Le pèlerinage à Jérusalem avant 1095 : routes et dangers

Avant 1095, des milliers de chrétiens gagnaient Jérusalem par terre ou par mer : des routes connues, des hospices, des risques croissants au XIe siècle.

Romain Croisade 5 min

Des pèlerins en chapeau à coquille, bâton à la main, marchent sur une route de montagne vers les remparts de Jérusalem, tandis que des cavaliers du désert les guettent depuis une crête

En bref

Quoi : le voyage de dévotion vers les Lieux saints, d'abord et surtout le Saint-Sépulcre. Depuis quand : dès le IVe siècle (pèlerin de Bordeaux en 333, Égérie vers 381-384). Routes : par mer depuis l'Italie jusqu'à Jaffa ; par terre via la Hongrie, Constantinople et l'Anatolie. Tournant : destruction de l'église du Saint-Sépulcre en 1009, reconstruction byzantine vers 1048, afflux de pèlerins au XIe siècle. Dangers : brigandage, taxes, maladies, puis les guerres turques après 1071. Suite : en 1095, le pèlerin armé devient le croisé.

Avant 1095, on allait à Jérusalem, et en nombre. Le pèlerinage au tombeau du Christ est aussi ancien que l'Église d'Orient et d'Occident réunies, il se poursuit sous les maîtres musulmans de la ville, et il s'amplifie au XIe siècle. C'est de cette habitude, bien plus que d'un coup de tête, que naît l'appel de Clermont : voyez pourquoi les croisades ont éclaté, et pourquoi le Saint-Sépulcre comptait tant.

Qu'est-ce qu'un pèlerinage à Jérusalem ?#

C'est un voyage de dévotion et de pénitence vers le lieu où le Christ a été crucifié et est ressuscité. Pour l'homme du Moyen Âge, il remet une partie de la peine due aux péchés ; les évêques et les confesseurs l'imposent parfois pour de graves fautes. Le pèlerin reçoit la bénédiction de son départ, porte la besace et le bourdon, et ses biens sont placés sous la protection de l'Église. Ce n'est donc pas une excursion, c'est un acte de foi qui engage la vie.

Depuis quand vient-on ?#

Dès 333, un anonyme de Bordeaux décrit son itinéraire jusqu'à Jérusalem. Vers 381-384, la nonne Égérie raconte avec bonheur les liturgies de Pâques au Saint-Sépulcre. Saint Jérôme s'établit à Bethléem avec sainte Paule. Après la conquête arabe de 638, le calife Omar garantit la liberté des sanctuaires chrétiens : les pèlerins continuent d'arriver, comme l'évêque Arculf vers 680 ou saint Willibald vers 724-726. Vers 870 le moine Bernard décrit un système où le pèlerin paie un tribut et reçoit un sauf-conduit. Les chrétiens d'Occident entretiennent un hospice latin à Jérusalem, que la tradition rattache à l'époque de Charlemagne ; les marchands d'Amalfi en fondent un autre au XIe siècle, qui deviendra celui des Hospitaliers.

Par quelles routes ?#

  • Par mer. On s'embarque en Italie (Bari, Amalfi, Venise) ou en Provence vers Jaffa ou les ports de Syrie. C'est la voie la plus rapide, mais saisonnière, avec les risques de naufrage et de piraterie. Voyez combien de temps durait le voyage.
  • Par terre. Vers l'an 1000, le roi saint Étienne de Hongrie, devenu chrétien, ouvre la voie du Danube. Le pèlerin descend ensuite vers Constantinople, traverse l'Anatolie, rejoint Antioche, puis la côte de Syrie et la Palestine. Le chroniqueur Raoul Glaber, vers 1033, parle d'une foule immense venue de tous les rangs, des princes aux plus pauvres.
  • Les étapes sacrées. Rome, puis Bari (tombeau de saint Nicolas, dès 1087), puis les sanctuaires de la Terre sainte : Bethléem, Nazareth, le Jourdain.

Quels dangers au XIe siècle ?#

Le premier est l'insécurité ordinaire : brigands, bédouins pillards, maladies, taxes d'entrée et de passage. En 1009, le calife fatimide al-Hakim fait détruire l'église du Saint-Sépulcre ; les pèlerinages se raréfient quelques années. Après un traité entre Fatimides et Byzantins, l'empereur Constantin IX Monomaque finance la reconstruction vers 1048, et les départs reprennent. Des grands noms prennent la route : Foulques Nerra, comte d'Anjou, plusieurs fois (1003, 1008, 1039) ; Robert le Magnifique, duc de Normandie, qui meurt au retour en 1035 ; l'abbé Richard de Saint-Vanne conduit environ 700 pèlerins en 1026-1027.

Puis la situation se tend. Les Turcs seldjoukides avancent : la défaite byzantine de Manzikert (1071) ouvre l'Anatolie, et Jérusalem passe sous leur contrôle vers 1073. Les chemins de terre deviennent incertains, les pèlerins plus vulnérables. Les récits d'époque évoquent des vexations et des rançons, ce qu'il faut dire avec la prudence que les sources imposent : elles sont inégales et souvent postérieures.

Quels exemples datés ?#

  • Le grand pèlerinage allemand (1064-1065). Conduit par l'évêque Gonthier de Bamberg, un groupe de plusieurs milliers de pèlerins (7 000 selon les Annales d'Altaich) est attaqué par des bédouins près de Ramla, à la Semaine sainte 1065. Les pertes sont lourdes ; l'évêque meurt au retour. Le récit d'Ingulf, clerc anglais qui voyage avec eux, frappe l'Occident.
  • Foulques Nerra. Le comte d'Anjou, terrible guerrier, revient trois fois pour demander pardon : le pèlerin armé n'est pas né en 1095.
  • L'afflux de 1033. Raoul Glaber y voit un signe des temps, au millénaire de la Passion.

Que disent les historiens ?#

Les historiens (Jean Richard, Jonathan Riley-Smith, Jean Flori) s'accordent sur trois points : le pèlerinage est un fait de masse ; la menace turque fut réelle mais plus militaire que religieuse ; l'idée de croisade naît de la rencontre du pèlerinage, de l'idée de guerre juste, et de l'appel byzantin. Le lien est direct : le vœu du croisé est d'abord un vœu de pèlerin, et ses contemporains disent d'ailleurs « aller à Jérusalem » avant de dire « croisade » (voyez ce qu'est une croisade).

Ce qui demeure#

Des milliers de gens ordinaires, laboureurs, clercs, seigneurs repentants, ont marché des mois pour s'agenouiller devant un tombeau vide. Ce courage tranquille précède l'épée. Leurs hospices, leurs étapes et leur mémoire survivent dans les routes de pèlerinage, dans l'hospice devenu l'ordre de l'Hôpital, et dans la certitude, que partagent encore les pèlerins d'aujourd'hui, que l'on ne vient pas à Jérusalem pour voir mais pour prier.

Pour aller plus loin#

Sources

Égérie, Journal de voyage ; Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (333) ; Bernard le Moine, Itinerarium (vers 870) ; Raoul Glaber, Histoires, livre IV ; Ingulf, récit du pèlerinage de 1064-1065 ; Annales d'Altaich. Jean Richard, L'Esprit de la croisade ; Jonathan Riley-Smith, The First Crusaders ; Jean Flori, La Première Croisade.

Questions fréquentes#

Peut-on aller à Jérusalem avant la première croisade ?

Oui. Depuis le IVe siècle, des pèlerins y viennent sans interruption, y compris sous les maîtres musulmans de la ville à partir de 638, qui tolèrent le pèlerinage contre des taxes. Au XIe siècle le flux augmente fortement, avec des groupes de plusieurs milliers de personnes.

Quelles routes menaient à Jérusalem ?

Deux grandes voies : la mer, depuis les ports italiens (Bari, Amalfi, Venise) vers Jaffa ou la Syrie, et la terre, par la Hongrie, Constantinople et l'Anatolie jusqu'à Antioche, puis la côte syrienne. La voie terrestre se rouvre vers l'an 1000, quand saint Étienne de Hongrie est devenu chrétien.

Quel fut le danger principal des pèlerins ?

Pas la persécution organisée, mais l'insécurité : brigands, bédouins pillards, maladies, taxes, et, après Manzikert (1071), les guerres turques en Anatolie et en Syrie. Le grand pèlerinage allemand de 1064-1065, attaqué près de Ramla, en est l'exemple le plus connu.

Le pèlerinage a-t-il causé la première croisade ?

Il en est le terreau. L'habitude du voyage, l'idée de pénitence et la vénération du Saint-Sépulcre précèdent l'appel de 1095 ; le croisé est, aux yeux de ses contemporains, un pèlerin qui part en armes.

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