Acre, la capitale portuaire des croisés
Saint-Jean-d'Acre, prise en 1104, reprise en 1191, capitale du royaume de Jérusalem jusqu'à sa chute le 28 mai 1291 : port, quartiers marchands, ordres.

En bref
Lieu : Saint-Jean-d'Acre, aujourd'hui Akko (Israël), sur la côte au nord du Carmel. Possession franque : 1104-1187, puis 12 juillet 1191 - 28 mai 1291. Statut : capitale effective du second royaume de Jérusalem. Habitants : Francs, Italiens, Orientaux, pèlerins ; quelques dizaines de milliers d'âmes selon les estimations. Occupants : Templiers, Hospitaliers, Teutoniques, communes de Venise, Gênes et Pise. Fin : prise par le sultan al-Ashraf Khalil, 28 mai 1291.
Pour entrer en Terre sainte, on passait par Acre ; pour en sortir aussi. Dès qu'il a perdu Jérusalem, le royaume latin en a fait sa capitale : un port, des murailles, des maisons fortes, et le dernier grand rendez-vous de la chrétienté d'Orient. Cet article la raconte comme un lieu, dans la série des châteaux et villes des croisés, à côté de la forteresse de terre qu'est le Krak des Chevaliers.
Pourquoi ici ?#
Acre est une très vieille ville portuaire, au fond d'une baie abritée du vent d'ouest par une langue de terre et par un môle. C'est le seul bon mouillage au sud de Tyr, et les routes de Galilée et de Damas y descendent. Baudouin Ier la prend en 1104 avec l'aide de la flotte génoise ; elle devient dès lors le premier port du royaume, celui où débarquent les pèlerins, plus commode que Jaffa, dont l'accès est difficile.
En 1187, après Hattin, Saladin la reçoit presque sans combat. C'est sous ses murs que s'ouvre, en 1189, le siège d'Acre, dont l'enjeu est précisément ce port : reprise le 12 juillet 1191 par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, elle sert ensuite de base au royaume reconstitué (voir le royaume de Jérusalem et la troisième croisade). Jérusalem n'est plus qu'un souvenir ou une possession intermittente (1229-1244) : les rois y sont couronnés quelquefois, mais ils résident à Acre.
Une ville, trois villes#
La cité franque se compose de plusieurs ensembles. Au centre, la vieille ville, serrée autour du port, que ferme une chaîne tendue entre deux tours. Au nord-est, le faubourg de Montmusard, englobé dans une seconde enceinte au XIIIe siècle, qui donne à la ville sa double muraille. Au sud-ouest, au bout de la presqu'île, la grande forteresse du Temple, qui domine la mer.
Les quartiers marchands sont des petits mondes : Vénitiens, Génois et Pisans obtiennent des rois des rues, des fours, des bains, des églises et leur propre justice. Ils s'y comportent en maîtres chez eux, et leurs querelles ne s'arrêtent pas aux portes : la « guerre de Saint-Sabas » (1256-1258) oppose Génois et Vénitiens jusque dans les rues d'Acre, à propos d'un monastère que se disputent les deux communes. Autour d'eux, on entend toutes les langues : le français des Francs, l'italien, le grec, l'arabe, le syriaque, l'arménien.
Les trois ordres y ont chacun leur place. Les Hospitaliers y tiennent un vaste ensemble hospitalier et conventuel, au nord du port, avec une grande salle de soins ; les Templiers leur forteresse maritime ; les Teutoniques, installés dans la ville depuis le début du XIIIe siècle, y ont d'abord leur siège principal, avant le repli de 1291 vers Venise (leur histoire est dans les Teutoniques). Pour les deux autres : les Hospitaliers et les Templiers. Dans la ville, ces maisons font à la fois fonction d'hôpital, de caserne, de banque et de refuge.
Les sièges d'Acre#
La ville a connu deux grands sièges, qui en encadrent l'histoire franque :
| Dates | Assaillant | Défenseur | Issue |
|---|---|---|---|
| 1189-1191 | Croisés (Guy de Lusignan, puis Philippe Auguste et Richard) | Garnison de Saladin | Reddition le 12 juillet 1191 |
| avril-mai 1291 | Sultan al-Ashraf Khalil | Latins et ordres | Assaut du 18 mai, chute du Temple le 28 |
Deux ans d'efforts pour la reprendre, six semaines pour la perdre : le récit du premier est dans le siège d'Acre (1189-1191), celui du second dans le siège d'Acre (1291).
La chute#
Le dernier acte occupe quarante jours. Les Mamelouks ont pris Antioche en 1268 et Tripoli en 1289 ; Acre reste la seule grande place. Elle tient sous les trébuchets, sous les mines, sous l'assaut général du 18 mai où meurt le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. Le 28 mai, la tour du Temple s'écroule sur ses défenseurs. Tyr, Sidon, Beyrouth, Château-Pèlerin suivent en quelques semaines : plus un Franc sur la côte. Le récit d'ensemble est dans la chute d'Acre, 1291, et ses suites dans la fin des États latins.
Acre aujourd'hui#
Akko est aujourd'hui une ville vivante, arabe et juive, dont la vieille ville est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2001. Les constructions ottomanes (le XVIIIe siècle y a ajouté des remparts et des khans) recouvrent en grande partie la ville franque, mais celle-ci n'a pas disparu : elle dort dessous. La crypte des Hospitaliers, redécouverte au XXe siècle, avec ses grandes salles voûtées gothiques, se visite ; le port garde sa disposition d'origine ; un tunnel templier d'environ 350 mètres, découvert en 1994, relie la forteresse du Temple au port. On marche sur les pavés mêmes où les derniers défenseurs ont tenu.
Ce qui demeure#
Acre est la preuve qu'une ville peut être autre chose qu'un champ de bataille : un hôpital où l'on soignait les pèlerins de toute langue, une capitale de papier et de pierre tenue pendant un siècle sans roi à Jérusalem, et un dernier rempart gardé jusqu'au bout par des hommes qui savaient la partie perdue. Les voûtes de la crypte des Hospitaliers restent debout, et celui qui y descend entre dans la salle où se soignait la charité chrétienne.
Sources
Gestes des Chiprois, dit « Templier de Tyr » (chronique de la guerre de Saint-Sabas et du siège de 1291) · Jacques de Vitry, Historia Orientalis (description d'Acre vers 1216-1226) · Guillaume de Tyr, Historia, XI (prise de 1104). — Jonathan Riley-Smith, The Knights of St John in Jerusalem and Cyprus (1967) ; David Jacoby, Studies on the Crusader States and on Venetian Expansion (1989) ; Malcolm Barber, The Crusader States (2012).
Questions fréquentes#
Pourquoi Acre est-elle devenue la capitale des croisés ?
Après la perte de Jérusalem en 1187, Acre, reprise en juillet 1191, était le meilleur port de la côte et la porte des renforts d'Occident ; les rois, les ordres et les communes marchandes s'y sont installés.
Quand Acre a-t-elle été prise par les croisés, puis perdue ?
Elle est prise par Baudouin Ier en 1104, perdue devant Saladin en 1187, reprise le 12 juillet 1191 et définitivement perdue le 28 mai 1291 face au sultan Khalil.
Que reste-t-il d'Acre des croisés aujourd'hui ?
Akko, en Israël, conserve la crypte et les salles voûtées des Hospitaliers, le port, des tronçons de remparts et un tunnel templier ; la vieille ville est classée à l'UNESCO depuis 2001.