Le siège d'Acre (1189-1191) : deux ans, trois rois
Du 28 août 1189 au 12 juillet 1191, les croisés assiègent Acre, assiégés eux-mêmes par Saladin : Philippe Auguste et Richard la prennent après vingt-trois mois.
Mis à jour le 21 octobre 2026

En bref
Quand : 28 août 1189 – 12 juillet 1191. Où : Acre (Saint-Jean-d'Acre), port du royaume de Jérusalem, tombé aux mains de Saladin le 10 juillet 1187. Belligérants : les croisés (Guy de Lusignan, puis Conrad de Montferrat, Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion, les ordres militaires, Pisans, Génois, Allemands, Danois…) contre la garnison d'Acre et l'armée de Saladin, campée sur les collines voisines. Durée : vingt-trois mois, quatre hivers de mer fermée et de maladies. Issue : reddition de la ville le 12 juillet 1191 ; Acre devient la capitale du royaume.
Le siège d'Acre est le plus long et le plus coûteux des sièges des croisades, et celui d'où la troisième croisade tire sa première victoire : un roi sans royaume le commence avec quelques centaines de chevaliers, deux rois couronnés le finissent. Pour le replacer parmi tous les autres, voir les 31 grands sièges des croisades.
Contexte : un roi libéré, un royaume à reprendre#
Après Hattin et la chute d'Acre le 10 juillet 1187, Jérusalem est perdue le 2 octobre. Seule Tyr, tenue par Conrad de Montferrat, arrivé par hasard de Constantinople, résiste. Guy de Lusignan, roi captif de Hattin, est libéré par Saladin en 1188 contre la promesse de quitter la Terre sainte ; les clercs le délient d'un serment arraché par la contrainte. Conrad lui refuse l'entrée de Tyr, qu'il garde pour lui : Guy se met donc en route avec ce qu'il a. Acre, port le plus riche de la côte, est le seul objectif qui rende au royaume une porte sur la mer, et par où l'Occident pourra venir.
Forces en présence#
Le 28 août 1189, Guy campe sur le Toron, la colline qui domine la ville, avec environ 600 chevaliers et 7 000 fantassins selon les chroniqueurs : sa petite armée ne peut pas investir complètement les murailles. Mais l'appel de la bulle Audita tremendi a mis l'Europe en marche, et les renforts arrivent par mer, par vagues : Pisans, Génois, Danois et Frisons, le landgrave Louis de Thuringe, des Français et des Flamands, puis les Templiers et les Hospitaliers avec leurs contingents. Le maître du Temple, Gérard de Ridefort, le même qui avait pesé pour la marche fatale de Hattin, vient lui aussi.
Du côté de la ville, la garnison de Saladin est commandée par l'émir Qaraqush, que son maître ravitaille par la mer : la flotte égyptienne, qui passe parfois le blocus des vaisseaux croisés, apporte hommes et vivres. Saladin lui-même arrive le 15 septembre avec une armée de campagne qui prend position sur les collines de Tell Kaisan et d'al-Kharruba, derrière les assiégeants. Les Francs construisent donc un fossé et un rempart du côté de la terre : ils se protègent de l'armée de secours tout en pressant la ville.
Déroulé#
Automne 1189 : la première grande bataille. Le 4 octobre, les Francs tentent de rompre le cercle de Saladin et sortent du camp. La bataille tourne un moment en leur faveur ; puis la cavalerie ayyoubide se reprend, et le désordre s'installe. Gérard de Ridefort y meurt, pris puis exécuté. Saladin ne parvient pas, pourtant, à détruire le camp franc, et le siège continue.
Hiver 1189-1190 : la faim, la mer fermée. Quand la navigation s'arrête, les vivres manquent, et les flottes ne reviennent qu'au printemps. À chaque saison creuse, la mortalité grandit. Les chroniqueurs parlent de famine, puis d'épidémies (typhus, dysenterie, scorbut selon les historiens modernes) qui tuent des milliers d'hommes, évêques et grands seigneurs compris : le patriarche Héraclius, l'archevêque de Cantorbéry Baudouin de Forde, la reine Sibylle et ses deux filles meurent à l'automne 1190. La mort de Sibylle ouvre une querelle de succession : Conrad épouse Isabelle, demi-sœur de Sibylle, au mépris de son premier mariage, et revendique la couronne contre Guy.
1190 : tours et assauts. Au printemps, les croisés élèvent trois grandes tours de siège de bois et de cuir, que les défenseurs brûlent au feu grégeois. Les béliers et les mines échouent contre des murs que les assiégés réparent la nuit. L'assaut général du 25 juillet 1190 est un échec. Le 7 octobre, les débris de l'armée allemande conduite par Frédéric de Souabe arrivent, sans leur empereur noyé dans le Saleph, et ne comptent plus qu'une fraction de leurs forces ; Frédéric lui-même meurt en janvier 1191. C'est dans ce camp que bourgeois de Brême et de Lübeck montent un hôpital sous une voile de navire, d'où naîtra l'ordre des Teutoniques.
Avril-juillet 1191 : les deux rois. Philippe Auguste débarque le 20 avril, fait dresser ses machines (sa grande pierrière, que l'on surnomme « Malvoisine », l'engin le plus célèbre du siège) et ses sapeurs minent la Tour maudite. Richard Cœur de Lion y arrive le 8 juin, après la conquête de Chypre, et prend la tête des opérations : il tombe malade, se fait porter sur une litière pour tirer à l'arbalète. Les brèches s'ouvrent, les assauts reprennent. Le 3 juillet, sans espoir de secours (Saladin n'ose pas attaquer le camp renforcé), la garnison propose de capituler. Le 12 juillet 1191, la ville est rendue : 200 000 dinars, la restitution de la Vraie Croix et la libération de 1 500 prisonniers chrétiens sont promis, la garnison étant retenue comme garantie.
Les chroniqueurs musulmans notent la présence de femmes dans le camp franc ; Baha ad-Din Ibn Chaddad mentionne des Franques qui combattent. Les chroniques latines les montrent surtout portant l'eau, soignant les malades et lavant le linge des hommes : elles tiennent le camp debout autant que les chevaliers.
Pourquoi cela a tourné ainsi#
Parce que la mer a tranché. Un siège que l'armée de secours ne peut pas rompre et que les assiégeants ne peuvent pas emporter se joue sur le ravitaillement : tant que les Francs ont reçu des navires et des renforts frais de l'Occident, Saladin n'a pu les déloger ; quand les deux plus grands rois d'Europe sont arrivés avec leurs flottes, la place a cédé en quelques semaines. À l'inverse, le sultan, dont les émirs de Mésopotamie rentraient chez eux chaque automne, n'a jamais pu tenir une armée complète toute l'année. Le désaccord entre Guy et Conrad, puis entre Richard et Philippe, a retardé la victoire, mais ne l'a pas empêchée.
Conséquences#
Après le 12 juillet, Saladin tarde à exécuter le traité. Philippe Auguste, malade, repart le 31 juillet et laisse à Richard la direction de l'armée. Le 20 août 1191, le roi d'Angleterre, jugeant le sultan de mauvaise foi et ne pouvant ni nourrir ni garder ses captifs s'il veut marcher vers le sud, fait exécuter environ 2 700 prisonniers musulmans (le chiffre est celui d'Ibn Chaddad et de la chronique d'Ambroise) devant le camp ennemi, sur la colline d'Ayyadieh. Saladin, en retour, fait tuer ses prisonniers chrétiens. C'est une des pages sombres de la croisade, que l'Église, qui interdit de tuer les captifs et les innocents, ne saurait approuver ; la suite de la campagne est racontée dans la troisième croisade.
Acre devient la capitale d'un royaume réduit à une bande côtière, et elle le restera cent ans : c'est la ville dont la chute, le 18 mai 1291, mettra fin à l'Orient latin, racontée dans le siège d'Acre de 1291. Sans cette victoire, la route de Jaffa, Arsouf et les années de survie du royaume n'auraient pas existé.
Ce qui demeure#
Vingt-trois mois à tenir un camp dans la boue et la faim, enterrer ses morts chaque matin, et ne pas partir : voilà ce que le siège dit de ces hommes. Beaucoup n'ont jamais vu le Saint-Sépulcre et sont morts devant Acre, le plus souvent de maladie, sans gloire, pour qu'une porte reste ouverte aux pèlerins. De leur camp est aussi né un hôpital qui est devenu un ordre. Et la figure de Saladin, qui respecta le serment fait à Guy en 1188 mais ne put empêcher la guerre de reprendre, rappelle que l'adversaire aussi avait des principes. Du port d'Acre, la vieille ville des croisés se visite encore, ses salles voûtées sous les rues de la ville moderne.
Sources
Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte (vers 1195-1199) · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin · Imad ad-Din al-Isfahani, Al-Fath al-qussi · Ibn al-Athir, Al-Kamil, années 585-587. — Steven Runciman, A History of the Crusades, III (1954) ; John Gillingham, Richard Cœur de Lion (Noêsis, 1999) ; Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008) ; Jonathan Riley-Smith, The Crusades: A History (2005).
Pour aller plus loin#
- Acre, la capitale portuaire des croisés — la ville elle-même : port, quartiers, ordres, ce qui reste
Questions fréquentes#
Combien de temps a duré le siège d'Acre de 1189-1191 ?
Vingt-trois mois : Guy de Lusignan met le siège le 28 août 1189, et la garnison capitule le 12 juillet 1191, quelques semaines après l'arrivée de Philippe Auguste (20 avril) et de Richard Cœur de Lion (8 juin).
Pourquoi dit-on que les croisés étaient assiégeants et assiégés ?
Parce que Saladin est arrivé dès le 15 septembre 1189 avec son armée et a installé son camp sur les collines derrière eux. Les Francs tenaient ainsi la ville enfermée tout en étant eux-mêmes enfermés entre la mer, les murailles et l'armée du sultan.
Qui a pris Acre en 1191 ?
Les armées de la troisième croisade : les Français de Philippe Auguste, les Anglo-Normands et Angevins de Richard Cœur de Lion, et ceux qui tenaient le siège depuis 1189, avec Guy de Lusignan, Conrad de Montferrat, les ordres militaires, les Pisans et les Génois.
Que s'est-il passé après la reddition d'Acre ?
Saladin tarde à payer la rançon convenue (200 000 dinars, la restitution de la Vraie Croix et la libération de prisonniers chrétiens). Le 20 août 1191, Richard fait exécuter environ 2 700 prisonniers musulmans devant le camp ennemi.