Siège de Jérusalem (1187) : Saladin et Balian d'Ibelin

Du 20 sept. au 2 oct. 1187, Saladin assiège Jérusalem que défend Balian d'Ibelin : brèche au nord, reddition contre rançon, fin de 88 ans de règne franc.

Romain Croisade 6 min

Armée de Saladin devant les remparts de Jérusalem, machines de siège et archers face aux défenseurs francs, tandis qu'une procession de femmes et de prêtres porte la croix dans la ville

En bref

Quand : 20 septembre-2 octobre 1187. Où : Jérusalem, murailles nord et nord-ouest. Belligérants : le sultan Saladin contre les défenseurs de la ville, sous Balian d'Ibelin ; le patriarche Héraclius et la reine Sibylle sont dans la ville. Forces : une armée de campagne ayyoubide contre quelques chevaliers, des bourgeois armés à la hâte et une foule de réfugiés. Issue : brèche dans la muraille nord, capitulation contre rançon ; fin de 88 ans de royaume franc à Jérusalem.

Jérusalem tombe douze semaines après Hattin : sans armée de campagne, la ville ne pouvait espérer que négocier. Mais elle ne se rend pas avant d'avoir combattu, et la manière dont elle est rendue, sans massacre, est l'un des moments les plus remarquables de toute l'histoire des sièges des croisades.

Contexte : une ville pleine, sans soldats#

Après Hattin, Saladin prend Acre, Naplouse, Jaffa, Sidon, Beyrouth, puis Ascalon, qui capitule début septembre. Il peut désormais marcher sur la ville dont le nom, al-Quds, est au cœur de sa propre légitimité de champion de l'islam. À Jérusalem, l'armée du royaume n'existe plus ; la population, grossie des réfugiés du pays, se compte par dizaines de milliers. La cité que les Francs avaient bâtie pierre à pierre, décrite dans Jérusalem sous les Francs, a pour défenseurs deux chevaliers survivants, des clercs et des marchands.

C'est alors qu'arrive Balian d'Ibelin, l'un des rares barons échappés de Hattin. Saladin lui avait donné un sauf-conduit pour aller chercher sa femme Marie Comnène et ses enfants, à condition qu'il ne prenne pas les armes et ne reste qu'une nuit. Dans la ville, les habitants et le patriarche Héraclius le supplient de rester ; Héraclius le délie de son serment. Balian écrit à Saladin pour s'en excuser, et le sultan, rapportent les chroniqueurs, lui renvoie sa famille sous escorte.

Forces en présence#

Du côté franc, les sources parlent de quelques chevaliers seulement. Balian en crée trente de plus parmi les fils de bourgeois et les écuyers, arme tous les hommes valides, fait fondre ce qui peut l'être, jusqu'à l'argent des ornements, pour payer des soldats. Saladin arrive avec l'armée qui vient de conquérir le royaume, ses ingénieurs et des machines amenées d'Ascalon. La disproportion est écrasante, et chacun le sait.

Déroulé#

20-25 septembre : l'assaut à l'ouest. Saladin installe son camp face à la tour de David et à la porte de Jaffa, côté ouest, la plus forte, et attaque cinq jours. Les défenseurs, juchés sur les remparts, sont encore capables d'infliger des pertes.

26 septembre : le changement d'axe. Le sultan fait déplacer ses machines vers le nord, entre la porte Saint-Étienne (porte de Damas) et l'angle nord-est, là où le rempart est plus bas et où le terrain permet de saper : c'est par là que Godefroy était entré en 1099. Les mangonneaux couvrent les murs de pierres, les sapeurs minent le pied de la courtine ; le 29 septembre, un pan s'effondre et la brèche s'ouvre.

29 septembre-1er octobre : la brèche tenue, puis perdue. Les Francs sortent et chargent à plusieurs reprises, sans parvenir à écarter les assaillants. Dans la ville, la foule s'agenouille et prie. Les chroniqueurs latins racontent les processions pieds nus, les femmes qui se coupent les cheveux et se tiennent dans l'eau jusqu'au cou devant le Calvaire, les enfants aspergés d'eau bénite : on invoque Dieu parce qu'on n'a plus rien d'autre. Les clercs en procession ne détournent pas le coup, et les chroniqueurs ne le cachent pas : ils y voient le châtiment des péchés de la ville.

Négociations. Balian se rend au camp. Saladin d'abord refuse : il a juré, dit-il, de prendre la ville par l'épée comme les Francs l'avaient prise en 1099. Balian répond que si la ville doit tomber sans condition, les défenseurs tueront leurs prisonniers musulmans, détruiront les sanctuaires, brûleront les richesses et mourront en combattant. Les conseillers de Saladin, selon Imad ad-Din, lui font valoir que la reddition épargnera à l'armée des pertes et à l'islam des sanctuaires intacts. Il accepte.

Pourquoi cela a tourné ainsi#

La ville n'avait plus personne pour la défendre : avec Hattin, tout était déjà joué. Le choix de l'angle nord, inspiré du précédent de 1099, la rapidité des sapeurs et l'impossibilité de tenir une brèche sans troupes aguerries ont fait le reste. Il faut aussi dire ce que la capitulation doit à Balian : la menace de la destruction totale n'était pas un bluff de désespéré, mais le seul levier qui restait à un homme sans armée. Et ce qu'elle doit à Saladin : ce sultan qui avait promis le sang choisit de la clémence, avec calcul sans doute, mais aussi avec une réelle parole tenue.

Conséquences#

La ville capitule le 2 octobre. Les termes : dix dinars par homme, cinq par femme, un par enfant, quarante jours pour payer. À ceux qui ne paient pas, c'est la servitude. Balian verse trente mille dinars pour sept mille pauvres ; le frère de Saladin, al-Adil, en demande un millier en don et les libère ; Saladin en relâche d'autres par pitié. Mais plusieurs milliers de femmes et d'enfants partent pourtant en esclavage, et le patriarche Héraclius, qui sort chargé de richesses après avoir payé sa seule rançon, laisse un souvenir amer chez les chroniqueurs. Les chevaliers rançonnés s'en vont vers Tyr, Tripoli ou Antioche, où l'on ne veut pas toujours d'eux.

Saladin fait abattre la croix dorée de la coupole du Rocher et rendre à l'islam les anciens sanctuaires, lavés à l'eau de rose ; la mosquée al-Aqsa retrouve sa prière (voir Jérusalem sous les Francs). Le Saint-Sépulcre, lui, est épargné malgré les conseils de ceux qui voulaient le raser : il reste fermé quelques jours, puis rouvre aux pèlerins moyennant une taxe, et les chrétiens orientaux, Grecs et Syriens, demeurent dans la ville. En Occident, la nouvelle tue, dit-on, le pape Urbain III, et appelle la troisième croisade.

Ce qui demeure#

Ce siège laisse d'abord une fidélité : celle d'un baron qui rompit son serment à Saladin pour ne pas laisser une ville sans défenseur, et que le sultan, dit-on, ne lui reprocha pas d'avoir préféré ses frères en Christ à sa parole. Il laisse la prière des femmes et des enfants de Jérusalem, que les chroniqueurs n'ont pas oubliée. Et il laisse un lieu : malgré la perte, le tombeau du Christ est resté ouvert, visité, connu, et la ville n'a jamais cessé d'accueillir des pèlerins. Pour mesurer ce que Jérusalem représentait, voir pourquoi le Saint-Sépulcre comptait tant.

Sources

Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, ch. XXV · Continuation de Guillaume de Tyr (« Eracles »), XXIII · Imad ad-Din al-Isfahani, Al-Fath al-qussi · Ibn al-Athir, Al-Kamil, année 583 · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin. — Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008) ; Malcolm Barber, The Crusader States (Yale, 2012) ; Joshua Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem (CNRS, 1969-1970).

Questions fréquentes#

Quand Saladin a-t-il repris Jérusalem ?

Le siège dure du 20 septembre au 2 octobre 1187. La ville capitule le 2 octobre, trois mois après la défaite franque de Hattin, et les Francs en sont maîtres depuis 1099.

Qui défendait Jérusalem en 1187 ?

Balian d'Ibelin, seigneur venu de Tyr avec la permission de Saladin pour chercher sa famille, prend la tête de la défense à la prière des habitants. Il n'a que deux chevaliers sûrs et fait armer les bourgeois.

Y a-t-il eu un massacre en 1187 comme en 1099 ?

Non. Saladin accepte une capitulation contre rançon : environ dix dinars par homme, cinq par femme, un par enfant. Beaucoup de pauvres, faute d'argent, sont cependant réduits en servitude.

Que sont devenus les lieux saints chrétiens ?

Les Grecs et les chrétiens d'Orient peuvent rester, et le Saint-Sépulcre n'est pas détruit : fermé quelques jours, il est rouvert aux pèlerins moyennant une taxe. La croix de la Coupole du Rocher, elle, est abattue.

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