Les Teutoniques (1190-aujourd'hui) : histoire complète
Hôpital allemand du siège d'Acre en 1190, ordre militaire en 1198, maître de la Prusse, vaincu à Grunwald en 1410, ordre religieux à Vienne aujourd'hui.
Mis à jour le 12 octobre 2026

En bref
Nom : ordre de la Maison Sainte-Marie des Teutoniques de Jérusalem (Ordo domus Sanctae Mariae Theutonicorum Ierosolimitanorum), en allemand Deutscher Orden. Origine : un hôpital de campagne au siège d'Acre, 1190. Ordre militaire : 5 mars 1198, à Acre ; confirmation d'Innocent III, 19 février 1199. Insigne : croix noire sur manteau blanc. Grand maître décisif : Hermann von Salza (vers 1209-1239), ami de Frédéric II. Sièges successifs : Acre (1191-1291), Montfort en Galilée, Venise (1291), Marienbourg (1309-1457), Königsberg (1457-1525), Mergentheim (1527-1809), Vienne. Fronts : Terre sainte, Hongrie (1211-1225), Prusse (1230-1283), Livonie (1237-1561), Lituanie (XIVe siècle). Grandes journées : lac Peïpous (1242, défaite), Grunwald (15 juillet 1410, défaite). Fin de l'État : sécularisation de la Prusse, 1525. Aujourd'hui : ordre religieux, environ 1 000 membres, siège à Vienne.
Les Teutoniques sont le troisième des grands ordres militaires nés des croisades : un hôpital ouvert par des marchands allemands au siège d'Acre en 1190, devenu ordre de chevalerie en 1198, puis maître d'un État sur la Baltique — la Prusse — jusqu'en 1525. Ils ont commencé en Terre sainte et l'ont défendue jusqu'à la chute d'Acre en 1291 ; ils ont fini sur la Vistule, en croisade contre les derniers païens d'Europe. Ce guide raconte leurs huit siècles et résume chacun des grands moments de leur histoire ; le cadre général se lit dans notre guide complet des croisades.
Les Teutoniques en cinq lignes#
Un hôpital sous une voile de navire, où des bourgeois de Brême et de Lübeck soignent les croisés allemands mourants. Un ordre de frères voués à la pauvreté, à la chasteté et à l'obéissance, qui prend la règle du Temple pour la guerre et celle de l'Hôpital pour les malades. Un grand maître, Hermann von Salza, qui fait de cette petite maison l'arbitre entre le pape et l'empereur. Une croisade de deux siècles sur la Baltique, d'où sortent la Prusse, des villes hanséatiques et la plus grande forteresse de brique du monde. Puis la défaite, la Réforme, et un ordre qui survit en redevenant ce qu'il était au premier jour : des religieux au service des malades.
D'où viennent-ils ? Les Allemands à la croisade#
Les Allemands sont partis tôt pour la Terre sainte. Un hôpital pour pèlerins de langue allemande a existé à Jérusalem dès les années 1120-1140, placé en 1143 sous l'autorité des Hospitaliers ; l'ordre teutonique s'en dira l'héritier, sans qu'on puisse prouver une continuité. Mais le vrai départ est la troisième croisade. En 1189, l'empereur Frédéric Barberousse quitte Ratisbonne à la tête de la plus grande armée de l'époque ; il se noie dans le Saleph, en Cilicie, le 10 juin 1190, et son armée se défait. Ce qu'il en reste arrive devant Acre, que les Francs assiègent depuis l'été 1189, dans un camp ravagé par la faim et les épidémies.
Le siège d'Acre (1189-1191) est la matrice de l'ordre. Deux ans de tranchées, trois rois, des milliers de morts de maladie : c'est là que des hommes décident de soigner leurs compatriotes, faute de quoi personne ne le ferait. L'histoire de cette armée sans empereur est racontée dans les croisades oubliées, avec celle du duc Frédéric de Souabe, qui prit l'hôpital sous sa protection avant de mourir devant la ville le 20 janvier 1191.
La fondation à Acre (1190-1198)#
À l'automne 1190, des bourgeois de Brême et de Lübeck, venus par mer, dressent un hôpital de campagne pour les Allemands malades ; la tradition veut qu'ils l'aient abrité sous la voile d'un de leurs navires. Le 6 février 1191, le pape Clément III prend la fondation sous sa protection. Quand Acre tombe, en juillet 1191, l'hôpital s'installe dans la ville et prend le nom d'hôpital Sainte-Marie des Allemands de Jérusalem — Jérusalem, parce que c'est elle qu'on veut reprendre.
La Fondation des Teutoniques comme ordre militaire date du 5 mars 1198. Les princes de la croisade allemande de 1197, sur le point de rentrer en Europe après la mort de l'empereur Henri VI, se réunissent dans la maison du Temple à Acre, en présence du roi Amaury de Lusignan, du patriarche et des maîtres du Temple et de l'Hôpital. Ils érigent l'hôpital en ordre de chevalerie. Le 19 février 1199, le pape Innocent III confirme : pour les malades, les frères suivront la règle des Hospitaliers ; pour le reste, la vie militaire et le manteau blanc, celle des Templiers. Une croix noire les distinguera du Temple.
Hermann von Salza, le grand maître diplomate#
L'ordre aurait pu rester une petite maison allemande d'Acre. Il devient une puissance européenne grâce à son quatrième grand maître, Hermann von Salza, élu vers 1209-1210, mort à Salerne le 20 mars 1239. Thuringien de petite noblesse, il n'est pas d'abord un guerrier : c'est un négociateur, que le pape et l'empereur écoutent tous deux. Sous son magistère, l'ordre passe de quelques dizaines de frères à plusieurs centaines, reçoit des commanderies dans tout l'Empire, en Italie, en Sicile, en Grèce, et obtient des papes les mêmes privilèges que le Temple et l'Hôpital.
Il tente un premier établissement en Europe : en 1211, le roi André II de Hongrie confie aux Teutoniques le Burzenland, en Transylvanie, pour arrêter les Coumans. Ils y bâtissent des châteaux de bois et de pierre ; mais quand ils demandent à relever directement du pape, le roi les chasse, en 1225. La leçon servira : la terre suivante, l'ordre la voudra à lui.
Frédéric II : l'ordre de l'empereur#
Le destin d'Hermann est lié à celui de Frédéric II, petit-fils de Barberousse, roi de Sicile et empereur, l'homme le plus brillant et le plus controversé de son temps. Le grand maître est son conseiller, son ambassadeur, son ami, et il reste en même temps fidèle au pape — ce qui, entre ces deux-là, relève de l'acrobatie. Quand Frédéric part enfin pour la sixième croisade en 1228, excommunié pour avoir trop tardé, les Templiers et les Hospitaliers refusent de lui obéir ; les Teutoniques, eux, le suivent.
Le traité de Jaffa, le 18 février 1229, rend Jérusalem aux chrétiens sans combat. Le 18 mars 1229, au Saint-Sépulcre, Frédéric pose lui-même la couronne sur sa tête, aucun prêtre ne voulant officier pour un excommunié ; c'est Hermann von Salza qui lit ensuite à l'assistance la déclaration de l'empereur. L'année suivante, il négocie la paix de San Germano (juillet 1230), qui réconcilie pour un temps Frédéric et le pape Grégoire IX. L'ordre en tire des biens immenses en Sicile et en Allemagne, et une protection impériale qui va décider de son avenir.
Montfort (Starkenberg), le château de Galilée#
En Terre sainte, l'ordre veut sa propre forteresse. En 1220, il achète la seigneurie de Joscelin de Courtenay, au nord-est d'Acre, et à partir de 1226-1227, avec l'aide des croisés de l'avant-garde impériale, il bâtit Montfort — en allemand Starkenberg — sur un éperon rocheux qui domine le ravin du Kziv. Le château n'est pas sur une route : c'est une maison-mère, le dépôt du trésor et des archives de l'ordre, la résidence des grands maîtres quand ils sont en Orient.
Baybars l'assiège en juin 1271, deux mois après la chute du Krak des Chevaliers ; après une quinzaine de jours de combats, ses mines ayant emporté le faubourg puis l'enceinte, la garnison capitule et reçoit la vie sauve, sans armes ni bagages, et part pour Acre. Le sultan fait démanteler la place. Ses ruines sont encore là, dans la forêt de Galilée ; des clés de voûte sculptées, rapportées par une fouille américaine en 1926, sont exposées au Metropolitan Museum de New York. Le château figure dans notre guide des châteaux des croisés.
Les Teutoniques en Terre sainte jusqu'en 1291#
L'ordre est le plus petit des trois en Orient, et l'un des plus fidèles. Ses frères combattent à Damiette pendant la cinquième croisade, et à La Forbie, le 17 octobre 1244, où l'armée franque est anéantie par les Égyptiens et leurs alliés khwarezmiens : selon une lettre écrite au lendemain du désastre, presque tous les frères teutoniques présents y périssent. Ils tiennent leur quartier d'Acre, près de la porte Saint-Nicolas, et des châteaux en Petite-Arménie.
Au dernier siège d'Acre, au printemps 1291, ils défendent leur secteur de la muraille avec le Temple et l'Hôpital ; les survivants s'embarquent quand la ville tombe, le 18 mai. Le récit de ces dernières semaines est dans la fin des États latins. Le grand maître s'établit à Venise. Mais depuis soixante ans déjà, l'avenir de l'ordre se joue ailleurs.
La bulle de Rimini (1226) : le passage en Prusse#
Sur la basse Vistule vivent les Prussiens, peuple balte resté païen, qui ravagent la Mazovie polonaise. Les missionnaires échouent, la petite milice de Dobrin aussi. En 1225-1226, le duc Conrad de Mazovie appelle les Teutoniques et leur offre le pays de Chełmno (Kulm). Hermann von Salza, échaudé par la Hongrie, prend ses garanties : en mars 1226, Frédéric II lui accorde la Bulle de Rimini, une bulle d'or qui donne à l'ordre, avec les droits d'un prince d'Empire, toute la terre qu'il conquerra sur les païens.
Le pape suit. Par la bulle de Rieti, le 3 août 1234, Grégoire IX prend la Prusse sous la protection du Saint-Siège et la confie à l'ordre en fief de saint Pierre. La croisade prussienne a désormais son cadre : une guerre sainte prêchée comme celle de Terre sainte, avec les mêmes indulgences, et un ordre qui en tient la terre au nom de l'Église.
La conquête de la Prusse (1230-1283)#
En 1230, un petit groupe de frères conduit par le maître provincial Hermann Balk passe la Vistule. La Conquête de la Prusse se fait château par château : Thorn (Toruń) en 1231, Kulm (Chełmno) en 1232-1233, Marienwerder, Elbing (Elbląg) en 1237, Königsberg en 1255, nommée en l'honneur du roi Ottokar II de Bohême venu en croisade. Chaque hiver, des chevaliers d'Allemagne, de Bohême ou de Pologne viennent prêter main-forte.
Ce fut une guerre dure, des deux côtés. Les Prussiens défendaient leurs dieux et leurs terres avec acharnement ; la grande révolte de 1260-1274, menée par Herkus Monte, faillit tout emporter. Mais il faut dire aussi la paix : par le traité de Christburg, le 7 février 1249, négocié par le légat Jacques Pantaléon — le futur pape Urbain IV —, les Prussiens baptisés gardent leur liberté personnelle, leurs biens, le droit de devenir prêtres ou chevaliers. La conquête s'achève en 1283. Des Prussiens convertis entrent au service de l'ordre ; leur langue s'éteindra lentement, mais leur nom restera celui du pays.
Les Porte-Glaive absorbés (1237) : naissance de la branche livonienne#
Plus au nord, en Livonie — l'actuelle Lettonie et le sud de l'Estonie —, l'évêque Albert de Riga avait fondé vers 1202 les Porte-Glaive, un ordre militaire local sous la règle du Temple. Le 22 septembre 1236, à Saule, les Lituaniens et les Sémigaliens les écrasent ; leur maître Volquin est tué avec une cinquantaine de frères. Les survivants demandent à rejoindre les Teutoniques, qui hésitent : l'ordre de Livonie avait mauvaise réputation à Rome. Le pape Grégoire IX prononce l'union en mai 1237.
Les Teutoniques ont désormais deux branches : la Prusse, gouvernée directement par le grand maître, et la Livonie, sous un maître provincial presque autonome. Le portrait des Porte-Glaive est dans notre panorama des ordres militaires méconnus.
La bataille du lac Peïpous (1242)#
C'est la branche livonienne qui livre la bataille la plus célèbre de l'ordre, et l'une de ses défaites. En 1240-1241, des frères livoniens et les hommes de l'évêque de Dorpat poussent vers Pskov, terre de Novgorod. Le prince Alexandre Nevski reprend Pskov puis attire l'ennemi sur la glace du lac Peïpous. La Bataille du lac Peïpous, le 5 avril 1242, est une victoire nette de Novgorod. La Chronique rimée de Livonie compte vingt frères tués et six pris ; la chronique de Novgorod parle de quatre cents Allemands tués et de cinquante prisonniers, en comptant sans doute tous les combattants latins.
La légende de chevaliers engloutis dans le lac qui cède sous leur poids vient de chroniques plus tardives et surtout du film d'Eisenstein (1938). Alexandre Nevski, lui, est un saint de l'Église orthodoxe russe, canonisé en 1547 : un adversaire qui défendait sa terre et sa foi, et qu'on doit respecter. L'ordre en tira une frontière durable avec les Russes, qu'il ne franchira plus guère.
Marienbourg (Malbork), la forteresse de brique#
En 1309, le grand maître Siegfried von Feuchtwangen quitte Venise pour la Prusse et s'installe à Marienbourg, le « château de Marie », sur la Nogat. Commencé vers 1274-1280 comme simple couvent fortifié, le château est agrandi pendant tout le XIVe siècle : château haut (le couvent), château moyen (le palais du grand maître, sa grande salle aux voûtes en palmier), château bas, enceintes successives. Le résultat est la plus grande forteresse de brique du monde, et l'un des plus grands châteaux d'Europe par la surface.
Tout y dit ce qu'était l'ordre : une communauté religieuse avant d'être une armée. Au cœur du château haut, l'église Sainte-Marie, avec sur son chevet une Vierge à l'Enfant de huit mètres en mosaïque ; dessous, la chapelle Sainte-Anne, où sont enterrés les grands maîtres. Détruit à moitié en 1945, Malbork a été restauré par les Polonais et inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997.
L'État teutonique : économie, villes, hanse#
L'État teutonique du XIVe siècle est l'un des mieux administrés d'Europe. Le pays est quadrillé de commanderies, chacune avec son couvent de douze frères et son château ; les comptes sont tenus avec une précision que les rois envient. L'ordre fait venir des colons d'Allemagne, de Pologne, des Pays-Bas, défriche, fonde près de cent villes et plus de mille villages selon le droit de Kulm. Il vend le grain et l'ambre de la Baltique dans toute l'Europe ; il est le seul prince souverain à siéger parmi les villes de la Hanse, dont Dantzig, Elbing, Thorn et Königsberg sont membres.
Il y a aussi une page sombre : en novembre 1308, en s'emparant de Dantzig, alors polonaise, l'ordre fait tuer une partie des défenseurs et des habitants ; la Pologne l'accusera devant le pape, et le procès durera des décennies. L'âge d'or vient ensuite, sous Winrich von Kniprode (1351-1382) : écoles, hôpitaux, cathédrales et églises de brique, dont beaucoup sont encore debout de Gdańsk à Toruń.
Les croisades baltes et la Lituanie#
Après la Prusse, l'ennemi est la Lituanie, dernier grand État païen d'Europe, aussi puissant qu'insaisissable. Pendant tout le XIVe siècle, l'ordre mène contre elle des Reisen, des expéditions d'hiver ou d'été auxquelles accourt la noblesse de toute la chrétienté : le maréchal Boucicaut y va plusieurs fois, Henri de Lancastre, futur Henri IV d'Angleterre, en 1390-1392, et le chevalier de Chaucer, dans les Contes de Canterbury, « a guerroyé en Lituanie ». Les plus braves sont invités à la « table d'honneur » du grand maître. Les Croisades baltes dans leur ensemble — Wendes, Livonie, Estonie, Finlande — auront leur propre guide.
Elles finissent par une conversion qui ne doit rien à l'ordre. En 1386, le grand-duc Jogaila épouse la jeune reine Hedwige de Pologne — sainte Hedwige, canonisée en 1997 —, reçoit le baptême sous le nom de Ladislas et devient roi de Pologne ; la Lituanie est baptisée en 1387, la Samogitie en 1413-1417. La croisade n'a plus d'objet, et l'ordre a désormais pour voisin un royaume chrétien uni contre lui.
Tannenberg-Grunwald (1410)#
Le choc vient le 15 juillet 1410, entre les villages de Grunwald et de Tannenberg. Le grand maître Ulrich von Jungingen affronte l'armée de Ladislas II Jagellon et de son cousin Vytautas, grand-duc de Lituanie : quelques dizaines de milliers d'hommes de chaque côté, l'avantage du nombre aux Polonais et aux Lituaniens, avec des contingents ruthènes, tatars, tchèques. Au soir, l'armée de l'ordre est détruite, le grand maître tué avec la plupart des dignitaires et, selon les estimations courantes, environ deux cents frères chevaliers. La Bataille de Grunwald est l'une des plus grandes de l'Europe médiévale.
Pourtant l'ordre ne tombe pas. Heinrich von Plauen s'enferme dans Marienbourg et la tient deux mois, jusqu'à ce que l'assiégeant se retire, le 19 septembre. La paix de Thorn, le 1er février 1411, ne coûte presque aucune terre. Mais l'argent, les hommes et le prestige sont partis. Au concile de Constance (1414-1418), le recteur de Cracovie Paul Wladimiri conteste le droit de convertir par l'épée ; le libelle d'un dominicain allemand, Jean Falkenberg, qui appelait à anéantir les Polonais, est condamné, et son auteur emprisonné. L'Église a tranché : la croisade du Nord est finie.
La sécularisation de 1525 et la survie de l'ordre#
Le déclin est rapide. Les villes et la noblesse de Prusse, lasses des impôts de guerre, forment en 1440 une Confédération prussienne et se donnent en 1454 au roi de Pologne. La guerre de Treize Ans ruine le pays ; en 1457, des mercenaires impayés vendent Marienbourg aux Polonais, et le grand maître part pour Königsberg. Par la seconde paix de Thorn, le 19 octobre 1466, l'ordre cède la Prusse occidentale et tient le reste en fief de la couronne de Pologne.
La Sécularisation de 1525 achève l'histoire de l'État. Le grand maître Albert de Brandebourg, gagné à la Réforme sur le conseil de Luther lui-même, quitte l'habit, fait de la Prusse un duché héréditaire luthérien et prête hommage au roi Sigismond Ier sur la grand-place de Cracovie, le 10 avril 1525. La branche de Livonie suit en 1561. Mais l'ordre, lui, ne meurt pas : la branche d'Allemagne, restée catholique, élit un nouveau maître et s'établit à Mergentheim, en Franconie, jusqu'à ce que Napoléon la supprime dans les États de la Confédération du Rhin en 1809. Il survit en Autriche, sous des archiducs de Habsbourg ; en 1929, il redevient un ordre purement religieux de prêtres et de religieuses, gouverné par un grand maître prêtre. Supprimé par les nazis en Autriche en 1938 — qui pillaient ses symboles tout en détruisant l'ordre réel —, il est rétabli après la guerre.
L'ordre Teutonique aujourd'hui#
L'Ordre teutonique — Deutscher Orden, Ordre des Frères de la Maison allemande Sainte-Marie de Jérusalem — siège à Vienne, près de la cathédrale Saint-Étienne, dans la maison qu'il y occupe depuis le XIIIe siècle. Il compte environ 100 prêtres et frères, 200 religieuses et 700 familiers laïcs, en Autriche, en Allemagne, en Italie, en Slovénie, en République tchèque et en Slovaquie. Il tient des paroisses, des maisons pour personnes âgées et handicapées, des centres de soins pour les dépendances. Son grand maître depuis 2018, le père Frank Bayard, est le 66e grand maître depuis Heinrich Walpot, premier maître en 1198. La croix noire sur fond blanc est restée la même.
Ce qui demeure#
Il demeure un hôpital. L'ordre est né d'une voile tendue au-dessus de croisés mourants devant Acre ; il a été maître d'un État, il a perdu des batailles et des provinces, il a vu son grand maître changer de foi ; et il est aujourd'hui revenu, par un long détour, à son premier geste : soigner. Aucun de ses frères ne porte plus l'épée, mais leurs maisons de Vienne, de Bolzano ou de Bavière accueillent les vieillards et les malades au nom de la même Vierge que les bourgeois de Lübeck.
Il demeure des pierres : les ruines de Montfort dans les chênes de Galilée, Marienbourg sur la Nogat, les églises de brique et les vieilles villes de Toruń et de Gdańsk, l'église Sainte-Élisabeth de Marbourg, que l'ordre bâtit sur le tombeau de sainte Élisabeth de Hongrie, sa patronne. Il demeure des noms : Hermann von Salza, qui fit la paix entre le pape et l'empereur ; Heinrich von Plauen, sur les remparts de Marienbourg ; et, sur les terres de l'ordre, sainte Dorothée de Montau, recluse de la cathédrale de Marienwerder, patronne de la Prusse. Et il demeure une leçon que l'ordre a apprise à ses dépens : une croisade vaut par sa fin — le Sépulcre, le pèlerin, le pauvre — et se perd quand elle devient une fin en soi.
Pour aller plus loin#
- Les Templiers : histoire complète de l'ordre — l'ordre dont les Teutoniques ont pris la règle et le manteau blanc.
- Les Hospitaliers : histoire complète — l'ordre dont ils ont suivi la règle pour les malades, et qui vit encore à Malte.
- Comment fonctionnait un ordre militaire ? — ce que les Teutoniques avaient en commun avec le Temple et l'Hôpital.
- Les ordres militaires méconnus — Porte-Glaive, chevaliers de Dobrin et ordres ibériques.
- La troisième croisade (1189-1192) — le siège d'Acre où l'hôpital allemand est né.
- Les croisades oubliées — Frédéric de Souabe devant Acre et la croisade allemande de 1197.
- La sixième croisade (1228-1229) — Frédéric II, Hermann von Salza et Jérusalem rendue sans combat.
- Les châteaux des croisés : le guide complet — Montfort et les forteresses des ordres.
- La fin des États latins (1260-1291) — Montfort, le Krak et Acre perdus.
- La chute d'Acre, 1291 — le dernier combat des trois ordres en Terre sainte.
- Croisades et Reconquista : quelle différence ? — l'autre front de la croisade hors de Terre sainte.
- Que reste-t-il des croisades aujourd'hui ? — lieux, ordres et mémoire.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site.
Sources
Sources médiévales. De primordiis ordinis Theutonici narratio (récit de la fondation, vers 1204-1211) ; bulle de Clément III (6 février 1191) et bulle d'Innocent III (19 février 1199), dans les Tabulae ordinis Theutonici, éd. Ernst Strehlke (1869) ; la bulle d'or de Rimini (1226) et la bulle de Rieti (1234) ; Pierre de Dusbourg, Chronica terre Prussie (1326), chronique officielle de l'ordre ; la Chronique rimée de Livonie (fin du XIIIe siècle) et la Première chronique de Novgorod pour 1242 ; Jan Długosz, Annales seu cronicae incliti Regni Poloniae, livre XI, pour Grunwald. Historiens. Sylvain Gouguenheim, Les Chevaliers teutoniques (Tallandier, 2007) ; Alain Demurger, Chevaliers du Christ. Les ordres religieux-militaires au Moyen Âge (Seuil, 2002) ; William Urban, The Teutonic Knights: A Military History (2003) ; Eric Christiansen, The Northern Crusades (Penguin, 1997) ; Hartmut Boockmann, Der Deutsche Orden. Zwölf Kapitel aus seiner Geschichte (Beck, 1981) ; Nicholas Morton, The Teutonic Knights in the Holy Land, 1190-1291 (Boydell, 2009). Site officiel : Deutscher Orden.
Questions fréquentes#
Qui a fondé l'ordre Teutonique ?
Des bourgeois de Brême et de Lübeck, qui ouvrent en 1190 un hôpital de campagne pour les croisés allemands au siège d'Acre. Le pape Clément III le reconnaît en 1191 ; les princes de la croisade allemande l'érigent en ordre militaire à Acre le 5 mars 1198, ce qu'Innocent III confirme le 19 février 1199.
Pourquoi les chevaliers Teutoniques sont-ils partis en Prusse ?
Le duc Conrad de Mazovie les appelle en 1225-1226 contre les raids des Prussiens païens. L'empereur Frédéric II leur garantit la terre conquise par la bulle d'or de Rimini (1226), le pape la place sous sa protection en 1234 ; la conquête dure de 1230 à 1283.
Quelle est la différence entre croix teutonique et croix de Malte ?
La croix des Teutoniques est une croix noire sur manteau blanc, à branches droites puis légèrement évasées ; celle des Hospitaliers, devenus l'Ordre de Malte, est une croix blanche à huit pointes sur fond noir ou rouge. Le manteau blanc teutonique vient de la règle du Temple, que l'ordre suivait pour la vie militaire.
Qui a gagné la bataille de Tannenberg (Grunwald) en 1410 ?
Le roi de Pologne Ladislas II Jagellon et son cousin Vytautas, grand-duc de Lituanie. Le 15 juillet 1410, l'armée de l'ordre est écrasée et le grand maître Ulrich von Jungingen tué ; Marienbourg résiste pourtant, et l'ordre ne perd presque rien à la paix de Thorn (1411).
L'ordre Teutonique existe-t-il encore ?
Oui. Devenu en 1929 un ordre purement religieux, l'Ordre teutonique (Deutscher Orden) siège à Vienne. Il compte environ 100 prêtres, 200 religieuses et 700 familiers laïcs, voués au soin des malades, des personnes âgées et handicapées et à la pastorale.
Qu'est-ce que la sécularisation de 1525 ?
Le grand maître Albert de Brandebourg, passé au luthéranisme, transforme la Prusse de l'ordre en duché héréditaire et prête hommage au roi de Pologne Sigismond Ier à Cracovie le 10 avril 1525. L'ordre perd la Prusse mais survit dans l'Empire, à Mergentheim.