philippe à son chevet et lui redit ses Enseignements — et, selon Geoffroy de Beaulieu, il dicte encore une lettre au patriarche grec de Constantinople pour l'union des Églises, et parle de saint Denis et de sainte Geneviève, patrons de son royaume. Il demande les derniers sacrements avec toute sa lucidité, et les reçoit en répondant lui-même aux prières.
La mort de Saint Louis (25 août 1270)#
Le dimanche 24 août, il ne parle presque plus ; on l'entend murmurer, disent ses biographes, « Jérusalem, Jérusalem » et, en latin, le verset du psaume : « Je pénétrerai dans ta maison, j'adorerai dans ton saint temple. » Il se fait coucher sur un lit de cendres, les bras en croix, comme les moines mourants. Le lundi 25 août 1270, vers trois heures de l'après-midi — l'heure où le Christ mourut, notent les chroniqueurs —, Louis IX meurt dans une tente, sur la plage de Carthage, à cinquante-six ans. C'est la mort de Saint Louis. Quelques heures plus tard, les voiles de Charles d'Anjou paraissent au large ; le roi de Sicile débarque, apprend la nouvelle, court à la tente et se jette, dit-on, aux pieds de son frère en pleurant. L'armée proclame roi le jeune Philippe, vingt-cinq ans, encore malade ; Charles prend le commandement de fait. La croisade a perdu son chef sans avoir livré bataille, et le nouveau roi de France apprend son métier au chevet d'un cadavre.
Charles d'Anjou négocie : le traité de Tunis (30 octobre 1270)#
La négociation de Tunis occupe deux mois. Charles d'Anjou n'a aucune envie d'une conquête qui lui coûterait cher et n'a pas de sens : il veut être payé. L'émir, que la mort du roi a rassuré et que l'arrivée des Siciliens inquiète, tente une attaque générale sur le camp le 4 septembre, repoussée ; les croisés prennent l'avantage dans plusieurs sorties ; puis on parle. Le 30 octobre 1270, le traité de Tunis est signé : trêve de dix ans ; l'émir paie une indemnité de 210 000 onces d'or, dont un tiers pour le roi de Sicile, et reprend le paiement de son tribut à la Sicile, doublé ; il libère les captifs chrétiens, garantit aux marchands et aux prêtres latins la liberté de commerce, de résidence et de culte dans leurs quartiers de Tunis, et expulse les gibelins. Charles a gagné sa guerre ; la croisade n'a rien gagné, sinon le droit, pour les chrétiens de Tunis, de prier à voix haute. Les barons murmurent ; Philippe III signe. Le prince Édouard d'Angleterre, fils d'Henri III, arrive à Tunis le 10 novembre avec ses chevaliers, trouve la paix faite, et refuse d'en être : il ira en Terre sainte, lui, comme il l'a juré.
Le retour : Trapani et le cortège des morts (novembre 1270 - août 1271)#
La flotte quitte Tunis vers le 11 novembre pour hiverner en Sicile. Dans le port de Trapani, à la fin de novembre 1270, une tempête de trois jours brise contre le môle une quarantaine de nefs et noie, dit-on, quatre mille hommes avec le trésor de l'armée ; ce qui restait d'espoir de repartir au printemps vers Acre sombre avec eux. Puis le retour par terre, à travers l'Italie, devient un cortège funèbre. Thibaut II de Navarre, comte de Champagne, gendre du roi, meurt à Trapani le 4 décembre 1270 ; sa femme Isabelle de France le suit en avril. Isabelle d'Aragon, reine de France, enceinte, tombe de cheval au passage d'un torrent près de Cosenza et meurt le 28 janvier 1271, à vingt-trois ans, avec son enfant. Alphonse de Poitiers, frère du roi, meurt près de Savone le 21 août 1271, et sa femme Jeanne de Toulouse quatre jours plus tard : leur mort sans enfant donne à la couronne le Poitou et le comté de Toulouse. Philippe III, qui a perdu en un an son père, son frère, sa femme, son oncle, sa tante, son beau-frère et sa sœur, rentre en France avec leurs cercueils. Joinville, qui n'était pas parti, a résumé la chose : ceux qui ont conseillé le voyage ont beaucoup à répondre.
Le retour des ossements de Saint Louis (22 mai 1271)#
Le corps du roi a été traité selon l'usage des princes morts loin de chez eux : bouilli dans du vin et de l'eau pour séparer les chairs des os. Les chairs et les entrailles sont données à Charles d'Anjou, qui les enterre dans sa cathédrale de Monreale, près de Palerme, où elles sont encore ; les ossements, dans une châsse, suivent Philippe III. Le retour des ossements de Saint Louis est une longue procession : à chaque étape d'Italie et de France, on les porte à l'église, et déjà l'on parle de miracles sur leur passage. Le 21 mai 1271, le nouveau roi entre à Paris ; le 22 mai, il porte lui-même sur ses épaules, avec ses barons, la châsse de son père de Notre-Dame à Saint-Denis, où elle est inhumée parmi les rois. Le tombeau devient aussitôt un lieu de pèlerinage ; des aveugles, des paralytiques, des enfants y viennent, et l'on note les guérisons. Philippe III est sacré à Reims le 15 août 1271. L'enquête de canonisation, ouverte par Grégoire X dès 1272, menée à Saint-Denis en 1282-1283, aboutit sous Boniface VIII : le 11 août 1297, à Orvieto, Louis IX est proclamé saint. Le seul roi croisé sur les autels est celui qui a perdu ses deux croisades.
La croisade du prince Édouard (1271-1272)#
La croisade du prince Édouard est le prolongement anglais de la huitième croisade et le dernier renfort sérieux que l'Outremer ait reçu d'Occident. Édouard, trente-deux ans, a hiverné en Sicile ; il débarque à Acre le 9 mai 1271 avec un millier d'hommes, dont deux cent vingt-cinq chevaliers, et son frère Edmond le rejoint en septembre. Il arrive un mois après la chute du Krak des Chevaliers, pris par Baybars le 8 avril, et pendant le siège de Montfort, la forteresse teutonique, qui tombe en juin. Il fait ce qu'il peut : un raid sur Saint-Georges-de-Lebeyne en juillet, une expédition sur Qaqoun en novembre 1271 qui prend un butin et pas la place ; il envoie des ambassadeurs à l'ilkhan mongol Abaqa, qui répond par une chevauchée de dix mille cavaliers en Syrie du Nord en octobre 1271 — la première alliance effective entre croisés et Mongols, trop faible et trop tardive. Baybars, occupé par les Mongols, accorde au roi Hugues III de Chypre et de Jérusalem une trêve de dix ans, dix mois et dix jours, signée à Césarée le 22 mai 1272. Un mois plus tard, dans la nuit du 16 au 17 juin 1272, un Assassin envoyé, dit-on, par le sultan, frappe Édouard d'un poignard empoisonné dans sa chambre d'Acre ; le prince le tue, et guérit lentement — la légende voudra que sa femme Éléonore de Castille ait sucé le poison de la plaie. Il quitte Acre le 22 septembre 1272 et apprend en Sicile, en décembre, qu'il est roi d'Angleterre depuis le 16 novembre. Édouard Ier gardera toute sa vie le projet de revenir, et ne reviendra jamais.
Grégoire X, le pape élu à Acre#
Parmi les compagnons d'Édouard à Acre se trouve un archidiacre de Liège, Tedaldo Visconti, de Plaisance, venu en pèlerin. Le 1er septembre 1271, à Viterbe, après près de trois ans de vacance du Saint-Siège — les cardinaux, enfermés par le peuple et privés de toit, ne s'accordaient pas —, il est élu pape ; la nouvelle lui parvient à Acre à la fin d'octobre. Grégoire X quitte la Terre sainte en prêchant, dit-on, sur le psaume : « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche. » Il ne l'oubliera pas. Couronné à Rome le 27 mars 1272, il fait de la croisade l'affaire de son pontificat : il demande des mémoires aux hommes les mieux informés — Humbert de Romans, l'ancien général des dominicains, Gilbert de Tournai, Bruno d'Olmütz, plus tard Fidence de Padoue —, sur ce qui a échoué et ce qu'il faudrait faire, et convoque un concile général pour trois objets : la réforme de l'Église, l'union avec les Grecs, et le secours de la Terre sainte.
Le concile de Lyon (1274) : la croisade qui n'eut pas lieu#
Le concile de Lyon de 1274, le deuxième tenu dans cette ville, s'ouvre le 7 mai 1274, avec cinq cents évêques, le roi Jacques Ier d'Aragon, les envoyés de Philippe III, de Charles d'Anjou, du roi des Romains Rodolphe de Habsbourg et du khan mongol. Thomas d'Aquin est mort en chemin, à Fossanova, le 7 mars ; Bonaventure mourra à Lyon pendant les travaux, le 15 juillet. Le 18 mai, la constitution Pro zelo fidei décrète la croisade générale : décime sur tous les revenus ecclésiastiques de la chrétienté pendant six ans, paix générale entre princes pour la durée de l'expédition, interdiction de vendre aux Sarrasins armes, bois et fer, prières et processions dans toutes les églises. Le 6 juillet, les ambassadeurs de l'empereur Michel VIII Paléologue reconnaissent la primauté romaine et chantent le Credo avec le Filioque : l'union des Églises, condition de la croisade, semble faite. Rodolphe de Habsbourg promet de partir ; Jacques d'Aragon offre de partir tout de suite et se vexe qu'on ne le prenne pas au mot. Le pape fixe le départ. Puis Grégoire X meurt à Arezzo, le 10 janvier 1276, en rentrant vers Rome ; trois papes lui succèdent en un an ; l'union grecque se défait ; la décime est levée et dépensée ailleurs ; et la croisade décrétée par toute l'Église n'a pas lieu. C'est, à proprement parler, la fin des croisades d'Orient : quinze ans plus tard, Acre tombe sans qu'aucun roi ne bouge.
Bilan : une croisade sans bataille et sans conquête#
Le bilan militaire tient en une ligne : rien. Pas une bataille rangée, pas une ville prise, pas un pas vers Jérusalem ; un roi, un fils de roi, un légat, des milliers d'hommes morts de maladie ou noyés, et une trêve qui enrichit le roi de Sicile. Les chroniqueurs de l'époque l'ont senti et n'ont pas ménagé Charles d'Anjou, que le traité de Tunis a servi seul ; les historiens modernes discutent encore de la part de calcul angevin et de la part d'illusion royale dans le choix de Tunis. Il faut dire aussi que l'Occident de 1270 n'avait plus les moyens de l'Occident de 1099 : la France était seule, l'Empire sans empereur, l'Angleterre en sortie de guerre civile, la papauté vacante. La croisade d'Édouard, la plus intelligente stratégiquement — Mongols au nord, Anglais au sud —, montre ce qu'on aurait pu faire avec dix fois plus d'hommes, et qu'on n'avait pas dix fois plus d'hommes.
Mais le bilan de la huitième croisade ne se mesure pas à Tunis. Il se mesure à Saint-Denis, où un roi mort sur la cendre est devenu, en vingt-sept ans, le saint patron de la monarchie française et le modèle de tous les rois chrétiens ; à Lyon, où l'Église a réuni pour la dernière fois toute sa force pour Jérusalem ; et dans les Enseignements à Philippe, où un homme qui va mourir dit à son fils ce que doit être un roi. Louis n'a pas délivré le Saint-Sépulcre ; il est mort en marchant vers lui, et c'est ce que l'on a canonisé.
Les hommes de la huitième croisade#
Un roi saint, deux de ses frères, un prince anglais, un pape. Saint Louis est mort à Carthage comme il avait vécu depuis Mansourah : en tenant parole, jusqu'à en mourir, et en instruisant son fils au lieu de se plaindre. Charles d'Anjou, le cadet ambitieux, a fait de la croisade de son frère une affaire sicilienne, bien menée et bien payée ; il régnera encore quinze ans, rêvera de Constantinople, perdra la Sicile aux Vêpres de 1282 et mourra en 1285 sans avoir rien pris à l'Orient. Alphonse de Poitiers, le frère silencieux, le grand administrateur, est mort au retour, et le Poitou et Toulouse avec lui sont revenus à la couronne. Philippe III, le Hardi, a appris à régner au chevet de son père et porté sa châsse sur ses épaules ; il mourra lui aussi au retour d'une croisade, en 1285, celle d'Aragon, que le pape avait prêchée contre les Vêpres. Édouard d'Angleterre a été le dernier prince d'Occident à combattre en Terre sainte, et le seul survivant de la génération de 1270 à y avoir tenu son serment ; il restera Édouard Ier, le roi des châteaux du pays de Galles et des lois d'Angleterre. Grégoire X, l'élu d'Acre, a été le dernier pape à faire de Jérusalem le centre de son pontificat ; l'Église l'a béatifié. Al-Mustansir, l'émir de Tunis, a traité avec honneur, payé, tenu la trêve, et n'est pas devenu chrétien ; il est mort en 1277, et Ibn Khaldoun, qui a raconté la croisade du côté tunisien, tient que Tunis n'a jamais été en danger.
Ce qui demeure#
Il demeure un tombeau vide d'un autre genre. La châsse de Saint-Denis a été détruite en 1793, les reliques dispersées ; mais Monreale garde les entrailles du roi sous une dalle, la Sainte-Chapelle a gardé son chef jusqu'à la Révolution, et sur la colline de Byrsa, à Carthage, une cathédrale a été élevée au XIXe siècle à l'endroit supposé de sa mort — elle ne sert plus au culte, mais elle porte encore son nom. Il demeure les Enseignements à Philippe, quelques pages de français du XIIIe siècle où un roi mourant dit à son fils d'aimer Dieu, de rendre justice aux pauvres, de ne pas faire la guerre aux chrétiens, et de tenir sa parole aux Sarrasins comme aux autres : c'est le testament d'un croisé, et il ne parle que de justice.
Il demeure surtout une manière de mourir. Louis IX savait, en repartant, qu'il ne reviendrait sans doute pas ; Joinville le lui avait dit et n'avait pas eu tort. Il est parti quand même, parce qu'il avait promis et que l'Outremer appelait, et il est mort sur la cendre, les bras en croix, en nommant Jérusalem — la ville où il avait refusé d'entrer en pèlerin parce qu'il n'avait pu y entrer en libérateur. Ce n'est pas la mort d'un stratège : il n'en était pas un. C'est celle d'un pèlerin armé qui n'a jamais atteint le tombeau vers lequel il marchait, et que l'Église a proclamé saint pour avoir marché. De toutes les croisades, celle-ci n'a rien pris et n'a rien gardé ; elle a donné à la chrétienté un roi à imiter, et cela, sept siècles après, demeure.
Pour aller plus loin#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site, pour situer la huitième croisade entre Saint Louis en Égypte et la chute d'Acre.
- La septième croisade (1248-1254) : le récit complet — la première croisade de Louis IX : Damiette, Mansourah, la captivité, les quatre années en Terre sainte.
- Saint Louis en Égypte : la septième croisade (1248-1250) — le récit resserré de la campagne d'Égypte.
- Le Krak des Chevaliers — la forteresse prise par Baybars un mois avant le débarquement d'Édouard à Acre.
- La chute d'Acre (1291) — la fin des États latins, quinze ans après le concile de Lyon.
- La fin des États latins (1260-1291) : le récit complet — ce que la trêve de 1272, obtenue par Édouard, n'a fait que retarder de vingt ans.
- Le royaume de Jérusalem, un État franc en Orient — ce qui restait à défendre en 1270.
- Les autres étapes — le vœu de 1267, le choix de Tunis, le camp de Carthage, le traité de Tunis, le retour des ossements, la croisade du prince Édouard, le concile de Lyon — et les portraits de Saint Louis, de Charles d'Anjou, d'Édouard d'Angleterre et de Grégoire X paraîtront dans cette catégorie : Huitième croisade.
Sources
Geoffroy de Beaulieu, Vita Ludovici noni (1272-1273) · Guillaume de Chartres, De vita et actibus Ludovici · Guillaume de Nangis, Gesta Ludovici IX et Gesta Philippi III · Primat, Chronique (trad. Jean du Vignay) · Jean de Joinville, Vie de saint Louis, §§ 730-769 · Lettres de Pierre de Condé depuis le camp de Carthage (1270) · Enseignements de Saint Louis à son fils Philippe · Guillaume de Saint-Pathus, Vie et miracles de saint Louis · Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères (trad. de Slane), pour le côté tunisien · Gestes des Chiprois (Templier de Tyr) et Estoire d'Eracles pour Édouard à Acre · Constitution Pro zelo fidei (18 mai 1274). — Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996) ; Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre sainte (Fayard, 1983) ; Michael Lower, The Tunis Crusade of 1270: A Mediterranean History (Oxford, 2018) ; Sylvia Schein, Fideles Crucis: The Papacy, the West, and the Recovery of the Holy Land, 1274-1314 (Oxford, 1991) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Jean Dunbabin, Charles I of Anjou (Longman, 1998).
Questions fréquentes#
Quand a eu lieu la huitième croisade ?
Louis IX reprend la croix le 25 mars 1267, s'embarque à Aigues-Mortes le 1er juillet 1270, débarque devant Tunis le 18 juillet et meurt au camp de Carthage le 25 août 1270. Le traité de Tunis est conclu le 30 octobre 1270 ; la croisade du prince Édouard, qui la prolonge, dure de mai 1271 à septembre 1272.
Pourquoi Saint Louis est-il allé à Tunis et non en Terre sainte ?
La destination fut annoncée seulement à Cagliari, en juillet 1270. Le roi espérait la conversion de l'émir hafside al-Mustansir, qui avait envoyé des ambassadeurs, et voyait dans Tunis une base contre l'Égypte ; son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, avait un contentieux de tribut avec l'émir. La part de chacun dans ce choix est toujours discutée.
De quoi est mort Saint Louis ?
D'une épidémie de « flux de ventre » — dysenterie ou typhus, les historiens hésitent — qui ravagea le camp de Carthage en août 1270 et avait déjà emporté son fils Jean-Tristan le 3 août. Il mourut le lundi 25 août 1270, vers trois heures de l'après-midi, couché sur un lit de cendres en forme de croix.
Qu'a obtenu le traité de Tunis de 1270 ?
Une trêve de dix ans, une indemnité de 210 000 onces d'or dont un tiers pour Charles d'Anjou, le doublement du tribut que Tunis payait à la Sicile, la libération des captifs chrétiens et la liberté de culte et de commerce pour les marchands et les prêtres latins à Tunis. Pas un pas vers Jérusalem.
Où est enterré Saint Louis ?
Ses ossements, rapportés par son fils Philippe III, furent inhumés à Saint-Denis le 22 mai 1271 ; sa chair et ses entrailles, remises à Charles d'Anjou, reposent à la cathédrale de Monreale, en Sicile. Après la canonisation de 1297, les reliques furent partagées, le chef allant à la Sainte-Chapelle en 1306.
La huitième croisade est-elle la dernière ?
C'est la dernière que l'on numérote, mais pas la dernière tentative : le prince Édouard d'Angleterre combattit en Terre sainte en 1271-1272, et le pape Grégoire X fit voter au concile de Lyon, en 1274, un plan de croisade générale qui mourut avec lui en 1276.