Urbain II : le pape qui a appelé à la croisade
Moine de Cluny devenu pape (1088-1099), Urbain II lance la première croisade à Clermont le 27 novembre 1095 et meurt avant d'apprendre la prise de Jérusalem.

En bref
Vers 1035 - 29 juillet 1099. Odon de Lagery, de famille noble champenoise, moine puis grand prieur de Cluny, cardinal-évêque d'Ostie (1078), pape du 12 mars 1088 à sa mort. Disciple de Grégoire VII. Reçoit à Plaisance (mars 1095) l'ambassade d'Alexis Comnène, prêche la croisade à Clermont (27 novembre 1095), parcourt la France pour la faire entendre, envoie Adhémar de Monteil comme légat. Rival : l'antipape Clément III, soutenu par l'empereur Henri IV. Mort à Rome, béatifié en 1881.
Urbain II est l'homme d'un seul appel, mais cet appel n'est pas né d'un coup. Pour comprendre comment un pape réformateur, chassé de sa propre ville, a pu mettre en marche des dizaines de milliers de chrétiens vers Jérusalem, il faut suivre le moine, le réformateur, puis le pasteur. Son œuvre s'inscrit dans la longue suite décrite dans les papes et les croisades.
Qui était Odon de Lagery ?#
Né vers 1035 à Châtillon-sur-Marne, en Champagne, Odon appartient à la noblesse locale et reçoit une formation de clerc : chanoine à Reims, disciple de saint Bruno, il entre vers 1067 à Cluny, alors le centre spirituel de l'Occident, où il devient grand prieur sous l'abbé saint Hugues. Il y apprend la liturgie solennelle, la discipline monastique et l'idée que l'Église doit être libre de la tutelle des princes.
Vers 1078, Grégoire VII l'appelle à Rome et en fait cardinal-évêque d'Ostie. Odon devient l'un des hommes de confiance de la réforme grégorienne : lutte contre la simonie et le mariage des clercs, liberté de l'élection des évêques. Légat en Allemagne en 1084-1085, il paie cet engagement par la prison et l'exil quand l'empereur Henri IV s'empare de Rome.
Comment devient-il pape ?#
Grégoire VII meurt en exil à Salerne en 1085 ; son successeur Victor III règne à peine. Le 12 mars 1088, les cardinaux réunis à Terracina élisent Odon, qui prend le nom d'Urbain II. Il ne tient pas Rome : l'antipape Clément III (Guibert de Ravenne), soutenu par Henri IV, occupe le Latran, et Urbain doit longtemps gouverner depuis l'Italie du Sud, sous la protection des princes normands. Ce n'est qu'en 1093 qu'il peut s'installer à Rome pour de bon.
Dans cette position précaire, il se révèle un diplomate patient : il rallie les Normands, accorde au comte Roger de Sicile la légation apostolique (1098), tient des conciles (Melfi, 1089 ; Plaisance, 1095) et reprend la ligne de Grégoire VII sans en reprendre la rudesse.
Plaisance et Clermont : le moment décisif#
En mars 1095, au concile de Plaisance, des ambassadeurs de l'empereur byzantin Alexis Comnène demandent à l'Occident des chevaliers contre les Turcs seldjoukides, maîtres de l'Anatolie. Le pape les écoute. Quelques mois plus tard, il traverse les Alpes et convoque un concile à Clermont, en Auvergne. Du 18 au 28 novembre 1095, les canons ordinaires de la réforme y sont promulgués : Trêve de Dieu, discipline du clergé, excommunication du roi Philippe Ier pour son remariage. Le 27 novembre, dans un champ hors de la ville, Urbain s'adresse à la foule.
Aucun texte de ce discours n'est conservé : nous en avons cinq relations, écrites après la prise de Jérusalem pour la plupart (Foucher de Chartres, Robert le Moine, Baudri de Dol, Guibert de Nogent, Gesta Francorum pour l'esprit). Elles s'accordent sur l'essentiel : le secours dû aux chrétiens d'Orient, la délivrance des Lieux saints, la remise de la pénitence pour ceux qui partiraient « par pure dévotion », non pour la gloire ou le gain. La foule répond, selon plusieurs chroniqueurs, par le cri de Deus lo vult. Le récit détaillé est dans Clermont, 1095.
Le pape ne s'en tient pas là. Pendant près d'un an, il prêche lui-même à Limoges, Angers, Tours, Nîmes ; il écrit aux Flamands, aux Bolonais, aux moines de Vallombreuse. Il désigne comme chef spirituel de l'expédition l'évêque du Puy, Adhémar de Monteil, et reçoit en personne l'engagement de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Il fixe le départ au 15 août 1096.
Ce qu'il voulait vraiment#
Les historiens discutent encore de l'ampleur de son dessein. Ses lettres parlent de secourir « l'Église d'Orient » et de libérer Jérusalem ; certains y voient aussi l'espoir de rapprocher Rome et Constantinople, divisées depuis le schisme de 1054, et de tourner vers un but juste l'énergie des guerres privées. Il n'avait manifestement pas prévu l'ampleur de la réponse : les foules populaires de Pierre l'Ermite et de Gautier Sans-Avoir partent avant les chevaliers, sans la discipline qu'il attendait (voir la première croisade). Il avait souhaité que clercs et moines ne partent qu'avec l'accord de leur évêque ; la ferveur déborda les consignes.
La fin : mort avant la nouvelle#
Urbain II passe ses dernières années à Rome, à poursuivre la réforme et à défendre la papauté contre Clément III. Au concile de Bari (octobre 1098), il reçoit saint Anselme de Cantorbéry et discute avec les Grecs de la procession du Saint-Esprit. Les croisés, eux, ont pris Nicée, Antioche, puis Jérusalem le 15 juillet 1099. Le pape meurt le 29 juillet 1099, quatorze jours plus tard ; les messagers de la victoire n'arrivent qu'après lui. Il est enterré à Saint-Pierre.
Le portrait par les chroniqueurs#
Foucher de Chartres, présent à Clermont, le décrit comme l'homme qui « exhorta » les foules avec éloquence. Guibert de Nogent, plus critique de l'esprit de gain, lui reconnaît la gravité. Les Grecs, tel Anne Comnène, l'ignorent presque : la croisade est vue de Byzance comme une affaire de comtes, non de pape. Les chroniqueurs monastiques gardent l'image d'un ancien de Cluny, doux de manière, ferme sur les principes, gouvernant l'Église dans la tempête avec patience.
Ce qui demeure#
Urbain II a laissé deux héritages. Le premier est l'idée : qu'un pèlerinage armé, accompli par amour de Dieu et du prochain persécuté, puisse tenir lieu de pénitence ; le cadre juridique que ses successeurs préciseront. Le second est une papauté : en 1099, elle est de nouveau à Rome, libre de l'empereur, et capable de parler à toute la chrétienté d'une seule voix. Léon XIII a confirmé son culte en 1881 ; sa statue se dresse à Châtillon-sur-Marne, sa ville natale, et un monument rappelle à Clermont le champ du discours. Pour mesurer ce qu'il a mis en marche : qui a lancé les croisades ?, Godefroy de Bouillon, qui a tenu la ville qu'il n'a pas vue, et les 20 personnages à connaître.
Sources
Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 1-3 · Robert le Moine, Historia Iherosolimitana, I · Baudri de Dol, Historia Jerosolimitana, I · Guibert de Nogent, Dei gestum per Francos, II · Guillaume de Tyr, Chronicon, I-II. — Alfons Becker, Papst Urban II (3 vol., 1964-2012) ; Jean Richard, L'Appel de la Terre sainte (1995) ; Jean Flori, Pierre l'Ermite et la première croisade (1999) ; Jonathan Riley-Smith, The First Crusade and the Idea of Crusading (1986).
Questions fréquentes#
Qui était Urbain II ?
Odon de Lagery, né vers 1035 en Champagne, moine de Cluny puis cardinal-évêque d'Ostie, pape de 1088 à sa mort le 29 juillet 1099. Il est le pape qui a lancé la première croisade au concile de Clermont.
Urbain II a-t-il vu la prise de Jérusalem ?
Non. Les croisés entrent dans Jérusalem le 15 juillet 1099 ; Urbain II meurt à Rome le 29 juillet, avant que la nouvelle ne lui parvienne.
Urbain II est-il un saint ?
Il est béatifié, non canonisé : Léon XIII a confirmé son culte en 1881. Sa mémoire est fixée au 29 juillet.