Croisades et Reconquista : quelle différence ?

La Reconquista (722-1492) est une guerre de reconquête de l'Espagne ; les papes l'ont faite croisade au XIIe siècle, avec la même indulgence que Jérusalem.

Romain Croisade 6 min

Mis à jour le 11 octobre 2026

Des chevaliers castillans portant la croix sur leur cotte chargent dans un col de montagne de la sierra Morena, sous une bannière de la Vierge

En bref

La Reconquista : reprise de la péninsule Ibérique par les royaumes chrétiens, de Covadonga (vers 722) à la prise de Grenade (2 janvier 1492), après la conquête musulmane de 711. Les croisades : expéditions proclamées par le pape à partir de 1095, avec vœu, croix et indulgence, d'abord pour Jérusalem. Le point de rencontre : Barbastro (1064), Tarragone (1089), l'équivalence de Calixte II (1123), la bulle Divina dispensatione (1147), Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), les Ordres ibériques (Calatrava, Santiago, Alcántara, Avis). La différence : la Reconquista est plus ancienne et plus longue ; elle est devenue croisade, elle ne l'a pas été d'emblée.

La Reconquista et les croisades ne sont pas la même chose, mais elles se sont rejointes. La Reconquista est une guerre de près de huit siècles (vers 722-1492) pour reprendre aux musulmans l'Espagne et le Portugal ; la croisade est une institution née en 1095. Au XIIe siècle, les papes ont fait de la guerre d'Espagne une croisade à part entière, avec la même indulgence que pour Jérusalem. Pour le cadre général des expéditions d'Orient, voir le guide complet des croisades.

Ce qu'il faut retenir#

Deux origines différentes. La Reconquista commence par une défaite : en 711, les armées omeyyades passent le détroit de Gibraltar et soumettent en quelques années presque toute l'Hispanie wisigothique. Dans les montagnes des Asturies, le chef Pélage remporte vers 722 la victoire de Covadonga, que la tradition tient pour le premier jour de la reconquête. Ce n'est pas une guerre prêchée par Rome, c'est la lutte de royaumes chrétiens — Asturies puis León, Castille, Navarre, Aragon, Portugal — pour recouvrer une terre qu'ils regardent comme la leur. La croisade, elle, naît à Clermont en novembre 1095, quand Urbain II appelle à délivrer les chrétiens d'Orient et le Saint-Sépulcre.

La croisade avant la croisade : Barbastro et Tarragone. L'Espagne a servi de laboratoire à l'Idée de croisade. Vers 1063-1064, Alexandre II accorde la rémission de la pénitence à ceux qui partent combattre en Espagne ; des chevaliers français, normands et italiens prennent Barbastro en 1064. Le 1er juillet 1089, Urbain II exhorte les comtes de Catalogne à relever Tarragone et assimile l'aumône pour cette œuvre au pèlerinage de Jérusalem. Après Clermont, il demande même aux Catalans de ne pas partir pour l'Orient : il n'y a pas de mérite, écrit-il en substance, à délivrer les chrétiens d'un côté pour les livrer de l'autre.

L'équivalence avec Jérusalem (1123-1147). En 1123, Calixte II écrit aux grands d'Espagne que ceux qui combattent sur ce front, la croix cousue sur l'habit, reçoivent la même rémission des péchés que les croisés d'Orient ; il imagine même une route vers Jérusalem « par l'Espagne ». En 1147, la bulle Divina dispensatione d'Eugène III range la péninsule, avec la Baltique, parmi les fronts de la deuxième croisade : la même année, des croisés anglais, flamands et rhénans en route pour la Terre sainte aident Alphonse Ier de Portugal à prendre Lisbonne (24 octobre 1147), tandis que Gênois et Castillans s'emparent d'Almería.

Las Navas de Tolosa et les ordres militaires. Le sommet de la croisade espagnole est Las Navas de Tolosa, le 16 juillet 1212 : Innocent III a fait prêcher la croisade, des chevaliers ultramontains sont venus, et les rois Alphonse VIII de Castille, Pierre II d'Aragon et Sanche VII de Navarre écrasent le calife almohade al-Nasir dans la sierra Morena. Le front a aussi ses moines-soldats : les Templiers et les Hospitaliers y tiennent des forteresses, et naissent des Ordres ibériques sur leur modèle — Calatrava (1158), Santiago (approuvé en 1175), Alcántara, Avis au Portugal — tous présentés dans notre panorama des ordres militaires méconnus.

Les nuances#

Toute la Reconquista n'est pas une croisade. Pendant des siècles, rois chrétiens et émirs musulmans se combattent, traitent, échangent des tributs (les parias) et s'allient parfois les uns contre les autres ; le Cid a servi l'émir de Saragosse avant de prendre Valence. La croisade, avec son vœu, sa croix et son indulgence, se superpose à cette guerre longue sans l'absorber.

Les papes, de leur côté, ont toujours tenu Jérusalem pour la priorité. En 1213, par la bulle Quia maior, Innocent III suspend les indulgences de croisade pour l'Espagne, sauf pour ses habitants, afin que les forces de la chrétienté se tournent vers la Terre sainte — ce qui mènera à la cinquième croisade. Le front espagnol est une croisade de proximité, d'abord affaire des Espagnols.

Enfin, le mot même de Reconquista est tardif : les historiens espagnols l'ont imposé au XIXe siècle. Les chroniques médiévales parlent de « restauration de l'Espagne » ou de délivrance de l'Église. Il en va de même pour « croisade », que les contemporains de Godefroy n'employaient pas : ils parlaient de pèlerinage et de passage (voir l'origine des mots croisés, Francs et Sarrasins). Sur la place de la foi dans ces guerres, voir aussi les croisades, guerre de religion ?.

Ce qui demeure#

La Reconquista est la seule des guerres saintes du Moyen Âge qui ait atteint son but et l'ait gardé. Jérusalem est perdue en 1187, Acre en 1291 ; Tolède, reprise en 1085, est restée chrétienne, et Grenade aussi, depuis le 2 janvier 1492. Les cathédrales de Tolède, de Séville et de Burgos, le culte de saint Jacques à Compostelle, les ordres de Santiago et de Calatrava encore vivants comme ordres honorifiques, et jusqu'à la bula de la Santa Cruzada, abolie seulement en 1966, en sont les témoins. Ceux qui sont tombés en Espagne, la croix sur l'épaule, ont défendu la même chrétienté que ceux d'Antioche — plus près de chez eux, et avec plus de succès. Sur l'héritage des croisades d'Orient, voir que reste-t-il des croisades aujourd'hui ?.

Pour approfondir#

Sources

Textes. Alexandre II, lettres de 1063-1064 sur la guerre d'Espagne (extraits canoniques, dont Eos qui in Ispaniam) · Urbain II, lettre aux comtes de Catalogne sur Tarragone (1er juillet 1089) · Calixte II, lettre aux grands d'Espagne (1123) · Eugène III, Divina dispensatione (11 avril 1147) · De expugnatione Lyxbonensi (récit du siège de Lisbonne, 1147) · Innocent III, Quia maior (1213) · Rodrigue Jiménez de Rada, De rebus Hispaniae, VIII (Las Navas). Ouvrages de référence. Joseph F. O'Callaghan, Reconquest and Crusade in Medieval Spain (University of Pennsylvania Press, 2003) ; Philippe Josserand, Église et pouvoir dans la péninsule Ibérique. Les ordres militaires dans le royaume de Castille (1252-1369) (Casa de Velázquez, 2004) ; Martín F. Ríos Saloma, La Reconquista. Una construcción historiográfica (siglos XVI-XIX) (Marcial Pons, 2011) ; Lettres d'Alexandre II sur la guerre en Ibérique, trad. anglaise.

Questions fréquentes#

La Reconquista est-elle une croisade ?

En partie. Commencée bien avant 1095, la Reconquista n'est pas née croisade ; mais à partir de 1123 les papes accordent à ceux qui combattent en Espagne la même indulgence qu'aux croisés de Jérusalem, et des campagnes comme Las Navas de Tolosa (1212) ou Grenade (1492) sont des croisades au sens plein.

Quelle est la différence entre croisade et Reconquista ?

La croisade est une institution de l'Église : une guerre proclamée par le pape, avec vœu, croix et indulgence. La Reconquista est un processus historique de près de huit siècles : la reprise par les royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique conquise par les musulmans en 711. Les deux se recouvrent du XIIe au XVe siècle.

Qui a fait de la Reconquista une croisade ?

Alexandre II encourage les combattants de Barbastro dès 1063-1064, Urbain II assimile en 1089 la restauration de Tarragone à un pèlerinage, Calixte II pose en 1123 l'équivalence avec Jérusalem et Eugène III l'étend en 1147 à l'Espagne par la bulle Divina dispensatione.

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