Les chroniqueurs des croisades : qui a écrit quoi

Latins, Grecs, Arméniens, Syriaques, Arabes : les chroniqueurs des croisades, de l'anonyme des Gesta (vers 1100) à Joinville (1309), et comment les lire.

Romain Croisade 11 min

Un moine chroniqueur écrit à la plume sur un pupitre de bois dans un scriptorium de pierre ; par la fenêtre, des chevaliers croisés à cheval sous une bannière à croix

En bref

Période couverte : 1095-1291, textes écrits entre vers 1100 et 1309. Chroniqueurs latins : l'anonyme des Gesta, Raymond d'Aguilers, Foucher de Chartres, Albert d'Aix, Guibert de Nogent, Eudes de Deuil, Guillaume de Tyr, Ambroise, Olivier de Paderborn, Ernoul, le Templier de Tyr. Français : Villehardouin, Robert de Clari, Joinville. Grecs : Anne Comnène, Nicétas Choniatès. Arméniens et syriaques : Matthieu d'Édesse, Michel le Syrien. Arabes : Ibn al-Qalanisi, Oussama Ibn Munqidh, Ibn Jubayr, Imad ad-Din, Baha ad-Din, Ibn al-Athir. Édition de référence : le Recueil des historiens des croisades (1841-1906). Ce qui demeure : des témoins qui s'accordent sur l'essentiel, la foi et le sacrifice des croisés.

Presque tout ce que nous savons des croisades vient d'une quarantaine d'hommes qui ont pris la plume : des moines, des chapelains, des chevaliers, des fonctionnaires, des émirs et des voyageurs, qui écrivent en latin, en français, en grec, en arménien, en syriaque et en arabe. Cette page les présente par langue et par croisade, dit ce que chacun a vu et ce qu'il voulait montrer, et indique où le lire. Elle complète notre guide complet des croisades, qui raconte les événements que ces hommes ont consignés.

Qui a écrit l'histoire des croisades, en cinq lignes#

Les croisades sont connues par des chroniqueurs de quatre familles : les Latins (clercs et chevaliers francs), les Grecs de Byzance, les chrétiens orientaux (Arméniens, Syriaques) et les musulmans (Arabes et Persans). Pour la première croisade, des témoins directs écrivent dans les cinq années qui suivent la prise de Jérusalem (1099). Pour le XIIe siècle, Guillaume de Tyr fait la synthèse latine et, côté musulman, Ibn al-Qalanisi puis Ibn al-Athir. Pour la troisième croisade, Ambroise et Baha ad-Din racontent les mêmes combats des deux camps. Pour le XIIIe siècle, Villehardouin, Joinville et le Templier de Tyr accompagnent les dernières expéditions, jusqu'à la chute d'Acre.

Pourquoi les chroniqueurs comptent-ils autant ?#

Il n'existe presque pas d'archives pour cette époque : quelques chartes, des lettres de croisés, des bulles pontificales. Le récit de ce qui s'est passé sur le terrain repose donc sur les chroniques, et chacune porte la marque de son auteur. Trois choses sont à demander à tout texte : qui parle (un témoin ou un compilateur), pour qui (un prince, un monastère, la mémoire d'un maître) et quand (à chaud, ou trente ans plus tard).

Les chroniqueurs ne sont pas des historiens neutres, et ils ne prétendent pas l'être. Les Latins lisent la croisade comme une œuvre de Dieu et ses revers comme une correction : ce regard fait partie des faits, car c'est celui qui a mis des milliers d'hommes en route. Les adversaires disent la même chose à l'envers, avec la même sincérité. De cette confrontation naît ce que nous pouvons savoir, comme le montre la question disputée du massacre de Jérusalem en 1099, où les chiffres varient selon les récits.

Les chroniqueurs latins de la première croisade#

Les premiers récits sont écrits par des hommes qui ont marché jusqu'à Jérusalem, ou qui ont interrogé ceux qui en revenaient. Ils racontent la première croisade, de l'appel de Clermont (1095) à la prise de la Ville sainte.

L'anonyme des Gesta Francorum (Gestes des Francs), vers 1100-1101, est le texte fondateur. Son auteur, probablement un chevalier de l'entourage de Bohémond de Tarente, écrit en latin simple, au ras du sol : la faim d'Antioche, la marche, les combats. Il est la source directe de plusieurs autres chroniqueurs, qui le recopient et l'embellissent.

Raymond d'Aguilers, chapelain du comte Raymond de Saint-Gilles, rédige son Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem vers 1099-1105. C'est lui qui raconte la découverte de la Sainte Lance à Antioche et la procession autour de Jérusalem le 8 juillet 1099. Il écrit en homme de foi, proche du comte de Toulouse, et son récit est précieux pour la vie religieuse de l'armée.

Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin de Boulogne, assiste au concile de Clermont, suit Baudouin à Édesse puis à Jérusalem, et reste en Orient. Son Histoire de Jérusalem est écrite par étapes et s'arrête vers 1127 : on y lit la naissance du royaume latin par un homme qui l'a vu naître.

Albert d'Aix n'est jamais allé en Terre sainte. Il recueille auprès des pèlerins et des croisés revenus leurs récits et compose une longue Histoire de l'expédition de Jérusalem, qui court jusqu'aux premières années du XIIe siècle. Il est notre meilleure source sur les croisades populaires et sur Godefroy de Bouillon, avec la prudence qu'impose un récit de seconde main.

Guibert de Nogent, abbé en France, reprend vers 1108 le récit des Gesta dont il juge le latin trop pauvre et le réécrit dans un style plus élevé, ajoutant les récits de témoins. Son œuvre dit surtout ce que l'on pensait en France de la croisade.

Les chroniqueurs des croisades du XIIe siècle#

La deuxième croisade a son témoin dans Eudes de Deuil, moine de Saint-Denis et chapelain de Louis VII. Son Voyage de Louis VII en Orient raconte la route par Constantinople et l'Asie Mineure, jusqu'au désastre de l'armée royale. Eudes devient abbé de Saint-Denis en 1151. Il juge sévèrement les Grecs, ce qui est à garder en tête lorsqu'on lit ses pages.

Guillaume de Tyr (vers 1130-1186) est le grand historien du royaume latin. Né à Jérusalem, formé en Occident, archevêque de Tyr en 1175 et chancelier du royaume, il rédige l'Histoire des faits accomplis outre-mer, de 1095 à 1184, et une histoire des princes arabes aujourd'hui perdue. Il connaît Baudouin IV, dont il fut le précepteur, et plaide pour un royaume uni. Son texte, traduit en français dès le XIIIe siècle sous le titre d'Estoire d'Eracles, est la colonne vertébrale du XIIe siècle.

Ernoul, écuyer du seigneur Balian d'Ibelin, écrit au début du XIIIe siècle un récit de la chute du royaume en 1187 qui vient s'adosser à Guillaume de Tyr ; on le désigne comme la Continuation de Guillaume. C'est une source du côté des barons d'Outremer, utile pour comprendre les querelles qui précèdent Hattin.

Ambroise, jongleur ou clerc normand, accompagne Richard Cœur de Lion dans la troisième croisade et compose vers 1195-1200 l'Estoire de la guerre sainte, en vers français. C'est un récit vivant, très favorable à Richard, qui donne les détails des sièges d'Acre et d'Arsouf.

Les chroniqueurs français du XIIIe siècle#

Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne, négociateur du traité avec Venise, écrit la Conquête de Constantinople, le premier grand récit en prose française, vers 1207-1213. Il raconte la quatrième croisade depuis l'intérieur des conseils : la dette envers les Vénitiens, la prise de Zara, le siège de Constantinople. Il ne cache pas les fautes, tout en cherchant à les expliquer.

Robert de Clari, petit chevalier picard, raconte la même expédition d'en bas. Il décrit avec émerveillement les reliques et les richesses de Constantinople, et dit la rancœur des simples chevaliers contre les barons.

Olivier de Paderborn, écolâtre de Cologne, suit la cinquième croisade et écrit l'Histoire de Damiette, un témoignage direct sur le siège de 1218-1219 et sa suite.

Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, compagnon de saint Louis, dicte vers 1305-1309 sa Vie de saint Louis. Il y mêle la chronique de la septième croisade (1248-1254) et le portrait du roi tel qu'il l'a vu : les repas, les conseils, la captivité, le pardon. Joinville n'est ni clerc ni historien, et c'est ce qui en fait un témoin irremplaçable de la sainteté de Saint Louis.

Le Templier de Tyr, secrétaire du maître de l'ordre Guillaume de Beaujeu, est notre témoin de la fin : sa chronique, intégrée aux Gestes des Chiprois, raconte le siège d'Acre en 1291, auquel il a assisté. On la lit avec la chute d'Acre.

Que disent les chroniqueurs grecs, arméniens et syriaques ?#

Les chrétiens d'Orient ont vu arriver les croisés d'un œil différent, parfois reconnaissant, parfois inquiet.

Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis Ier, écrit l'Alexiade vers 1148, après la mort de son père. Elle y décrit le passage des Francs à Constantinople en 1096-1097 et le serment des chefs, avec l'admiration pour leur courage et la gêne devant leur nombre. Son récit est indispensable pour saisir les relations avec Byzance.

Nicétas Choniatès, haut fonctionnaire de l'empire, est témoin du sac de 1204. Il s'enfuit de Constantinople et raconte, dans son Histoire, les destructions commises par les croisés, avec une douleur qui ne dit rien de plus que ce qu'il a vu.

Matthieu d'Édesse, moine arménien mort vers 1144, a écrit la chronique de son peuple de 952 à 1129 et décrit les Francs arrivant à Édesse, d'abord comme libérateurs. Michel le Syrien, patriarche jacobite d'Antioche (1166-1199), a composé une vaste chronique du monde qui offre le point de vue de chrétiens vivant sous domination turque puis franque.

Que disent les chroniqueurs arabes ?#

Les sources musulmanes sont aussi riches que les latines, et elles ne sont pas moins sincères. Elles disent comment les adversaires des croisés ont vécu cette guerre et comment ils ont appelé les croisés (voir comment les musulmans appelaient les croisés).

Ibn al-Qalanisi (mort en 1160), notable de Damas, tient une chronique de sa ville où il note l'arrivée des Francs en 1097-1099 et les premières contre-offensives. Ibn al-Athir (1160-1233), de Mossoul, rédige une grande histoire universelle, al-Kamil, qui donne la vision des Turcs d'Alep et de Mossoul.

Imad ad-Din al-Isfahani (1125-1201), secrétaire de Saladin, et Baha ad-Din Ibn Shaddad (1145-1234), cadi de l'armée, ont vécu auprès du sultan. Le second est notre meilleur témoin des négociations entre Saladin et Richard pendant la troisième croisade.

Oussama Ibn Munqidh (1095-1188), émir de Shayzar, laisse dans son Livre de l'instruction par l'exemple des souvenirs d'un guerrier devenu vieux, avec des anecdotes sur ses relations avec les Francs, parfois amicales, parfois choquées par leurs mœurs. Ibn Jubayr, voyageur andalou, traverse la Terre sainte en 1184 et décrit les routes tenues par les Francs, le commerce et les pèlerinages.

Comment lire les chroniqueurs des croisades ?#

Trois précautions suffisent. D'abord, distinguer le témoin du compilateur : Raymond d'Aguilers a vu ce qu'il raconte, Albert d'Aix le rapporte. Ensuite, comparer les camps : pour Hattin, le récit des Latins (Ernoul, Guillaume de Tyr) et celui des musulmans (Imad ad-Din, Ibn al-Athir) se complètent plus qu'ils ne se contredisent. Enfin, respecter les nuances des chiffres : les effectifs d'armées et de pertes sont presque toujours exagérés, et l'on garde l'ordre de grandeur plus que le nombre.

Les Latins font de la croisade une œuvre de Dieu et du pèlerinage armé, comme le voulait le pape ; les musulmans y voient une invasion puis un djihad de reconquête ; les Byzantins, une affaire politique ; les Arméniens et les Syriaques, une chance et un risque. Aucune de ces lectures n'est à écarter, et le site s'en tient à ce que les sources établissent, en disant le conditionnel quand elles divergent.

Où lire les chroniques des croisades ?#

L'ensemble des textes est réuni dans le Recueil des historiens des croisades, publié par l'Académie des inscriptions et belles-lettres de 1841 à 1906, en séries d'historiens occidentaux, orientaux, grecs et arméniens, avec les lois du royaume. Il est consultable en ligne. Pour une lecture moderne, on se tournera vers les traductions de Villehardouin, de Joinville, d'Ambroise et des Gesta Francorum, ainsi que vers le livre d'Oussama Ibn Munqidh, tous disponibles en français.

Ce qui demeure#

Ces hommes ne se sont pas mis d'accord : ils sont pourtant d'accord sur l'essentiel. Un moine de Normandie, un émir de Syrie et une princesse byzantine décrivent la même chose, des hommes qui ont tout quitté pour un tombeau, et d'autres qui ont tout donné pour le défendre. Sans eux, les croisés seraient des noms sans visage. Grâce à eux, on connaît la faim d'Antioche, le courage de Baudouin IV, la patience de saint Louis captif, et jusqu'au dernier combat d'Acre.

Ce que les chroniqueurs ont conservé, c'est la mémoire d'un sacrifice. Leurs manuscrits sont dans nos bibliothèques ; en les ouvrant, on entend encore ceux qui sont partis. Pour comprendre pourquoi ils partaient, on lira pourquoi le Saint-Sépulcre comptait tant.

Pour aller plus loin#

Sources

Chroniqueurs : Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum (vers 1100) ; Raymond d'Aguilers, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalem ; Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana ; Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana ; Guibert de Nogent, Dei gesta per Francos ; Eudes de Deuil, De profectione Ludovici VII in Orientem ; Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum ; Ambroise, Estoire de la guerre sainte ; Villehardouin, La Conquête de Constantinople ; Robert de Clari, La Conquête de Constantinople ; Joinville, Vie de saint Louis ; Anne Comnène, Alexiade ; Nicétas Choniatès, Histoire ; Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I'tibar ; Ibn Jubayr, Rihla. Éditions : Recueil des historiens des croisades (Académie des inscriptions et belles-lettres, 1841-1906). Historiens modernes : Jean Richard, Histoire des croisades ; Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes (récit fondé sur les chroniques arabes) ; Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives.

Questions fréquentes#

Quelle est la source principale de la première croisade ?

Le récit anonyme des Gesta Francorum, écrit vers 1100-1101 par un familier de Bohémond de Tarente qui a fait la route. Raymond d'Aguilers et Foucher de Chartres, également témoins, le complètent ; Guibert de Nogent et Albert d'Aix racontent d'après d'autres témoins.

Quel est le meilleur historien médiéval des croisades ?

On cite le plus souvent Guillaume de Tyr (vers 1130-1186), né à Jérusalem, archevêque de Tyr et chancelier du royaume, dont l'Histoire des faits accomplis outre-mer court de 1095 à 1184. Il a lu les sources arabes et connaît les acteurs de son temps.

Existe-t-il des témoignages musulmans sur les croisades ?

Oui, et nombreux : Ibn al-Qalanisi à Damas, Ibn al-Athir à Mossoul, Imad ad-Din et Baha ad-Din, deux proches de Saladin, l'émir Oussama Ibn Munqidh et le voyageur andalou Ibn Jubayr. Ils racontent la même histoire de l'autre côté du front.

Que raconte Joinville ?

Joinville, sénéchal de Champagne, a accompagné saint Louis à la septième croisade (1248-1254) puis a dicté sa Vie de saint Louis, achevée en 1309. C'est le seul grand témoin de cette croisade qui écrive en français et en confidence, comme un ami du roi.

Où peut-on lire ces chroniques aujourd'hui ?

Dans le Recueil des historiens des croisades, publié de 1841 à 1906 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres (textes latins, français, grecs, arabes et arméniens), et dans des traductions modernes de la plupart des grands textes, dont Joinville, Villehardouin, Ambroise et Oussama.

Les chroniqueurs sont-ils fiables ?

Chacun l'est sur ce qu'il a vu et sur ce que veut son camp : un clerc exalte la volonté de Dieu, un émir regrette un monde perdu, un Byzantin reproche aux Latins leur rudesse. C'est en croisant les récits que l'historien établit les faits, en signalant ce qui reste incertain.

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