Philippe Auguste croisé : le roi de France à Acre

Philippe Auguste (1165-1223) prend la croix à Gisors en 1188, mène le siège d'Acre en 1191 puis repart le 31 juillet : portrait du roi de France croisé.

Romain Croisade 5 min

Le jeune roi Philippe Auguste, couronné et vêtu d'un manteau semé de fleurs de lis, reçoit la croix sur l'épaule des mains d'un évêque, devant des chevaliers et des bannières

En bref

21 août 1165 - 14 juillet 1223. Roi de France de 1180 à 1223, de la dynastie capétienne. Prend la croix à Gisors le 21 janvier 1188 ; lève la « dîme saladine » ; part de Vézelay le 4 juillet 1190 avec Richard ; arrive devant Acre le 20 avril 1191, dirige le siège, voit la ville se rendre le 12 juillet et repart le 31 juillet. Gagnera Bouvines en 1214. Compagnon et rival : Richard Cœur de Lion ; protégé : Conrad de Montferrat.

Philippe Auguste est le seul grand roi capétien de son siècle à avoir pris la croix et à l'avoir tenue à moitié : il a vu Acre tomber et il est rentré chez lui. Ce portrait, qui s'inscrit dans l'histoire de la troisième croisade et dans la galerie des chefs des croisades, cherche à comprendre ce choix sans le justifier ni le condamner.

Origines : le roi donné par Dieu#

Né le 21 août 1165, après six ans d'attente d'un héritier, il reçoit le surnom de Dieudonné. Sacré à Reims à quatorze ans (1er novembre 1179), il devient seul roi à la mort de son père Louis VII en septembre 1180 et hérite d'un domaine royal étroit, cerné par les terres des Plantagenêts, qui tiennent de l'Anjou à la Normandie et à l'Aquitaine. Toute sa vie politique est dans cette tension : agrandir le royaume face à Henri II, puis face à ses fils. Son surnom d'« Auguste » lui vient de Rigord, qui voit en lui celui qui « augmente » le domaine. Son père avait fait la deuxième croisade ; il connaît le prix et la gloire d'un tel voyage.

Ascension : le serment de Gisors et la dîme#

À l'automne 1187, la chute de Jérusalem après Hattin remue l'Occident. Le 21 janvier 1188, sous l'orme de Gisors, Philippe, Henri II d'Angleterre et le comte Richard prennent la croix des mains de l'archevêque de Tyr, en présence de Josselin. Pour financer l'expédition on lève, en France comme en Angleterre, un impôt sur les revenus et les biens meubles, la dîme saladine, que beaucoup paient de mauvaise grâce. Les rois se jurent de ne pas attaquer les terres de l'autre pendant le voyage. La guerre reprend pourtant dès l'été : Henri II meurt en juillet 1189, et c'est Richard, devenu roi, qui renouvelle la promesse à Nonancourt en décembre. Le départ est fixé à Vézelay, où les deux rois se retrouvent à la Saint-Jean 1190 et lèvent le camp le 4 juillet. Philippe s'embarque à Gênes pour Messine, où Richard le rejoint.

Le moment décisif : Acre, avril-juillet 1191#

Après l'hiver sicilien passé à s'observer avec Richard — la querelle sur le mariage d'Alix, sœur de Philippe, que Richard refuse d'épouser, est réglée en mars 1191 contre une forte indemnité —, Philippe embarque le premier et débarque devant Acre le 20 avril 1191. Les croisés y campent depuis près de deux ans et sont affamés ; il fait dresser ses machines, dont la grande pierrière que l'on appelle « Malvoisine », et ses sapeurs attaquent les murs. Il soutient dans la querelle de succession du royaume de Jérusalem le marquis Conrad de Montferrat, défenseur de Tyr, contre Guy de Lusignan, que soutient Richard. Lorsque ce dernier arrive le 8 juin, les deux rois sont à égalité ; ils tombent malades tous deux. La place se rend le 12 juillet (voir le siège d'Acre), et Philippe y plante sa bannière à côté de celle de Richard.

La fin du voyage : pourquoi il part#

Le 31 juillet, Philippe quitte Acre. Il laisse au duc Hugues III de Bourgogne une partie de son armée, avec les moyens de la soutenir, et prête serment de ne rien entreprendre contre les terres de Richard. Ses motifs, selon les chroniqueurs : une maladie réelle, dont il ne se remettra qu'à demi ; la mort du comte Philippe de Flandre au siège, qui ouvre la succession d'Artois et du Vermandois ; et l'idée que la guerre de Syrie, désormais, reposerait sur Richard seul. Les chroniqueurs anglais l'accusent d'avoir déserté ; Guillaume le Breton et Rigord parlent d'un roi malade que ses barons pressent de rentrer. En France, à Noël, il est à Fontainebleau ; l'année suivante, il revient sur son serment et s'en prend à la Normandie, tandis que Richard, prisonnier d'Henri VI, est livré à l'empereur. La reconquête de l'héritage plantagenêt est son œuvre, de Gisors à Château-Gaillard (1204) et à Bouvines (27 juillet 1214).

Le portrait par les chroniqueurs#

Rigord, moine de Saint-Denis, et Guillaume le Breton, son chapelain, voient en lui un roi pieux, économe, bon gestionnaire, ami des clercs et des villes (il fait paver Paris et bâtit le Louvre). Les chroniqueurs anglais — Roger de Howden, Ambroise —, eux, retiennent surtout un rival jaloux et un croisé pressé de rentrer. Aucun ne lui reproche de lâcheté : ce qui est mis en cause, c'est la durée de sa fidélité au vœu. Dans le camp de Saladin, Beha ad-Din cite le roi de France comme un des princes francs, mais s'arrête davantage sur Richard.

Ce qui demeure#

Philippe n'a pas fait de la Terre sainte l'œuvre de sa vie, et il faut le dire. Mais il a pris la croix, vendu ses biens pour armer sa flotte, traversé la mer et tenu le siège de la place sans laquelle Jérusalem n'aurait pas pu être reprise ; il a laissé des hommes derrière lui, et c'est d'abord Acre, par la suite capitale du royaume. Roi bâtisseur de la France, il a aussi légué à ses successeurs, son petit-fils saint Louis en tête, un royaume assez fort pour envoyer à son tour des rois en Orient. La croisade a sa place dans la mémoire capétienne, et Louis IX ira là où son aïeul s'était arrêté.

Sources

Rigord, Gesta Philippi Augusti · Guillaume le Breton, Gesta Philippi Augusti et Philippide · Roger de Howden, Gesta Regis Henrici Secundi et Chronica · Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi · Beha ad-Din, La vie de Saladin. — Jean Favier, Philippe Auguste (Fayard, 1978) ; John W. Baldwin, The Government of Philippe Augustus (University of California Press, 1986) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996).

Questions fréquentes#

Pourquoi Philippe Auguste a-t-il quitté la troisième croisade ?

Malade — une fièvre qui lui fit perdre cheveux et ongles, disent les chroniqueurs — et préoccupé par la succession de Flandre et par ses rivalités avec Richard, il quitte Acre le 31 juillet 1191, après avoir obtenu la prise de la ville. Il laisse une partie de ses troupes au duc de Bourgogne.

Philippe Auguste a-t-il tenu son vœu de croisé ?

En partie. Il est parti, a dirigé le siège d'Acre et y a laissé des hommes, mais il n'a pas poussé jusqu'à Jérusalem. Son retour lui a été reproché, surtout par les chroniqueurs anglais.

Quand Philippe Auguste a-t-il pris la croix ?

Le 21 janvier 1188, à Gisors, avec Henri II d'Angleterre et Richard, à l'appel de l'archevêque de Tyr Josselin, quelques mois après la chute de Jérusalem. Le roi de France part de Vézelay le 4 juillet 1190.

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