Le siège d'Acre (1291) : les derniers jours
Du 5 avril au 28 mai 1291, le sultan Khalil assiège Acre, dernière grande place des croisés : assaut du 18 mai, chute du Temple le 28.

En bref
Quand : 5 avril - 28 mai 1291 ; assaut général le 18 mai. Où : Acre (Saint-Jean-d'Acre), port du royaume de Jérusalem. Belligérants : les Latins (Templiers, Hospitaliers, Teutoniques, communes italiennes, Henri II de Chypre) contre le sultan mamelouk al-Ashraf Khalil. Forces : environ 15 000 défenseurs selon les témoins ; une armée mamelouke très supérieure, appuyée par des dizaines d'engins. Issue : prise de la ville, mort de Guillaume de Beaujeu, chute du Temple le 28 mai ; fin des États latins du continent.
Six semaines de siège ont suffi à défaire ce que deux siècles avaient bâti. Le récit d'ensemble de cet événement se trouve dans la chute d'Acre, 1291 ; voici le siège lui-même, jour après jour, parmi les autres de la liste des sièges des croisades.
Contexte : une ville sans royaume#
Depuis 1244, Acre est la capitale de ce qu'il reste du royaume : une place double enceinte, cosmopolite, où Vénitiens, Génois et Pisans ont leurs quartiers et où les trois ordres, les Templiers, les Hospitaliers et les Teutoniques, ont leurs maisons fortes. Mais le royaume est divisé, et ses voisins sont devenus mamelouks : Baybars a pris Antioche en 1268, Qalawun Tripoli en 1289.
La trêve avec Qalawun est rompue en août 1290, quand des croisés italiens arrivés en renfort massacrent des marchands musulmans dans la ville. Le sultan réclame les coupables ; on les refuse. Il meurt en novembre, en pleine préparation de l'expédition ; son fils al-Ashraf Khalil la reprend et la mène à son terme. Pour la perspective d'ensemble, voir la fin des États latins.
Forces en présence#
Dans Acre, les témoins comptent environ 1 000 cavaliers et 14 000 fantassins, mais la ville manque d'un chef unique : le roi Henri II de Chypre est absent, le pouvoir est partagé entre ses représentants, les maîtres des ordres, les consuls des communes. Guillaume de Beaujeu pour le Temple, Jean de Villiers pour l'Hôpital, le maître teutonique Conrad de Feuchtwangen avec ses frères tiennent chacun leur secteur. Le roi lui-même arrive le 4 mai par la mer avec une centaine de chevaliers et quelques centaines de fantassins.
L'armée de Khalil, rassemblée d'Égypte et de Syrie, est évaluée par les sources latines à plusieurs dizaines de milliers d'hommes ; plus sûr, elle traîne un parc d'artillerie considérable. Le Templier de Tyr compte une centaine d'engins, dont de grands trébuchets aux noms de guerre (« le Furieux », « le Victorieux ») ; la sape est confiée à des mineurs syriens. À Acre, les défenseurs possèdent des machines eux aussi, mais en moindre nombre.
Déroulé#
5 avril : l'investissement. Les Mamelouks plantent leur camp devant la ville, sur un front qui va de la mer, au nord, à la mer, au sud ; les galères latines gardent le port ouvert, de sorte que la ville n'est jamais complètement encerclée. Dès les premiers jours, les machines frappent sans arrêt les tours et les maisons.
Avril : sorties et bombardement. Les chevaliers tentent de nuit une sortie contre le camp mamelouk : elle n'arrête pas l'ennemi. Le tir des trébuchets, lui, ne s'arrête plus ; on n'entend plus que lui.
4 mai : le roi de Chypre. Henri II débarque et tente des pourparlers ; Khalil exige une reddition qui fasse de la ville une conquête, non un accord. Il n'y a plus de négociation.
15-16 mai : la Tour Maudite. Les mineurs minent la tour ainsi nommée, au saillant nord-est de la double enceinte, que gardaient les chevaliers du roi. Elle s'effondre ; les Mamelouks passent la première muraille.
18 mai : l'assaut général. À l'aube, au signal de timbales énormes, les assaillants se déversent par les brèches. Beaujeu et ses Templiers, avec Jean de Villiers pour les Hospitaliers, tiennent la porte Saint-Antoine. Une lance frappe Beaujeu sous le bras, là où l'armure est ouverte ; il se retire en disant qu'il ne peut plus combattre et meurt peu après, selon le Templier de Tyr. Villiers, blessé, est emporté sur un bateau. La ville est submergée : les habitants se pressent vers le port, où l'on s'arrache les places des navires. Une partie de la population et du clergé est massacrée ou réduite en esclavage.
19-28 mai : la tour du Temple. Au bord de la mer, la forteresse du Temple tient encore ; des réfugiés s'y entassent, avec le maréchal Pierre de Sevrey. Khalil offre une capitulation avec sauf-conduit ; elle est acceptée. Les émirs envoyés prendre possession se conduisent mal avec les femmes, la garnison les tue et reprend les armes. Le 28 mai, les mineurs achèvent leur travail : la tour s'écroule sur défenseurs et assaillants ensemble.
Pourquoi cela a tourné ainsi#
L'inégalité des forces d'abord : Acre est à la merci d'un souverain qui commande à l'Égypte et à la Syrie réunies et qui peut se payer des mines et des machines en nombre. Ensuite la désunion : trois ordres, deux rois, des communes marchandes qui n'avaient jamais cessé de se quereller, jusque dans la ville assiégée. Enfin l'abandon : l'Occident, occupé de ses guerres, n'envoya que des secours de détail. Le thème est repris dans pourquoi les croisades ont-elles échoué ?
Conséquences#
Les places restantes tombent sans combat : Tyr est évacuée dès le 19 mai, Sidon en juillet, Beyrouth le 31, Tortose début août, Château-Pèlerin le 14 août. Khalil fait raser les ports pour qu'ils ne puissent plus servir de tête de pont. Il n'y a plus un seul Franc sur la côte. Les ordres se replient à Chypre : les Hospitaliers y préparent leur seconde vie, que raconte leur histoire complète ; les Teutoniques, après l'effort fourni à Acre, tournent leurs armes vers la Baltique (histoire complète). Les Templiers, privés de terrain en Orient, deviennent l'objet des soupçons ; leur sort est exposé dans leur histoire complète. Les historiens fixent à cette date la fin de la période : quand commencent et finissent les croisades ?
Ce qui demeure#
Ce siège est d'abord l'histoire d'une fidélité : celle de ceux qui, sachant la partie perdue, refusèrent de quitter les remparts. Beaujeu, qui avait cherché la paix jusqu'au bout, mourut à son poste ; les frères du Temple tinrent dix jours de plus pour couvrir l'embarquement des réfugiés. Quant à la ville, elle ne s'est jamais relevée de cette nuit-là, mais elle n'a pas disparu : Saint-Jean-d'Acre est aujourd'hui Akko, en Israël, et la crypte des chevaliers hospitaliers, avec ses grandes salles voûtées, se visite encore sous les maisons de la vieille ville, classée au patrimoine mondial par l'UNESCO. On y marche dans le quartier même où se tint, en mai 1291, la dernière défense.
Sources
Gestes des Chiprois, dit « Templier de Tyr » (chronique du siège) · Thadée de Naples, Historia de desolatione et conculcatione civitatis Acconensis · Abu al-Fida, Mukhtasar (témoin du siège dans l'armée mamelouke) · Al-Makrizi, Kitab as-Suluk. — Peter Thorau, The Lion of Egypt: Sultan Baybars I (1992) ; Malcolm Barber, The Crusader States (2012) ; Marie-Luise Favreau-Lilie, Die Italiener im Heiligen Land (1989).
Questions fréquentes#
Quand Acre est-elle tombée ?
Le siège commence autour du 5 avril 1291 ; l'assaut général du 18 mai emporte la ville, et la dernière forteresse, celle du Temple, s'effondre le 28 mai.
Combien de défenseurs et d'assaillants à Acre en 1291 ?
Les chroniqueurs parlent d'environ 1 000 cavaliers et 14 000 fantassins côté franc, et de forces mamelouks très supérieures ; ces chiffres, issus de témoins, sont des ordres de grandeur et non des comptes exacts.
Qui est mort à Acre en 1291 ?
Le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, frappé le 18 mai alors qu'il défendait la porte Saint-Antoine ; le maître de l'Hôpital, Jean de Villiers, fut grièvement blessé mais évacué.
Pourquoi personne n'a-t-il secouru Acre ?
Les renforts d'Occident furent minces : quelques navires pontificaux et le roi Henri II de Chypre avec une centaine de chevaliers. Les rivalités des communes italiennes et l'épuisement de l'idée de croisade ont fait le reste.