Jaffa (5-8 août 1192) : le dernier exploit de Richard

Début août 1192, Richard Cœur de Lion reprend Jaffa par la mer, puis repousse l'armée de Saladin avec une poignée de chevaliers : son dernier exploit.

Romain Croisade 5 min

Un roi en cotte de mailles saute d'une galère dans les vagues devant un port fortifié, suivi de quelques chevaliers et arbalétriers, face à une armée de cavaliers sur la plage

En bref

Quand : prise de la ville par Saladin vers le 31 juillet 1192 ; reprise par Richard le 1er août ; assaut ayyoubide contre son camp le 5 août. Où : Jaffa, port de Jérusalem, sur la côte de Palestine. Belligérants : Richard Cœur de Lion et les Francs de la côte contre l'armée de Saladin. Forces : Richard dispose de quelques dizaines de chevaliers et de quelques centaines de tireurs ; Saladin de plusieurs milliers de cavaliers. Issue : victoire de Richard ; trêve du 2 septembre.

À la fin de l'été 1192, la troisième croisade semble épuisée : Jérusalem n'a pu être atteinte, l'armée est lasse. C'est alors que Saladin attaque Jaffa, et que Richard Cœur de Lion y accourt par la mer pour un dernier combat, resté le plus célèbre de ses faits d'armes. La victoire d'Arsouf avait ouvert la route ; Jaffa sauve ce qu'elle avait gagné. Pour situer ce combat parmi les autres, voir toutes les batailles des croisades.

Contexte : une côte reconquise, une ville exposée#

Après Arsouf (septembre 1191), les Francs ont relevé Jaffa et Ascalon, mais deux marches vers Jérusalem se sont arrêtées à quelques lieues de la Ville sainte : les chefs ont jugé qu'un siège loin de la côte était hors de portée. En juillet 1192, Richard est à Acre, où il règle les querelles des barons. Saladin saisit l'occasion : il marche sur Jaffa, port indispensable pour ravitailler le royaume et les pèlerins, et l'investit le 27 juillet. Les mineurs sapent le mur, la garnison, commandée par Aubert de Mondidier et Guillaume de l'Étang, négocie une reddition si aucun secours n'arrive avant un jour fixé. Le récit de ces semaines est surtout celui de l'Estoire de la guerre sainte, écrite par un témoin, Ambroise.

Forces en présence#

Du côté franc, presque rien : à Acre, Richard ne peut rassembler qu'une petite troupe de chevaliers anglo-normands et poitevins, des arbalétriers, et des Pisans et Génois sur les galères. Par terre, Henri de Champagne et le duc de Bourgogne tardent à le suivre. Face à eux, Saladin commande l'armée du sultanat, appuyée par la cavalerie de son frère Al-Adil : plusieurs milliers d'hommes. Les chiffres exacts varient selon les chroniqueurs ; tous s'accordent sur l'écrasante disproportion.

Déroulé#

Vers le 31 juillet : la ville tombe, la citadelle tient. Les Ayyoubides entrent dans Jaffa par une brèche et la pillent, au mépris, disent les sources musulmanes elles-mêmes, des accords en cours. Les derniers défenseurs, repliés dans la citadelle, attendent le secours.

1er août : Richard saute à l'eau. Les galères arrivent au matin devant un rivage couvert de cavaliers. Un prêtre se jette à la mer pour avertir le roi que la citadelle vit encore. Richard, sans armure, se jette à son tour dans les vagues, la hache à la main, aborde la plage, et ses hommes le suivent : les Ayyoubides, surpris par cette descente, quittent la ville, que les Francs reprennent.

5 août : l'attaque du camp. Richard n'a pu loger sa troupe qu'à l'extérieur, sous quelques tentes. Au petit matin, la cavalerie de Saladin charge. Le roi range ses arbalétriers derrière un rang de chevaliers à pied, lances plantées en terre, genou à terre. Les arbalètes déciment les chevaux ; les assaillants se dérobent, reviennent, se dérobent encore. À la fin, Richard monte à cheval avec la poignée de chevaliers qui en ont un (dix-sept selon Ambroise) et charge : les Ayyoubides reculent. Le texte de Baha ad-Din, au service de Saladin, confirme la ténacité de ces hommes et le refus des émirs de poursuivre l'assaut.

Pourquoi cela a tourné ainsi#

Parce que la défense franque avait tout ce qui fait la force d'un front en bataille rangée : des tireurs protégés par des lances, un roi qui est partout, et un adversaire qui hésite. L'arbalète avait ici l'avantage sur l'archer monté : sa portée et sa précision, tirées derrière un mur de lances, arrêtaient la charge. Mais l'essentiel est moral : Richard arrive en pleine défaite et la change en victoire par sa seule présence. Sans lui, Jaffa était perdue ; avec lui, les émirs jugent qu'on ne peut plus forcer ce camp.

Conséquences#

Saladin se retire. Richard, atteint d'une fièvre, sait qu'il ne pourra plus mener de nouvelle campagne et que les nouvelles d'Angleterre sont mauvaises. Les négociations, menées par Al-Adil, aboutissent à la trêve du 2 septembre 1192 : les Francs gardent la côte de Tyr à Jaffa, les pèlerins sans armes peuvent aller à Jérusalem. Le roi quitte la Terre sainte en octobre. Voir le parcours complet dans Richard Cœur de Lion en Orient. Saladin mourra moins de six mois plus tard, en mars 1193.

Ce qui demeure#

Jaffa reste l'image d'un homme qui n'a pas reculé quand le devoir ne le lui demandait plus rien : un roi venu pour un tombeau, qui ne l'a pas atteint, et qui a risqué sa vie pour ne pas laisser retomber le port des pèlerins. On y voit aussi la grandeur de l'adversaire : Saladin, selon Baha ad-Din, envoya deux chevaux à Richard quand il apprit qu'il combattait à pied, et lui fit porter fruits et neige pendant sa maladie. La vieille ville de Jaffa existe toujours, au sud de Tel-Aviv, avec son port ; c'est de là qu'embarquaient les pèlerins en route vers le Saint-Sépulcre.

Sources

Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte, vers 11 400 et suivants · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi, livre VI · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin (récit de l'année 588 de l'hégire) · Ibn al-Athir, Al-Kamil. — Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Jonathan Phillips, Holy Warriors (2009) ; John Gillingham, Richard Cœur de Lion (Noesis, 1999).

Questions fréquentes#

Qui a gagné la bataille de Jaffa en 1192 ?

Richard Cœur de Lion : il reprend la ville tombée aux mains de Saladin vers le 31 juillet, puis repousse l'assaut du sultan contre son camp le 5 août 1192 avec une petite troupe.

Combien de chevaliers Richard avait-il à Jaffa ?

Quelques dizaines de chevaliers, dont une poignée seulement avait des montures, avec quelques centaines d'arbalétriers et d'archers ; Ambroise parle de dix-sept chevaux. Les effectifs ayyoubides se comptent en milliers.

Que s'est-il passé après Jaffa ?

Richard, malade et pressé de rentrer, négocie avec Saladin : la trêve du 2 septembre 1192 laisse aux Francs la côte de Tyr à Jaffa et ouvre Jérusalem aux pèlerins non armés.

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