Les grands chefs musulmans face aux croisés (1095-1291)
Kilij Arslan, Zengi, Nour ad-Din, Saladin, al-Kamil, Baybars, al-Ashraf Khalil : les sultans et émirs qui ont combattu les croisés, de Nicée à Acre.

En bref
Période : 1096-1291. Trois âges : les Turcs seldjoukides et leurs émirs (1096-1127) ; les unificateurs Zengi, Nour ad-Din et Saladin (1127-1193) ; les Ayyoubides puis les Mamelouks d'Égypte (1193-1291). Grandes victoires sur les croisés : Ager Sanguinis (1119), Édesse (1144), Hattin et Jérusalem (1187), La Forbie (1244), Mansourah (1250), Antioche (1268), Tripoli (1289), Acre (1291). Clé de l'histoire : divisés, les musulmans perdent ; unis de l'Égypte à la Syrie, ils l'emportent. Ce qui demeure : des princes dont les croisés eux-mêmes ont dit la grandeur, et des chroniqueurs qui donnent l'autre récit.
Les grands chefs musulmans qui ont combattu les croisés sont, de 1096 à 1291, une trentaine de sultans, d'atabegs et d'émirs : le Seldjoukide Kilij Arslan Ier à Nicée, Zengi à Édesse, Nour ad-Din en Syrie, Saladin à Hattin et à Jérusalem, Al-Kamil face à Frédéric II, puis les Mamelouks Baybars, Qalawun et Al-Ashraf Khalil, qui prit Acre en 1291. Cette page les présente dans l'ordre, du premier choc au dernier siège ; le cadre général des expéditions se lit dans notre guide complet des croisades.
Les adversaires des croisés en cinq lignes#
En 1097, les croisés trouvent un Orient musulman morcelé : Turcs d'Anatolie, émirs rivaux d'Alep et de Damas, califat chiite du Caire. Ils le battent par morceaux. À partir de 1127, des atabegs turcs, Zengi puis son fils Nour ad-Din, réunissent la Syrie autour d'une idée renaissante, le jihad ; Saladin y ajoute l'Égypte et reprend Jérusalem en 1187. Ses héritiers ayyoubides préfèrent souvent traiter. En 1250, leurs esclaves-soldats, les Mamelouks, prennent le pouvoir au Caire ; en quarante ans, ils effacent les États latins. Tout se joue sur une seule question : l'unité du camp adverse.
Contexte : l'Orient musulman en 1095#
L'islam de la fin du XIe siècle n'a plus d'unité politique. Au Caire règne le califat fatimide, chiite ismaélien, qui tient la côte palestinienne et, de nouveau en 1098, Jérusalem. À Bagdad, le calife abbasside sunnite n'est plus qu'une autorité religieuse, protégée par les sultans turcs Seldjoukides, vainqueurs des Byzantins à Mantzikert en 1071. Mais le grand sultan Malik Shah meurt en 1092 : ses fils et ses généraux se partagent l'empire. Chaque ville de Syrie — Alep, Damas, Mossoul, Homs — obéit à un émir ou à un atabeg, tuteur militaire d'un prince enfant devenu maître réel, et chacun se méfie du voisin plus que des Francs.
Ces hommes sont pour la plupart des Turcs, cavaliers-archers venus d'Asie centrale, convertis à l'islam sunnite, qui gouvernent des populations arabes, kurdes, arméniennes et syriaques. Les chroniqueurs arabes appellent les croisés al-Ifranj, les Francs : on le lit dans comment les musulmans appelaient les croisés. Ils mettront plusieurs décennies à comprendre que ces Francs ne sont pas des mercenaires byzantins mais des pèlerins venus pour rester.
Le premier choc : Turcs et Fatimides face à la première croisade (1096-1105)#
Kilij Arslan Ier, le sultan de Nicée#
Sultan seldjoukide d'Anatolie (le futur sultanat de Roum), Kilij Arslan Ier écrase la croisade populaire de Pierre l'Ermite à Civetot en octobre 1096 — le récit est dans les croisades populaires — et croit l'affaire réglée. L'année suivante, il perd sa capitale, Nicée, rendue aux Byzantins le 19 juin 1097, puis la bataille de Dorylée le 1er juillet. Il prend sa revanche en 1101 en détruisant les armées de la croisade de 1101 en Anatolie, et meurt noyé dans le Khabur en 1107, en guerre contre d'autres Turcs.
Kerbogha, l'atabeg de Mossoul devant Antioche#
Kerbogha, atabeg de Mossoul, conduit en 1098 la grande armée de secours turque vers Antioche, que les croisés viennent de prendre le 3 juin. Les assiégeants deviennent assiégés ; mais le 28 juin 1098, l'armée chrétienne affamée, portant la Sainte Lance retrouvée, sort en procession et met en fuite une coalition que divisent les jalousies des émirs. Kerbogha rentre à Mossoul, où il meurt en 1102. Le récit de cette journée est dans la première croisade.
Ridwan d'Alep et Duqaq de Damas, les frères ennemis#
Fils du Seldjoukide Tutush, Ridwan tient Alep et Duqaq Damas : deux frères qui se haïssent et qui, en 1097-1098, viennent chacun de leur côté secourir Antioche, et chacun de leur côté se font battre. Ridwan, tolérant envers la secte des Assassins, finit par payer tribut à Tancrède ; Duqaq meurt en 1104, laissant Damas à son atabeg. Leur rivalité est la meilleure explication du succès franc des premières années.
Al-Afdal, le vizir fatimide vaincu à Ascalon#
Maître réel de l'Égypte fatimide, le vizir Al-Afdal reprend Jérusalem aux Turcs en août 1098 et croit pouvoir traiter avec les Francs, ennemis de ses ennemis. Les croisés refusent tout partage et prennent la ville le 15 juillet 1099 — la prise de Jérusalem. Al-Afdal accourt avec une armée ; Godefroy de Bouillon la surprend et la disperse devant Ascalon le 12 août 1099. Ses offensives de Ramla (1101-1105) échouent aussi. Il est assassiné au Caire en 1121.
Les émirs de Syrie : tenir les Francs en échec (1104-1127)#
Tughtekin, l'atabeg de Damas#
Tuteur du fils de Duqaq puis maître de Damas de 1104 à 1128, Tughtekin est un réaliste : il combat Baudouin Ier, s'allie avec lui quand Mossoul le menace, se joint à Ilghazi contre Antioche, et repousse en 1126 l'offensive de Baudouin II à Marj al-Saffar. Il fonde la dynastie des Bourides, qui gardera Damas indépendante jusqu'en 1154.
Ilghazi, le vainqueur de l'Ager Sanguinis#
Prince turc de la famille des Artuqides, maître de Mardin puis d'Alep, Ilghazi inflige à la principauté d'Antioche son pire désastre : le 28 juin 1119, au « Champ du sang » (Ager Sanguinis), le prince Roger de Salerne est tué et son armée anéantie. Baudouin II accourt et sauve Antioche à Hab en août. Ilghazi ne sait pas exploiter sa victoire ; il meurt en 1122.
Mawdud de Mossoul, assassiné à Damas#
Atabeg de Mossoul envoyé par le sultan seldjoukide, Mawdud mène de 1110 à 1113 plusieurs campagnes contre Édesse et contre le royaume, et bat Baudouin Ier près de Tibériade en 1113. Quelques mois plus tard, en 1113, il est poignardé dans la Grande Mosquée de Damas, sans doute par un Assassin. Le meurtre dit tout de l'époque : l'émir qui menaçait les Francs était encore plus menacé par les siens.
Mu'in ad-Din Unur, l'émir de Damas allié des Francs#
Régent de Damas sous les derniers Bourides, Mu'in ad-Din Unur craint davantage Zengi que les Francs : en 1140, il s'allie au royaume de Jérusalem pour reprendre Banias, et son envoyé, le lettré Oussama Ibn Munqidh, se lie avec des chevaliers francs. Le siège de Damas par la deuxième croisade, en juillet 1148, le force à appeler Nour ad-Din ; il meurt en 1149, et Damas tombera cinq ans plus tard.
Les unificateurs : Zengi, Nour ad-Din, Saladin (1127-1193)#
Zengi, le premier grand unificateur#
Atabeg de Mossoul en 1127, maître d'Alep en 1128, Zengi est un soldat brutal et efficace qui commence à rassembler sous une seule main la Haute-Mésopotamie et la Syrie du Nord. Le 24 décembre 1144, il prend Édesse, la première des capitales franques : la nouvelle déclenche en Occident la deuxième croisade. Il est assassiné par un de ses esclaves en septembre 1146, pendant le siège de Qal'at Ja'bar. Les chroniqueurs musulmans en font l'homme qui a ouvert la voie.
Nour ad-Din, l'unificateur avant Saladin#
Fils de Zengi, Nour ad-Din (1118-1174) reçoit Alep et en fait la capitale d'un prince austère et pieux. Il bat et tue Raymond d'Antioche à Inab le 29 juin 1149, entre à Damas en 1154, défait les Francs à Harim en 1164 et fait du jihad le programme de son règne : écoles, mosquées, prédication, et une chaire de bois sculpté destinée à la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, qu'il ne verra jamais. Il envoie trois fois ses troupes en Égypte. À sa mort, le 15 mai 1174, la Syrie musulmane est unie autour de Jérusalem comme but.
Chirkuh, l'oncle de Saladin#
Général kurde de Nour ad-Din, Chirkuh dispute l'Égypte fatimide au roi de Jérusalem Amaury Ier au cours de trois campagnes (1164, 1167, 1168-1169). Il l'emporte en janvier 1169 et devient vizir du dernier calife fatimide, mais meurt deux mois plus tard, en mars 1169, laissant la place à son neveu. Sans lui, pas de Saladin : c'est Chirkuh qui a fait passer l'Égypte dans le camp de la Syrie.
Saladin, l'adversaire respecté#
Kurde né à Tikrit vers 1137-1138, Saladin succède à son oncle comme vizir d'Égypte, abolit le califat fatimide en 1171 et, après 1174, réunit en douze ans Damas, Alep et Mossoul. Le 4 juillet 1187, il anéantit l'armée franque aux Cornes de Hattin ; le 2 octobre, Jérusalem capitule, et il épargne la population contre rançon. La troisième croisade lui reprend Acre et le bat à Arsouf, mais Jérusalem lui reste. Il meurt à Damas le 4 mars 1193. Les Latins eux-mêmes ont loué sa générosité et sa parole tenue : son portrait est dans Saladin, l'adversaire respecté.
Taqi ad-Din, le neveu de Saladin#
Neveu et l'un des meilleurs généraux de Saladin, Taqi ad-Din Umar commande une aile de l'armée à Hattin, gouverne l'Égypte en son nom puis combat devant Acre, où il est l'un des piliers de la défense. Il meurt en 1191, en campagne en Haute-Mésopotamie. Il incarne ce qui fit la force de Saladin : une famille entière mise au service d'un seul projet.
Les héritiers ayyoubides : guerre et traités (1193-1250)#
Al-Adil « Saphadin », le frère de Saladin#
Frère cadet de Saladin, Al-Adil, que les Latins appellent Saphadin, est le négociateur de la troisième croisade : il échange des présents avec Richard Cœur de Lion, et le roi va jusqu'à proposer de lui donner sa sœur Jeanne en mariage pour partager le royaume. À la mort de Saladin, il évince peu à peu ses neveux et devient sultan d'Égypte et de Syrie vers 1200. Il préfère les trêves aux batailles, et meurt en 1218, pendant que la cinquième croisade assiège Damiette.
Al-Kamil, le sultan de Frédéric II et de saint François#
Fils d'al-Adil, sultan d'Égypte de 1218 à 1238, Al-Kamil perd Damiette en novembre 1219 et offre aux croisés Jérusalem en échange ; le légat Pélage refuse, et l'armée chrétienne se perd en 1221 dans la crue du Nil. Pendant le siège, il reçoit dans son camp saint François d'Assise, venu lui annoncer le Christ, et le laisse repartir libre. En 1229, il cède Jérusalem à l'empereur Frédéric II par le traité de Jaffa, sans combat : c'est la sixième croisade. Prince lettré et politique, il fut, des deux côtés, accusé d'avoir trop donné.
Al-Mu'azzam de Damas, l'adversaire de la cinquième croisade#
Frère d'al-Kamil et maître de Damas, Al-Mu'azzam fait raser en 1219 les murailles de Jérusalem, de peur que les croisés ne la reprennent fortifiée — ce qui fit de la ville rendue en 1229 une cité ouverte. Il combat la cinquième croisade en Palestine, puis se brouille avec son frère et cherche l'alliance des Khwarezmiens. Sa mort, en 1227, ôte à Frédéric II son adversaire le plus dur.
Fakhr ad-Din, l'émir de Frédéric II et de Saint Louis#
Émir de confiance d'al-Kamil, Fakhr ad-Din négocie avec Frédéric II le traité de 1229 : l'empereur, raconte-t-on, l'arme chevalier. Vingt ans plus tard, il commande l'armée égyptienne face à Saint Louis. Le 8 février 1250, surpris au bain lors de l'attaque de Robert d'Artois sur Mansourah, il est tué en sortant combattre. Sa vie tient entre deux croisades et deux visages de l'Occident.
As-Salih Ayyoub, le dernier grand Ayyoubide#
Fils d'al-Kamil, sultan d'Égypte de 1240 à 1249, As-Salih Ayyoub appelle à son aide les cavaliers khwarezmiens, qui saccagent Jérusalem le 23 août 1244 ; ses troupes et ses alliés écrasent l'armée franque à La Forbie le 17 octobre 1244. Pour assurer son pouvoir, il achète en masse des esclaves turcs, les Mamelouks bahrites, casernés sur une île du Nil. Il meurt en novembre 1249 pendant la croisade de Saint Louis ; sa veuve, Chajar ad-Durr, cache sa mort pour tenir l'armée.
Turanshah, le sultan assassiné (1250)#
Fils d'as-Salih, Turanshah arrive d'Orient pour régner et recueille la victoire : en avril 1250, l'armée de Saint Louis est prise à Fariskur et le roi capturé. Mais le nouveau sultan écarte les Mamelouks de son père ; le 2 mai 1250, ils l'assassinent sous les yeux des captifs francs — Joinville en fut témoin. Avec lui finit la dynastie de Saladin en Égypte, et commence celle de ses soldats.
Les Mamelouks : la fin d'Outremer (1250-1291)#
Qutuz, le vainqueur d'Aïn Djalout#
Sultan mamelouk en 1259, Qutuz affronte un adversaire plus redoutable que les Francs : les Mongols, qui viennent de prendre Bagdad (1258) et Damas. Le 3 septembre 1260, il les écrase à Aïn Djalout, en Galilée — les Francs d'Acre l'ont laissé traverser leur territoire. Il ne profite pas de sa gloire : en octobre 1260, sur le chemin du retour, il est tué par ses propres émirs, dont Baybars.
Baybars, le sultan qui démantela les États latins#
Esclave turc devenu sultan, Baybars (règne 1260-1277) est le plus redoutable adversaire que les croisés aient connu. Méthodique, il prend Césarée et Arsouf (1265), Safed (1266), où il fait massacrer la garnison templière qui s'était rendue, Jaffa et Antioche (1268), puis le Krak des Chevaliers en avril 1271. Il rase les places côtières pour qu'aucune croisade ne puisse y reprendre pied, et meurt à Damas en 1277. Son œuvre est racontée dans la fin des États latins.
Qalawun, le sultan qui prit Tripoli#
Émir mamelouk de la génération de Baybars, Qalawun devient sultan en 1279, bat les Mongols à Homs en 1281, prend aux Hospitaliers la forteresse de Margat en 1285, puis Tripoli le 26 avril 1289, mettant fin au comté fondé par les fils de Raymond de Saint-Gilles. Il prépare le siège d'Acre, malgré la trêve signée avec la ville, et meurt en novembre 1290 au moment de partir.
Al-Ashraf Khalil, le vainqueur d'Acre#
Fils de Qalawun, Al-Ashraf Khalil reprend le projet de son père. Il met le siège devant Acre le 5 avril 1291 avec une armée immense ; le 18 mai, l'assaut emporte la ville, où le grand maître du Temple Guillaume de Beaujeu meurt sur la brèche. Tyr, Sidon, Beyrouth et Athlit sont évacués dans l'été. Le récit est dans la chute d'Acre. Le vainqueur ne règne que deux ans : ses émirs le tuent en décembre 1293.
Au nord : Kilij Arslan II et Myriokephalon#
Petit-fils du sultan de Nicée, Kilij Arslan II (règne 1156-1192) fait du sultanat de Roum, autour de Konya, une puissance stable. Le 17 septembre 1176, il écrase à Myriokephalon l'armée de l'empereur byzantin Manuel Comnène, ce qui ruine pour toujours l'espoir byzantin de reprendre l'Anatolie — et ferme la route terrestre des croisades. Vieilli et contesté par ses fils, il voit Frédéric Barberousse traverser ses terres et prendre Konya en mai 1190.
Seldjoukides, Fatimides, Ayyoubides, Mamelouks : quatre pouvoirs#
Derrière les hommes, quatre pouvoirs se succèdent. Les Seldjoukides, Turcs sunnites, dominent l'Orient au moment de Clermont mais se morcellent. Les Fatimides, califes chiites du Caire depuis 969, perdent Jérusalem puis s'effacent en 1171. Les Ayyoubides, la famille de Saladin, gouvernent l'Égypte et la Syrie de 1171 à 1250 comme une confédération familiale : frères, fils et neveux se partagent les villes et se disputent souvent, ce qui laisse aux Francs le temps de survivre. Les Mamelouks, enfin, esclaves-soldats achetés enfants, convertis et formés au combat, prennent le pouvoir en 1250 : un État militaire, sans dynastie stable, mais tout entier tourné vers la guerre — et c'est lui qui gagne.
Le jihad, une idée qui renaît#
En 1099, la chute de Jérusalem émeut peu les cours musulmanes. En 1105, à Damas, le juriste Ali ibn Tahir al-Sulami écrit un Livre du jihad qui appelle à l'union contre les Francs : il prêche dans le désert. Il faut attendre Zengi, et surtout Nour ad-Din, pour que l'idée devienne politique — un programme de prédication, de poésie et de piété qui donne aux unificateurs leur légitimité, et fait de Jérusalem, al-Quds, la sainte, le but proclamé. C'est la réponse à la croisade, nourrie par elle ; on en mesure les ressorts dans les croisades étaient-elles une guerre de religion ?
Les croisades vues par les Arabes#
Nous connaissons ces princes par leurs propres chroniqueurs : Ibn al-Qalanisi à Damas, Ibn al-Athir à Mossoul, historien des Zengides, Imad ad-Din al-Isfahani et Baha ad-Din Ibn Shaddad, secrétaires de Saladin, Ibn Wasil pour les Ayyoubides, Ibn Abd az-Zahir pour Baybars, et le précieux Oussama Ibn Munqidh, dont les mémoires peignent les Francs de près, avec curiosité et ironie. Ce regard arabe, popularisé en France par Amin Maalouf, ne contredit pas toujours les chroniques latines : il les complète, et dit souvent la même chose — que les Francs étaient braves, que les musulmans perdaient quand ils étaient divisés.
Ce qui demeure#
Ces adversaires ont fait la grandeur des croisés autant que leur malheur. On n'honore pas un chevalier qui a vaincu des ombres : Godefroy à Ascalon, Baudouin IV à Montgisard, Richard à Arsouf, Saint Louis à Mansourah ont affronté des princes de premier rang, et les chroniqueurs latins l'ont su et dit. Guillaume de Tyr loue la justice de Nour ad-Din ; l'Occident a fait de Saladin un modèle de magnanimité, et Dante l'a placé parmi les esprits magnanimes de l'Antiquité. Al-Kamil a reçu saint François et l'a laissé repartir.
Leur histoire enseigne aussi une leçon que les Francs ont apprise trop tard : la Terre sainte chrétienne a vécu tant que ses ennemis étaient divisés, et elle est tombée quand ils se sont unis alors que l'Occident, lui, se divisait. Nous savons de quel côté nous nous tenons ; c'est une raison de plus pour regarder en face, avec respect, ceux qui se tenaient de l'autre. Toutes les figures de cette page sont aussi présentes dans les 20 personnages à connaître et dans la rubrique sultans et émirs.
Pour aller plus loin#
- Saladin, l'adversaire respecté — le sultan de Hattin et de Jérusalem, admiré par l'Occident.
- Les chefs des croisades : qui a commandé quoi — l'autre camp, expédition par expédition.
- La fin des États latins (1260-1291) — Baybars, Qalawun et al-Ashraf Khalil, place par place.
- Toutes les batailles des croisades — de Dorylée à La Forbie, les rencontres en rase campagne.
- Tous les sièges des croisades — de Nicée à Acre, les villes prises et perdues.
- Comment les musulmans appelaient-ils les croisés ? — les Francs vus et nommés par leurs adversaires.
- Le guide complet des croisades — le cadre général, de Clermont à Acre.
Sources
Chroniqueurs musulmans : Ibn al-Qalanisi, Continuation de l'histoire de Damas (années 1097-1154) ; Ibn al-Athir, Al-Kamil fi al-tarikh (« L'Histoire parfaite ») et Histoire des atabegs de Mossoul ; Baha ad-Din Ibn Shaddad, Vie de Saladin ; Imad ad-Din al-Isfahani, La Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin ; Oussama Ibn Munqidh, Des enseignements de la vie (trad. A. Miquel, 1983) ; Ibn Abd az-Zahir, Vie de Baybars. Chroniqueurs latins : Guillaume de Tyr, Chronique, livres XIV-XX (Zengi, Nour ad-Din) ; Jean de Joinville, Vie de Saint Louis, § 340-360 (meurtre de Turanshah). Recueil : Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977. Historiens : Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion, 2008 ; Nikita Elisséeff, Nūr ad-Dīn, un grand prince musulman de Syrie au temps des croisades, IFD, 1967 ; Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives, Edinburgh University Press, 1999 ; Persée — revues d'histoire médiévale.
Questions fréquentes#
Qui étaient les principaux adversaires des croisés ?
Les sultans seldjoukides d'Anatolie (Kilij Arslan Ier), les atabegs turcs de Mossoul, d'Alep et de Damas (Kerbogha, Ilghazi, Zengi), puis Nour ad-Din, Saladin et sa dynastie ayyoubide (al-Adil, al-Kamil, as-Salih Ayyoub), enfin les sultans mamelouks d'Égypte (Baybars, Qalawun, al-Ashraf Khalil), qui prirent Acre en 1291.
Quel chef musulman a repris Jérusalem aux croisés ?
Saladin, après sa victoire de Hattin le 4 juillet 1187 : la ville capitula le 2 octobre 1187 et ses habitants furent épargnés contre rançon. Rendue à Frédéric II par al-Kamil en 1229, Jérusalem fut définitivement perdue en 1244, saccagée par les Khwarezmiens alliés du sultan as-Salih Ayyoub.
Qui a chassé définitivement les croisés de Terre sainte ?
Les Mamelouks d'Égypte : Baybars prit Césarée, Safed, Antioche et le Krak des Chevaliers entre 1265 et 1271, Qalawun prit Tripoli en 1289, et son fils al-Ashraf Khalil emporta Acre le 18 mai 1291, dernière grande place franque.
Pourquoi les musulmans n'ont-ils pas repoussé la première croisade ?
Parce que le monde musulman de 1097 était divisé : le sultanat seldjoukide s'était morcelé après la mort de Malik Shah en 1092, les émirs d'Alep et de Damas étaient rivaux, et les Fatimides chiites du Caire étaient ennemis des Turcs sunnites. Les croisés n'affrontèrent jamais tous leurs adversaires à la fois.
Saladin était-il arabe ?
Non : Saladin était kurde, né à Tikrit vers 1137-1138 dans une famille au service des princes turcs. La plupart des grands adversaires des croisés étaient turcs (Seldjoukides, Zengi, Nour ad-Din) ou, au XIIIe siècle, mamelouks d'origine turque ou circassienne.
Les chefs musulmans respectaient-ils les croisés ?
Souvent, oui. Saladin et al-Adil échangèrent présents et ambassades avec Richard Cœur de Lion, al-Kamil reçut saint François et traita avec Frédéric II, et l'émir Oussama Ibn Munqidh raconte ses amitiés avec des Templiers. Le respect ne fut pas universel : Baybars fit massacrer les défenseurs de Safed en 1266.