Richard Cœur de Lion en Orient : le roi de la croisade
Roi d'Angleterre de 1189 à 1199, Richard prend Chypre et Acre en 1191, bat Saladin à Arsouf, sauve la côte à Jaffa et signe la trêve du 2 septembre 1192.

En bref
8 septembre 1157 - 6 avril 1199. Fils d'Henri II Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine, duc d'Aquitaine, roi d'Angleterre à partir de 1189. Chef de l'armée anglo-normande de la troisième croisade : conquiert Chypre (mai 1191), fait tomber Acre (12 juillet 1191), remporte Arsouf (7 septembre 1191), sauve Jaffa (août 1192), signe la trêve du 2 septembre 1192. Capturé au retour, il est libéré en 1194. Mort devant Châlus. Adversaire : Saladin ; rival : Philippe Auguste.
Richard est le seul roi de la troisième croisade à avoir mené la guerre jusqu'au bout, et le seul que Saladin ait dit redouter autant qu'estimer. Il n'a pas repris Jérusalem ; il a fait mieux que ce qu'on pouvait espérer après Hattin : sauver la côte, donc le royaume, donc la route des pèlerins. Pour le replacer parmi les autres capitaines, voyez les chefs des croisades, expédition par expédition.
Origines : un Plantagenêt, un troubadour, un soldat#
Né à Oxford en 1157, troisième fils d'Henri II et d'Aliénor d'Aquitaine, Richard grandit en Aquitaine, dont sa mère lui fait confier le duché dès 1172. Il y apprend le métier des armes en réprimant les barons rebelles, notamment à Taillebourg en 1179, et gagne une réputation de grand capitaine et de siégeur. Il compose aussi des vers en langue d'oc. Sa jeunesse est faite de querelles avec son père et son frère, puis d'une alliance avec le jeune Philippe Auguste contre Henri II. Ce lien, rompu devant Acre, pèsera lourd.
Ascension : le vœu et le départ#
Il prend la croix dès novembre 1187, à l'annonce de Hattin, bien avant d'être roi : le vœu est personnel, et il le tiendra. Couronné à Westminster le 3 septembre 1189 après la mort d'Henri II, il lève une immense contribution, la « dîme de Saladin », vend charges et domaines, et part de Vézelay avec Philippe Auguste en juillet 1190. L'hiver 1190-1191 se passe à Messine, où les deux rois s'accrochent sur la Sicile et sur le mariage de Richard : Philippe Auguste, qui devait épouser sa sœur Alice, est évincé au profit de Bérengère de Navarre. Richard appareille en avril 1191 avec une grande flotte.
Le moment décisif : de Chypre à Jaffa#
Chypre (mai 1191). Une tempête jette une partie de la flotte, avec Bérengère et la sœur de Richard, sur la côte de l'île, que tient l'usurpateur Isaac Comnène. Celui-ci pille les naufragés. Richard débarque à Limassol le 6 mai, bat Isaac en quelques semaines et s'empare de l'île, qui lui fournira vivres et base arrière pour toute la campagne. Il s'y marie le 12 mai.
Acre (juin-juillet 1191). Arrivé le 8 juin devant la ville que les croisés assiègent depuis deux ans, il fait dresser ses machines, tombé malade lui-même, et achève ce que Philippe Auguste avait entamé : la garnison capitule le 12 juillet (voir le siège d'Acre, 1189-1191). Le 20 août, Saladin tardant à payer la rançon convenue, Richard fait exécuter environ 2 700 prisonniers devant le camp musulman. C'est la page sombre de sa campagne : les sources chrétiennes la justifient par la parole non tenue, Beha ad-Din la rapporte aussi, en mentionnant qu'on y vit une représaille ; on la dit, avec ce double témoignage et sans l'excuser.
Arsouf (7 septembre 1191). Philippe Auguste est reparti. Richard, seul, conduit l'armée le long de la côte vers Jaffa, flotte à sa droite, Templiers à l'avant-garde et Hospitaliers à l'arrière. Il tient ses hommes sous les flèches, puis lance la charge au moment juste : c'est la victoire d'Arsouf, qui ruine l'aura d'invincibilité de Saladin.
Jérusalem, deux fois si près (1192). En janvier, l'armée arrive à Beit Nuba, à une journée de marche de la ville ; la pluie, la boue et le conseil des chefs des ordres militaires imposent de faire demi-tour : même prise, Jérusalem ne pourrait pas être tenue sans l'armée. En juin, même scénario. La tradition, rapportée par l'Itinerarium, veut que Richard se soit couvert le visage de son bouclier pour ne pas voir la Ville sainte qu'il ne pouvait délivrer. Le geste est probablement légendaire ; le renoncement, lui, est certain.
Jaffa (juillet-août 1192). Saladin surprend Jaffa le 28 juillet. Richard, qui était à Acre, accourt par mer avec une poignée de chevaliers, saute à l'eau en tête et reprend la ville. Quelques jours plus tard, le 5 août, il repousse avec une centaine de chevaliers la grande attaque du sultan, presque sans montures. Malade, il traite alors : la trêve est conclue le 2 septembre 1192.
La fin : captif, puis mort au combat#
Il quitte la Terre sainte le 9 octobre 1192. Son navire naufragé dans l'Adriatique, il tente de traverser l'Empire déguisé et est arrêté près de Vienne en décembre par le duc Léopold d'Autriche, qu'il avait offensé à Acre, puis livré à l'empereur Henri VI. Il est libéré le 4 février 1194 contre une rançon de 150 000 marks, que l'Angleterre rassemble, et passe ses cinq dernières années à guerroyer contre Philippe Auguste pour reprendre ses terres de France. Il est blessé d'un carreau d'arbalète devant le château de Châlus, en Limousin, et meurt le 6 avril 1199, dans les bras de sa mère. Son corps repose à Fontevraud, son cœur à Rouen.
Le portrait par les chroniqueurs#
Deux témoins le montrent de près. Ambroise, jongleur normand qui l'a suivi, écrit en vers l'Estoire de la guerre sainte : un roi infatigable, magnifique envers ses hommes, parfois colérique. L'Itinerarium peregrinorum en donne un récit latin voisin. Du côté musulman, Beha ad-Din ibn Shaddad, secrétaire et conseiller de Saladin, le décrit comme un adversaire d'une valeur et d'une audace extrêmes. Les deux portraits convergent sur l'essentiel : un guerrier exceptionnel.
Ce qui demeure#
Richard a laissé à la chrétienté Chypre, qui restera latine jusqu'en 1571, un royaume de Jérusalem rétabli sur la côte, d'Acre à Jaffa, et le droit pour les pèlerins d'aller prier au Saint-Sépulcre, ce pour quoi il était parti. La légende a fait le reste : le Cœur de Lion de la chanson, puis celui de Walter Scott, et ce face-à-face avec Saladin qui n'a jamais eu lieu mais dit la vérité de l'estime réciproque entre deux grands princes. Un roi est resté trois ans loin de son royaume, a vendu ses domaines et risqué sa vie plus d'une fois pour un tombeau qu'il n'a pas pu libérer, et il l'a gardé accessible aux autres. C'est un modèle de fidélité à un vœu, et de lucidité sur ce qu'on peut tenir.
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Sources
Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi · Beha ad-Din ibn Shaddad, La Vie de Saladin (al-Nawadir al-Sultaniyya) · Roger de Howden, Gesta Regis Henrici Secundi et Chronica. — John Gillingham, Richard Cœur de Lion (1999) ; Jean Flori, Richard Cœur de Lion, le roi-chevalier (Payot, 1999) ; Jonathan Phillips, Holy Warriors (2009).
Questions fréquentes#
Richard Cœur de Lion a-t-il repris Jérusalem ?
Non. Il s'est approché deux fois de la ville, en janvier et en juin 1192, mais a renoncé à l'assiéger faute de pouvoir la tenir ensuite. La trêve du 2 septembre 1192 laisse Jérusalem à Saladin, avec libre accès pour les pèlerins.
Pourquoi l'appelle-t-on Cœur de Lion ?
Le surnom est attesté dès son vivant : il dit la vaillance du roi au combat. Les chroniqueurs de la troisième croisade, Ambroise en tête, l'emploient pour le louer ; les légendes qui l'expliquent par un lion terrassé sont plus tardives.
Richard et Saladin se sont-ils rencontrés ?
Non. Ils ont négocié par messagers, surtout par al-Adil, frère de Saladin, et ne se sont jamais vus. Leur rencontre est une image de la légende, pas un fait des sources.
Qu'a obtenu Richard à la fin de la croisade ?
La côte de Tyr à Jaffa laissée aux Francs, l'accès des pèlerins aux Lieux saints et trois ans de trêve, ainsi que l'île de Chypre, conquise en mai 1191 et qui restera latine jusqu'en 1571.