Baha ad-Din Ibn Chaddad, le biographe de Saladin
Baha ad-Din Ibn Chaddad (1145-1234), juge de l'armée de Saladin, a vu Acre, Arsouf et Jaffa du côté musulman : sa Vie de Saladin est la source majeure.

En bref
Auteur : Baha ad-Din Ibn Chaddad, né à Mossoul en 1145, mort à Alep en 1234. Fonction : juge de l'armée et conseiller de Saladin à partir de 1188. Œuvre : Les Anecdotes sultaniennes et les vertus yousoufiennes, après 1193. Camp : le camp ayyoubide. À retenir : le témoin musulman d'Acre, d'Arsouf et de Jaffa, et le pendant arabe d'Ambroise.
Parmi les chroniqueurs des croisades, Baha ad-Din est celui qui permet d'entendre l'autre moitié de la troisième croisade. Juge dans l'armée de Saladin, il a vécu la guerre à ses côtés, et il en a fait le portrait d'un prince dont les croisés eux-mêmes ont respecté la parole.
Qui était Baha ad-Din ?#
Il naît à Mossoul en 1145 et fait ses études de droit musulman à Bagdad, à la Nizamiyya. Il enseigne à Mossoul, puis part en pèlerinage à La Mecque et visite Jérusalem et Damas. En 1188, après les victoires de Saladin, il entre à son service ; le sultan le nomme juge de l'armée et juge de Jérusalem. Il suit désormais le camp, prêche, rend la justice et conseille. Après la mort de Saladin, il sert son fils az-Zahir à Alep, où il fonde un collège et meurt en 1234, à près de quatre-vingt-dix ans.
Son œuvre : la vie d'un sultan#
Son livre, an-Nawadir as-sultaniyya wa'l-mahasin al-yusufiyya (« les Anecdotes sultaniennes et les vertus yousoufiennes », Yusuf étant le nom de Saladin), est écrit en arabe après la mort du sultan en mars 1193. Baha ad-Din était à son chevet à Damas. Le récit suit Saladin depuis ses débuts, mais il devient très détaillé pour les années 1187-1193, que l'auteur a vécues. Il y a mêlé ce qu'il a vu, ce que le sultan lui a dit et des pièces de la chancellerie.
Son point de vue et ses partis pris#
Il écrit en serviteur fidèle et en croyant. Pour lui, Saladin est un prince pieux, patient, attentif aux faibles, qui tire sa force de sa confiance en Dieu ; et le jihad est un devoir sacré. Il reste un panégyriste : il adoucit les fautes de son maître et loue sans réserve. Mais il n'est pas aveugle sur l'ennemi : il décrit avec admiration l'armée franque devant Acre, les ruses et l'endurance des croisés, et il tient Richard Cœur de Lion pour un adversaire redoutable et courageux.
Il rapporte aussi l'une des pages les plus sombres de cette guerre, le massacre des prisonniers d'Acre, le 20 août 1191, quand Richard fit exécuter plusieurs milliers de captifs musulmans après que le versement de la rançon eut tardé. Il le raconte comme un fait de guerre, avec le chiffre qu'il donne (environ 2 700 hommes) ; il note de son côté que des rumeurs couraient sur l'exécution de prisonniers francs, sans l'affirmer. Il faut lire ce récit avec ceux des chroniqueurs latins, et tenir l'événement pour ce qu'il fut : un acte de guerre cruel, que le jugement chrétien ne peut approuver, commis dans un contexte d'impatience et de défiance mutuelle.
Ce qu'on lui doit#
On lui doit le siège d'Acre vu du camp ayyoubide, la bataille d'Arsouf telle que Saladin la vécut, et surtout les négociations de 1192 entre Richard et al-Adil, frère de Saladin, qui ont abouti à la trêve de septembre. Il est aussi le témoin du geste qui suivit : Saladin accueillit de nombreux pèlerins francs à Jérusalem, et Baha ad-Din rapporte l'attention du sultan envers eux. Sans lui, on connaîtrait le visage de Saladin à travers les seuls adversaires. Recoupé avec Ambroise, il donne à la troisième croisade ses deux versions.
Où le lire#
La traduction française se trouve dans le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, tome III (1884). Pour l'anglais, la traduction moderne de D. S. Richards, The Rare and Excellent History of Saladin (2001), est plus commode. Les lecteurs qui n'ont pas accès à ces éditions trouvent des extraits dans les anthologies de textes arabes sur les croisades.
Ce qui demeure#
Ce que laisse Baha ad-Din, c'est la preuve qu'on peut combattre un adversaire et le respecter, et que la vérité d'un témoin tient à ce qu'il a vu. Chez lui, les croisés ne sont ni des barbares ni des saints : ce sont des hommes de foi et de guerre, dont la ténacité forçait l'estime. L'honneur rendu au chevalier d'en face rejoint celui que la chrétienté rend à ses propres martyrs.
Sources
Baha ad-Din Ibn Chaddad, an-Nawadir as-sultaniyya, trad. dans le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, t. III (1884) · Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte. — D. S. Richards, The Rare and Excellent History of Saladin (Ashgate, 2001) · Jean Richard, Histoire des croisades (1996) · John Gillingham, Richard Cœur de Lion (1999).
Questions fréquentes#
Qui était Baha ad-Din Ibn Chaddad ?
Un juriste né à Mossoul en 1145 et mort à Alep en 1234. Entré au service de Saladin en 1188, il devint juge de l'armée, l'accompagna pendant la troisième croisade et assista à sa mort en 1193.
Quelle est son œuvre ?
Les Anecdotes sultaniennes et les vertus yousoufiennes (an-Nawadir as-sultaniyya wa'l-mahasin al-yusufiyya), vie de Saladin écrite après 1193, qui consacre une grande part aux années 1187-1193.
Pourquoi est-il une source essentielle sur Richard Cœur de Lion ?
Il a été témoin du siège d'Acre, d'Arsouf et des négociations de 1192, et il rapporte les échanges entre Richard et Saladin. Il complète ainsi Ambroise, témoin du camp franc.
Où lire Baha ad-Din ?
En français dans le Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, t. III (1884). En anglais, D. S. Richards en a donné une traduction moderne : The Rare and Excellent History of Saladin (2001).