Pourquoi les croisades ? Les causes expliquées
Turcs à Manzikert (1071) et à Jérusalem (1073), appel d'Alexis Comnène, réforme de l'Église, paix de Dieu : pourquoi Urbain II lance la croisade en 1095.

En bref
Date : appel lancé le 27 novembre 1095, à Clermont. Auteur : le pape Urbain II. Déclencheur : l'appel de l'empereur byzantin Alexis Comnène, porté au concile de Plaisance en mars 1095. Menace : les Turcs seldjoukides, vainqueurs à Manzikert (1071), maîtres de Jérusalem (1073), de Nicée et d'Antioche. Causes profondes : le pèlerinage à Jérusalem et la mémoire de la destruction du Saint-Sépulcre (1009) ; la réforme grégorienne ; la paix de Dieu et la christianisation de la chevalerie. But annoncé : secourir les chrétiens d'Orient et délivrer Jérusalem. Promesse : le voyage, fait par dévotion, vaut pour toute pénitence.
Les croisades ont commencé parce qu'un empereur chrétien d'Orient, Alexis Comnène, a demandé du secours contre les Turcs, et qu'un pape, Urbain II, a transformé cet appel en un pèlerinage armé pour délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Derrière ce geste de 1095, il y a un siècle de pèlerinages, de réforme de l'Église et de conversion de la chevalerie. Cette page explique chacune de ces causes, et ce qu'il faut penser des explications plus récentes ; le cadre général se lit dans notre guide complet des croisades.
Les causes des croisades en cinq lignes#
Une cause immédiate : la poussée turque en Orient et l'appel d'Alexis Comnène. Une cause sacrée : Jérusalem, où le Christ est mort et ressuscité, et la route des pèlerins devenue dangereuse. Une cause d'Église : une papauté réformée qui veut et peut parler à toute la chrétienté. Une cause de société : une chevalerie que l'Église cherche depuis un siècle à détourner des guerres privées vers la défense des faibles. Et une étincelle : le discours de Clermont, qui promet au guerrier la rémission de ses péchés s'il part « par dévotion seule ».
Le contexte : un monde de 1095 coupé en trois#
Autour de la Méditerranée, trois mondes se font face. À l'ouest, une chrétienté latine morcelée en seigneuries, où la papauté s'affirme. À l'est, l'empire byzantin, héritier de Rome, chrétien et grec, qui a longtemps tenu la frontière d'Asie. Au sud et à l'est, l'islam, lui-même divisé : califat fatimide chiite au Caire, califat abbasside sunnite à Bagdad, sous la tutelle des sultans turcs seldjoukides venus d'Asie centrale.
Jérusalem est en terre d'islam depuis 638. Pendant quatre siècles, les chrétiens d'Orient y vivent en dhimmis, protégés soumis à un impôt, et les pèlerins d'Occident y viennent, avec des périodes de paix et des périodes de violence. Ce n'est donc pas la domination musulmane sur Jérusalem en elle-même qui déclenche la croisade, c'est ce qui change au XIe siècle.
Le pèlerinage à Jérusalem : la route des pénitents#
Le pèlerinage à Jérusalem est, au XIe siècle, la plus haute des pénitences. On y va pour expier un crime, accomplir un vœu, mourir près du tombeau du Christ. Raoul Glaber rapporte qu'autour de l'an mil une foule « innombrable » prend la route ; en 1064-1065, le grand pèlerinage allemand conduit par l'évêque Gunther de Bamberg rassemble plusieurs milliers de personnes, et il est attaqué par des pillards près de Ramla. Le croisé de 1096 se pense d'abord comme un pèlerin : il prend la croix comme on prend le bourdon, fait un vœu, et la croisade s'appelle dans les textes iter, peregrinatio, le voyage. Ce lien entre pèlerinage et croisade fera l'objet d'un article de cette catégorie.
1009 : la destruction du Saint-Sépulcre#
À l'automne 1009, le calife fatimide al-Hakim fait raser la basilique du Saint-Sépulcre, construite par Constantin. Les chroniqueurs d'Occident, Adémar de Chabannes et Raoul Glaber, en font le récit ; l'émotion est immense. L'église ne sera relevée qu'en partie, par les Byzantins, vers 1048. Al-Hakim fut un souverain imprévisible, qui persécuta aussi les juifs et une partie de ses sujets musulmans, et son successeur rétablit la tolérance ; mais l'Occident a retenu que le tombeau du Christ pouvait être détruit. Ce que représentait ce lieu, on le lit dans pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ?
Manzikert (1071) : l'Anatolie perdue#
Le 26 août 1071, à Manzikert, en Arménie, l'empereur Romain IV Diogène est vaincu et capturé par le sultan seldjoukide Alp Arslan. La défaite elle-même n'est pas un désastre militaire, mais elle ouvre une décennie de guerres civiles byzantines pendant lesquelles les Turcs se répandent dans toute l'Anatolie. Vers 1081, ils ont fait de Nicée, à quelques jours de marche de Constantinople, la capitale d'un sultanat ; en 1084-1085, ils prennent Antioche, l'un des cinq grands patriarcats de la chrétienté. En vingt ans, l'empire a perdu les provinces qui le nourrissaient et la route terrestre des pèlerins traverse désormais un pays en guerre.
1073 : les Turcs à Jérusalem#
En 1073, un chef turc, Atsiz, enlève Jérusalem aux Fatimides ; il la reprend après une révolte en 1077, avec des massacres que rapportent les chroniqueurs musulmans eux-mêmes. Les pèlerins latins trouvent une route plus dangereuse et des droits de passage plus lourds ; les chrétiens d'Orient, une domination plus dure. Les récits qui parviennent en Occident, sans doute grossis, décrivent des pèlerins rançonnés et des églises profanées. Détail que l'on oublie souvent : en août 1098, pendant que les croisés assiègent Antioche, les Fatimides reprennent Jérusalem aux Turcs ; c'est à eux que la première croisade la prendra en 1099.
L'appel d'Alexis Comnène et le concile de Plaisance (mars 1095)#
Alexis Comnène, empereur depuis 1081, a redressé l'empire à force d'habileté, mais il manque de soldats. Il recrute depuis longtemps des mercenaires occidentaux. La mort du sultan Malik Shah, en 1092, divise les Turcs et lui offre une chance de reprendre l'Anatolie. En mars 1095, ses ambassadeurs se présentent au concile de Plaisance, présidé par Urbain II, et, selon le chroniqueur Bernold de Constance, supplient le pape d'exhorter les chrétiens à venir défendre l'Église d'Orient contre les païens. Alexis demandait des troupes ; il recevra une armée de pèlerins qu'il n'avait ni prévue ni voulue. Ce malentendu pèsera sur toute l'histoire des croisades.
La réforme grégorienne : une papauté qui peut parler à tous#
Depuis le milieu du XIe siècle, la réforme grégorienne, du nom de Grégoire VII (1073-1085), libère l'Église de la tutelle des princes, combat la simonie et le mariage des prêtres, et fait du pape la tête effective de la chrétienté latine. Grégoire VII lui-même, en 1074, avait conçu le projet de conduire une armée au secours des chrétiens d'Orient, jusqu'au Saint-Sépulcre ; la querelle avec l'empereur Henri IV l'en empêcha. En Espagne, les papes encouragent déjà la lutte contre les royaumes musulmans (Barbastro en 1064, Tolède reprise en 1085). Urbain II, ancien moine de Cluny, hérite de cette autorité et de ces idées : en 1095, il est le seul homme d'Occident capable d'appeler toute la chevalerie à un même but.
La paix de Dieu et la chevalerie du XIe siècle#
Depuis la fin du Xe siècle, les conciles de paix de Dieu (Charroux, 989) interdisent de s'en prendre aux clercs, aux paysans, aux marchands ; la trêve de Dieu (Toulouges, 1027) interdit de combattre certains jours. L'Église ne supprime pas la guerre, elle tente de la limiter et de la sanctifier. La chevalerie naissante, ces cavaliers lourdement armés qui vivent de la guerre, est à la fois le problème et la solution : violente, elle se sait en état de péché ; chrétienne, elle cherche un moyen de se sauver sans quitter les armes. Le concile de Clermont commence d'ailleurs par renouveler la paix de Dieu. La croisade offre au chevalier ce que la paix de Dieu lui demandait : tourner son épée vers la défense des faibles et de l'Église, et faire de son métier une pénitence.
Urbain II et Clermont : l'étincelle#
Le 27 novembre 1095, à Clermont, Urbain II réunit tous ces fils. Nous n'avons pas son discours mot pour mot, mais quatre récits de chroniqueurs et un texte sûr, le canon du concile : quiconque partira pour libérer l'Église de Dieu à Jérusalem « par dévotion seulement, et non pour obtenir honneur ou argent », verra ce voyage compté pour toute pénitence. La foule répond « Dieu le veut ». Le récit complet : Clermont, 27 novembre 1095 : l'appel d'Urbain II, et le portrait de ceux qui l'ont rendu possible : qui a lancé les croisades ?
Les mauvaises explications : terres, cadets, colonies#
Trois explications circulent encore. La première fait des croisés des cadets sans terre en quête de fiefs : or les études des chartes de départ ont montré que partaient surtout des aînés et des chefs de famille, qui vendaient ou engageaient leurs biens, et que la plupart revinrent ruinés ou ne revinrent pas — voir qui étaient les croisés et combien coûtait une croisade. La deuxième en fait une entreprise commerciale : les Italiens n'y entrent qu'après coup, et la première croisade part par la terre. La troisième y voit une colonisation à la manière du XIXe siècle : mais aucune métropole ne gouvernait les États latins, et le but était un lieu saint, non un marché. Des ambitions personnelles ont existé — Bohémond en est l'exemple —, mais elles ne suffisent pas à expliquer qu'on parte par dizaines de milliers vers une mort probable. La question de la nature de cette guerre est traitée dans les croisades étaient-elles une guerre de religion ? et celle de sa légitimité dans les croisades étaient-elles justes ?
Ce qui demeure#
Il demeure une réponse simple, que les historiens les plus sérieux ont fini par rejoindre après un siècle d'explications économiques : les croisés sont partis pour Dieu. Pour secourir des frères chrétiens qu'ils ne connaissaient pas, pour rouvrir la route d'un tombeau vide, pour expier leurs péchés en donnant ce qu'ils avaient de plus précieux, leurs biens, leur famille, leur vie. On peut juger leurs moyens, et l'Église l'a fait ; on ne comprend rien à leur départ si l'on retire la foi.
Il demeure aussi une leçon sur la charité entre chrétiens : en 1095, l'Occident latin et l'Orient grec étaient séparés depuis 1054, et c'est pourtant pour l'Église d'Orient que le pape a appelé. Et il demeure, à Jérusalem, le Saint-Sépulcre, rebâti par les croisés et consacré le 15 juillet 1149, cinquante ans jour pour jour après leur entrée dans la ville : c'est l'église où prient encore aujourd'hui les pèlerins. La cause des croisades a une adresse, et elle est toujours ouverte.
Pour aller plus loin#
- Clermont, 27 novembre 1095 : l'appel d'Urbain II — le concile, le discours selon les quatre chroniqueurs, l'indulgence.
- Pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ? — le tombeau du Christ, cœur de la croisade.
- Qui a lancé les croisades ? — Urbain II, Alexis Comnène, Pierre l'Ermite.
- Qui étaient les croisés ? — qui partait, à quel prix, et le mythe des cadets sans terre.
- La première croisade (1096-1099) — ce que l'appel a produit, de Constantinople à Jérusalem.
- Les croisades étaient-elles une guerre de religion ? — ce que le mot veut dire et ce qu'il ne dit pas.
- Quand commencent et finissent les croisades ? — 1095, 1291, et au-delà.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le pilier du site.
- Les causes une à une — Manzikert, 1009, 1073, Plaisance, la paix de Dieu, la réforme grégorienne — paraîtront dans cette catégorie : Origines.
Sources
Sources médiévales. Canons du concile de Clermont (1095), canon 2 sur l'indulgence de croisade ; Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 1-4 ; Robert le Moine, Historia Iherosolimitana, I, 1-2 ; Baudri de Bourgueil et Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, II ; Bernold de Constance, Chronicon, année 1095, pour l'ambassade byzantine à Plaisance ; Anne Comnène, Alexiade, X, 5 ; Raoul Glaber, Histoires, III, 7 et IV, 6, et Adémar de Chabannes, Chronique, livre III, pour la destruction de 1009 et les pèlerinages ; Grégoire VII, Registre, lettres de 1074 (I, 49 ; II, 31) ; Ibn al-Athir, Al-Kamil fi al-tarikh, pour Manzikert et Atsiz. Historiens. Jonathan Riley-Smith, The First Crusade and the Idea of Crusading (1986) et The First Crusaders, 1095-1131 (1997) ; Jean Flori, La Guerre sainte. La formation de l'idée de croisade dans l'Occident chrétien (Aubier, 2001) ; Peter Frankopan, The First Crusade. The Call from the East (2012) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).
Questions fréquentes#
Quelle est la cause principale des croisades ?
L'appel au secours de l'empereur byzantin Alexis Comnène, menacé par les Turcs seldjoukides, entendu par le pape Urbain II, qui y joint le but de délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Les deux causes, aider les chrétiens d'Orient et rouvrir le tombeau du Christ, sont inséparables dès Clermont en 1095.
Les croisades ont-elles été une réponse à l'expansion de l'islam ?
En partie : elles répondent à la conquête de l'Anatolie byzantine par les Turcs seldjoukides après Manzikert (1071) et à la prise de Jérusalem par eux en 1073. Mais elles visent un but précis, Jérusalem, et non une guerre générale contre tous les musulmans.
Les croisés partaient-ils pour s'enrichir ?
Pour la grande majorité, non. Partir coûtait plusieurs années de revenus ; il fallait vendre ou engager ses terres, et très peu revinrent plus riches. Les historiens, à la suite de Jonathan Riley-Smith, ont montré que le motif dominant était religieux : pénitence et pèlerinage.
Qu'est-ce qui s'est passé en 1009 au Saint-Sépulcre ?
Le calife fatimide al-Hakim fit raser la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem, à l'automne 1009. L'événement choqua l'Occident ; l'édifice ne fut reconstruit qu'en partie, par les Byzantins, vers 1048.
Pourquoi la croisade a-t-elle commencé en 1095 et pas avant ?
Parce qu'il fallait réunir une demande (l'appel d'Alexis à Plaisance en mars 1095), une autorité capable de parler à toute la chrétienté (la papauté réformée) et une chevalerie prête à entendre l'idée d'une guerre pénitentielle. Grégoire VII avait conçu un projet semblable en 1074, sans pouvoir le réaliser.