Pourquoi le Saint-Sépulcre comptait-il tant ?
Le Saint-Sépulcre est le tombeau vide du Christ à Jérusalem : but du pèlerinage, détruit en 1009, délivré le 15 juillet 1099. Pourquoi il valait une croisade.
Mis à jour le 8 octobre 2026

En bref
Quoi : le tombeau taillé dans le roc où le Christ fut enseveli et d'où il est ressuscité, à Jérusalem. Depuis quand vénéré : l'empereur Constantin le dégage et bâtit une basilique au-dessus, consacrée en 335. Ce qui a tout changé : le 18 octobre 1009, le calife fatimide al-Hakim ordonne la destruction de l'église ; le tombeau est attaqué au pic jusqu'au roc. Pourquoi une croisade : c'est le but déclaré de l'appel d'Urbain II en 1095 et le terme du vœu de chaque croisé. Issue : le tombeau est délivré le 15 juillet 1099 ; l'église reconstruite est consacrée le 15 juillet 1149 ; elle est toujours debout.
Parce que ce n'est pas un symbole, mais une adresse. Le Saint-Sépulcre est le tombeau réel où le corps du Christ fut déposé et d'où il est sorti : le lieu de la Résurrection, vénéré sans interruption depuis le IVe siècle. Le délivrer et le garder est le but déclaré des croisades — et le terme du vœu que prononce chaque croisé. Pour le fil entier de 1095 à 1291, voyez notre guide complet des croisades.
Le lieu de la Résurrection, pas un lieu de mémoire#
Le christianisme est une religion d'événements datés et situés. Le Christ n'est pas mort « quelque part » : il a été crucifié hors des murs de Jérusalem, au lieu-dit le Golgotha, et enseveli dans un tombeau neuf taillé dans le roc à quelques dizaines de mètres de là. Les chrétiens de la ville n'ont jamais perdu l'emplacement, au point que l'empereur Hadrien, vers 135, le recouvrit d'un temple païen — ce qui le signala mieux qu'un écriteau. En 326, la mère de Constantin, sainte Hélène, fait dégager le site ; la basilique construite par-dessus est consacrée en 335. À partir de là, la chrétienté entière sait où aller.
C'est cette précision qui fait tout. Un tombeau vide n'est pas un monument : c'est une preuve offerte à la vue, la place vide de Celui qui n'y est plus. Tant que ce lieu est connu, visité, entretenu, l'Incarnation et la Résurrection gardent une adresse sur la terre. Le perdre, ce n'est pas perdre un bâtiment, c'est laisser s'effacer le point où Dieu est entré dans l'histoire des hommes.
Le but de tout un peuple : le pèlerinage#
Dès le IVe siècle, le pèlerinage à Jérusalem est le grand voyage de la chrétienté. On y va pour obtenir le pardon de ses péchés, pour tenir un vœu, pour mourir près du tombeau. La conquête arabe de 638 ne l'interrompt pas : le calife Omar refuse de prier dans la basilique pour ne pas donner prétexte à sa confiscation, et les pèlerins continuent d'arriver, moyennant tribut. Au XIe siècle, les convois se font énormes : le grand pèlerinage allemand de 1064-1065, conduit par l'évêque Gunther de Bamberg, rassemble plusieurs milliers de personnes — et se fait attaquer près de Ramla, ce qui montre à toute l'Europe ce que coûte désormais la route.
Le pèlerin médiéval ne part pas voir un paysage. Il part toucher : le roc du Calvaire, la pierre de l'onction, la dalle du tombeau. Le croisé de 1096 est d'abord cet homme-là, avec une épée en plus.
1009 : le jour où le tombeau a été attaqué au pic#
Le 18 octobre 1009, le calife fatimide al-Hakim bi-Amr Allah ordonne la destruction du Saint-Sépulcre. Les ouvriers abattent la basilique de Constantin, puis s'acharnent sur l'édicule du tombeau lui-même, taillé au pic jusqu'au roc ; il n'en subsiste que des pans des parois nord et sud, avec la banquette funéraire. Des centaines d'églises de Palestine et d'Égypte subissent le même sort.
La nouvelle traverse l'Occident et y reste. On relève l'église : un accord entre les Fatimides et Byzance, négocié en 1027-1028, autorise la reconstruction, achevée à grands frais par l'empereur Constantin IX Monomaque en 1048 — mais la rotonde relevée est plus pauvre que la basilique perdue, et surtout l'Occident a compris que le tombeau du Christ pouvait disparaître sur un ordre. Quand, après la défaite byzantine de Manzikert (1071), les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem en 1073 et rendent les routes d'Anatolie meurtrières, les deux peurs se rejoignent : le lieu est fragile, et on n'y accède plus.
1095-1099 : le but déclaré, puis atteint#
Au concile de Clermont, le 27 novembre 1095, Urbain II ne parle pas de conquête : il parle de délivrance. Le croisé « prend la croix », fait vœu de marcher jusqu'au Sépulcre et reçoit l'indulgence ; son vœu n'est tenu que lorsqu'il a prié au tombeau. Les chartes par lesquelles ces hommes vendent ou hypothèquent leurs terres le disent dans les termes les plus simples : ils s'en vont ad Sepulchrum Domini, au Sépulcre du Seigneur. C'est le seul objectif que partagent le duc et le paysan, le Normand et le Provençal.
Ils y arrivent. Le vendredi 15 juillet 1099, à l'heure où le Christ fut mis en croix, les croisés entrent dans la ville : la prise de Jérusalem est suivie d'un massacre que nous ne cachons pas, puis, le jour même, les mêmes hommes désarmés montent pieds nus et en larmes au Saint-Sépulcre rendre grâce. Une semaine plus tard, le 22 juillet, Godefroy de Bouillon refuse le titre de roi dans la ville où le Christ porta une couronne d'épines : il sera avoué du Saint-Sépulcre, protecteur du tombeau. Tout le royaume de Jérusalem est né de ce refus-là. Le 15 juillet 1149, jour du cinquantenaire, la reine Mélisende fait consacrer le Saint-Sépulcre reconstruit : pour la première fois, le Calvaire et le tombeau sont réunis sous un même toit — le bâtiment que l'on visite encore.
Les nuances à connaître#
Trois, pour être juste. Le Sépulcre n'est pas le seul motif : l'appel de l'empereur Alexis Comnène, le secours aux chrétiens d'Orient persécutés et la protection du pèlerinage comptent aussi, et les articles de ce site les détaillent. 1009 n'est pas un déclencheur immédiat : quatre-vingt-six ans séparent al-Hakim de Clermont ; la destruction a agi par la mémoire qu'elle a laissée, relayée par les récits des pèlerins, non comme une cause directe. Le tombeau n'a jamais été totalement fermé aux chrétiens : les maîtres musulmans de Jérusalem ont presque toujours laissé venir les pèlerins contre tribut, et Saladin lui-même, après Hattin et la reprise de la ville en octobre 1187, refuse de détruire l'église : il la ferme trois jours, le temps d'écarter ceux de ses conseillers qui le lui demandaient, puis la rouvre aux pèlerins moyennant un droit d'entrée. Le traité de Jaffa de 1192, arraché par Richard Cœur de Lion, rétablit ce libre accès. Ce que les croisés voulaient, ce n'était donc pas seulement entrer : c'était que le tombeau ne dépende plus du bon vouloir d'un autre.
Ce qui demeure#
Le tombeau. Il est toujours là, à quelques pas du Calvaire, sous la rotonde que les Francs ont achevée, derrière une porte que ferment chaque soir deux familles musulmanes de Jérusalem depuis des siècles — un arrangement né de la conquête de Saladin et devenu une paix. Les croisés l'ont perdu en 1187, retrouvé par traité en 1229, reperdu en 1244, et le dernier port franc est tombé en 1291 : sur la carte, il ne reste rien d'eux. Mais la garde du lieu, confiée aux Franciscains en 1342 et partagée aujourd'hui avec les Grecs, les Arméniens et les autres communautés, est la continuation pacifique de ce pour quoi Godefroy avait refusé une couronne. Des hommes ont tout vendu et marché trois ans pour un tombeau vide. Il est encore ouvert, et l'on peut encore y entrer : c'est exactement ce qu'ils demandaient.
Pour approfondir#
- Combien coûtait une croisade ? — ce que l'on acceptait de payer pour le tombeau du Christ : terres engagées, années de revenus.
- Pourquoi les croisades ? Les causes expliquées — le tombeau parmi les autres causes : Turcs, appel byzantin, réforme de l'Église, chevalerie.
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — le fil entier, croisade après croisade.
- La première croisade (1095-1099) — de l'appel de Clermont au tombeau délivré.
- La prise de Jérusalem, 15 juillet 1099 — l'assaut, le massacre selon les sources, la prière au Sépulcre.
- Godefroy de Bouillon, le premier gardien du Saint-Sépulcre — l'avoué qui refusa d'être roi.
- Saladin, l'adversaire respecté — celui qui reprit la ville en 1187 sans toucher à l'église.
- La sixième croisade (1228-1229) — Jérusalem rendue par traité, et le couronnement de Frédéric II au Saint-Sépulcre.
- Les croisades résumées en 5 minutes — l'essentiel de deux siècles.
- Les croisades étaient-elles justes ? — pourquoi recouvrer le tombeau du Christ était, pour les théologiens, une cause juste.
Sources
Chroniqueurs et témoins. Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, III, 25-40, pour la découverte et la basilique de 335 · Yahya d'Antioche, Histoire, pour la destruction de 1009 et la reconstruction byzantine · Guillaume de Tyr, Chronicon, I, 4-6 (les pèlerinages du XIe siècle) et VIII, 24 (les croisés au Sépulcre, 15 juillet 1099) · Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 26-30 · Raymond d'Aguilers, Liber, XX · Baha ad-Din Ibn Shaddad, Vie de Saladin, et Imad ad-Din al-Isfahani pour octobre 1187. Ouvrages de référence. Martin Biddle, The Tomb of Christ (Sutton, 1999) ; Colin Morris, The Sepulchre of Christ and the Medieval West (Oxford, 2005) ; Jonathan Riley-Smith, The First Crusaders, 1095-1131 (Cambridge, 1997), pour les chartes de départ ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Denys Pringle, The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, t. III, pour l'église de 1149.
Questions fréquentes#
Qu'est-ce que le Saint-Sépulcre exactement ?
Le tombeau taillé dans le roc où le corps du Christ fut déposé le Vendredi saint, et d'où il sortit au matin de Pâques. Il se trouve à Jérusalem, sous la rotonde de l'église du Saint-Sépulcre, à quelques dizaines de mètres du rocher du Calvaire, abrité dans le même bâtiment depuis 1149.
Les croisades ont-elles vraiment été lancées pour le Saint-Sépulcre ?
C'est leur but déclaré et le seul que tous les croisés partagent. Les chartes de départ, où ces hommes vendent ou engagent leurs terres, disent qu'ils partent « pour Jérusalem » et « pour le Sépulcre du Seigneur ». S'y ajoutent le secours aux chrétiens d'Orient et la demande d'aide de l'empereur de Constantinople.
Le tombeau du Christ était-il inaccessible avant 1095 ?
Non. Depuis 638 les maîtres musulmans de Jérusalem laissaient venir les pèlerins, moyennant tribut. Ce qui change au XIe siècle, c'est la destruction de l'église par le calife al-Hakim en 1009 et l'insécurité des routes d'Anatolie après 1071 : le voyage devient meurtrier.
Le Saint-Sépulcre existe-t-il encore ?
Oui. L'église que l'on visite à Jérusalem est pour l'essentiel celle que les Francs ont achevée et consacrée le 15 juillet 1149. Le tombeau y est toujours vénéré, gardé depuis 1342 par les Franciscains aux côtés des Grecs, des Arméniens et des autres communautés.