Imad ad-Din al-Isfahani, le secrétaire de Saladin

Imad ad-Din al-Isfahani (1125-1201), chef de la chancellerie de Saladin, a vu Hattin, Jérusalem et Acre : son Al-Fath al-qussi est le récit officiel de 1187.

Romain Croisade 4 min

Un scribe enturbanné écrit sur un long rouleau dans la tente d'un sultan, tandis que celui-ci dicte et qu'une ville fortifiée apparaît au loin

En bref

Auteur : Imad ad-Din al-Katib al-Isfahani, né à Ispahan en 1125, mort à Damas en 1201. Fonction : secrétaire de Nour ad-Din, puis chef de la chancellerie de Saladin. Œuvres : Al-Fath al-qussi fi l-fath al-qudsi (1187), Al-Barq ash-shami. Camp : ayyoubide. À retenir : le plus proche témoin de Hattin, du siège de Jérusalem et d'Acre, et le plus orné des chroniqueurs des croisades.

Quand Saladin écrivait au calife de Bagdad pour annoncer une victoire, c'est la plume d'Imad ad-Din qu'il employait. Ce lettré persan a mis en prose rimée la chute du royaume de Jérusalem, et sa voix, éclatante de triomphe, est l'une des deux grandes sources musulmanes sur 1187, avec celle de son collègue Baha ad-Din.

Qui était Imad ad-Din ?#

Il naît à Ispahan en 1125 et fait ses études à Bagdad, à la Nizamiyya, où il se forme au droit et à la poésie. Il entre dans l'administration, puis, vers 1167, au service de Nour ad-Din à Damas, qui l'emploie comme secrétaire. À la mort du prince, en 1174, il perd sa place. En 1175, il rejoint Saladin, qui le garde auprès de lui : avec le grand lettré al-Qadi al-Fadil, il dirige la chancellerie, rédige les lettres au calife et aux princes, et suit l'armée. Après la mort du sultan en 1193, il se retire à Damas, où il meurt en 1201.

Son œuvre : le prince et la prose rimée#

Il écrit en arabe, dans une prose rimée (saj') d'une grande virtuosité. Trois titres comptent :

  • Al-Fath al-qussi fi l-fath al-qudsi (« l'éloquence qussienne sur la conquête de Jérusalem »), écrit peu après 1187, récit de la campagne de Hattin à la prise de la Ville sainte, puis des conquêtes de 1188 ;
  • Al-Barq ash-shami (« l'éclair syrien »), ses mémoires de 1175 à 1193, dont une partie seulement est conservée ;
  • Kharidat al-qasr, vaste anthologie des poètes de son temps, précieuse pour l'histoire littéraire.

Le texte sur Jérusalem a été largement repris par les historiens postérieurs, dont Abu Shama, qui en a conservé de longs passages.

Son point de vue et ses partis pris#

Imad ad-Din est un témoin de première main et un homme de cour. Il écrit pour célébrer la guerre sainte : la reprise de Jérusalem est pour lui la récompense de Dieu au jihad de Saladin, et il appelle les croisés, sans surprise, « les adorateurs de la croix ». Sa langue est somptueuse, parfois au détriment de la précision : les chiffres des morts et des captifs sont ronds et à manier avec prudence. Ce qu'il dit des siens est d'ailleurs aussi mesuré que flatteur : il rapporte les désaccords des émirs, les fatigues de l'armée, les hésitations du sultan.

Il n'est pas pour autant sans respect pour l'adversaire. Au siège d'Acre, il admire la ténacité des Francs et décrit, à côté de leurs chevaliers, des femmes qui combattaient et soignaient. À Hattin, il note l'ordre que Saladin donna d'épargner Guy de Lusignan et d'abattre Renaud de Châtillon, et il décrit, parmi les prisonniers templiers et hospitaliers livrés à des soufis et à des lettrés, des exécutions qu'il tient pour des actes pieux. Il faut lire ces pages pour ce qu'elles sont : un acte de guerre cruel, que le jugement chrétien ne peut approuver, mais dont la mention honnête vaut mieux que le silence. Il rapporte aussi les rançons fixées à Jérusalem et les libérations accordées par la clémence du sultan.

Ce qu'on lui doit#

On lui doit d'abord Hattin vu du camp de Saladin, jour après jour : la marche dans la chaleur, le feu mis à l'herbe sèche, la soif des Francs, la capture de la Vraie Croix. On lui doit ensuite la reddition de Jérusalem en octobre 1187, avec les débats du conseil de Saladin et les conditions de Balian. On lui doit enfin le siège d'Acre de 1189-1191 et quantité de lettres officielles, documents rares sur la façon dont un prince musulman présentait la guerre au calife. Recoupé avec Baha ad-Din, plus sobre, et avec Ibn al-Athir, plus critique, il permet de mesurer l'écart entre le récit officiel et les faits.

Où le lire#

Le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux (t. IV et V) donne des extraits en français. L'anthologie de Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades (trad. française, Sindbad, 1977), en fournit une sélection commode. Pour une lecture critique de l'ensemble, la biographie d'Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008), reste la meilleure porte d'entrée.

Ce qui demeure#

Ce que laisse Imad ad-Din, c'est la preuve qu'une même histoire se lit des deux côtés avec la même intensité. Sa plume ornée dit ce que le sultan voulait faire savoir ; les chroniqueurs francs disent ce que les vaincus ont pleuré. En 1187, la chrétienté a perdu la Ville sainte, et c'est aussi dans ses phrases que s'entend la mesure de cette perte. Lire l'adversaire dans ses propres mots, c'est mieux comprendre ce pour quoi les croisés sont repartis dès 1189.

Sources

Imad ad-Din al-Isfahani, Al-Fath al-qussi fi l-fath al-qudsi et Al-Barq ash-shami (extraits dans le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, t. IV-V) · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin · Ibn al-Athir, Al-Kamil. — Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades (Sindbad, 1977) · Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008) · Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives (Edinburgh University Press, 1999).

Questions fréquentes#

Qui était Imad ad-Din al-Isfahani ?

Un lettré persan né à Ispahan en 1125 et mort à Damas en 1201. Secrétaire de Nour ad-Din, il passa au service de Saladin vers 1175 et dirigea sa chancellerie.

Quelle est son œuvre sur les croisades ?

Surtout Al-Fath al-qussi fi l-fath al-qudsi, sur la conquête de la Syrie et de Jérusalem en 1187, et Al-Barq ash-shami (« l'éclair syrien »), mémoires de ses années auprès de Saladin, conservés en partie.

Est-il un témoin fiable ?

Il est un témoin direct de Hattin, de Jérusalem et d'Acre, mais son style fleuri et son rôle de porte-parole du sultan imposent de recouper ses chiffres et ses jugements avec Baha ad-Din, Ibn al-Athir et les chroniqueurs latins.

Où lire Imad ad-Din ?

En français, par extraits dans le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, t. IV et V, et dans l'anthologie de Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades (trad. fr. Sindbad, 1977).

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