Le massacre des prisonniers d'Acre (20 août 1191)

Le 20 août 1191, devant Acre, Richard Cœur de Lion fait exécuter environ 2 700 prisonniers musulmans : récit, raisons, sources latines et arabes.

Romain Croisade 6 min

Un roi en cotte de mailles sur une colline, des chevaliers en ligne et un héraut à la bannière devant un camp de tentes, avec au loin les pavillons sombres d'une armée sarrasine sous un ciel lourd

En bref

Quand : mardi 20 août 1191. Où : colline d'Ayyadieh, devant Acre. Acteurs : Richard Cœur de Lion et Saladin. Cause : la garnison d'Acre, rendue le 12 juillet, devait être rachetée (200 000 dinars, la Vraie Croix, 1 500 captifs chrétiens) ; le paiement n'est pas arrivé à terme. Issue : environ 2 700 captifs exécutés ; les chefs, gardés pour rançon, sont épargnés. Jugement : l'acte est une des pages les plus sombres de la troisième croisade ; les deux camps l'ont raconté, aucun ne l'a oublié.

Le massacre des prisonniers d'Acre est l'exécution, le 20 août 1191, d'environ 2 700 hommes de la garnison musulmane que Richard Cœur de Lion détenait depuis la reddition de la ville. Il a été raconté par les deux camps, et c'est l'un de ces moments où l'on voit un grand roi chrétien manquer à la magnanimité que l'idéal chevaleresque lui demandait. Pour le contexte, voir le siège d'Acre de 1189-1191.

Avant : une reddition contre rançon#

Le 12 juillet 1191, après vingt-trois mois de siège, la garnison d'Acre capitule. Les termes, négociés par les chefs de la place sans mandat complet de Saladin, sont ceux d'un rachat : 200 000 dinars, la restitution de la Vraie Croix prise à Hattin, la libération d'environ 1 500 captifs chrétiens (et de cent chevaliers désignés). La garnison reste prisonnière en gage ; le paiement doit se faire en trois échéances sur un mois. Les chefs de la garnison, dont l'émir Qaraqush, sont gardés par les rois ; les autres sont répartis entre Richard, Philippe Auguste et Conrad de Montferrat. Philippe Auguste repart le 31 juillet, et Richard reste seul à la tête de l'armée.

C'était l'usage de la guerre au XIIe siècle : on rachetait les garnisons qui se rendaient. Saladin lui-même, en 1187, avait laissé partir contre rançon les habitants de Jérusalem. Mais cette fois, le délai passe.

Déroulé : les jours d'août#

La rançon qui tarde. À la mi-août, l'échéance est dépassée. Selon Ibn Chaddad, témoin de la scène côté musulman, Saladin ne refuse pas de payer : il cherche des garanties, voulant que l'échange des captifs se fasse simultanément, otage contre otage, et que la Vraie Croix soit remise en même temps. Richard exige que l'argent soit versé d'abord. Des messagers vont et viennent ; la méfiance grandit de part et d'autre. Les chroniqueurs latins y lisent une ruse du sultan pour gagner du temps ; Ibn Chaddad, lui, laisse entendre que le roi cherchait un prétexte.

20 août : Ayyadieh. Richard sort de la ville avec l'armée, descend vers la colline d'Ayyadieh, entre Acre et le camp de Saladin, et y fait amener les captifs, environ 2 700 selon Ambroise et l'Itinerarium peregrinorum. Les soldats de la garnison sont exécutés, liés, en ligne, devant l'armée ayyoubide. Les chroniqueurs latins ne cachent pas la scène ; Ambroise y voit une vengeance pour les chrétiens morts pendant le siège. Les troupes de Saladin, voyant les chrétiens sortir, accourent et escarmouchent, mais trop tard pour empêcher quoi que ce soit : elles trouveront les corps le lendemain.

Le sort des chefs. Les émirs de la garnison, dont Qaraqush, ne sont pas tués : Richard les garde pour de futures rançons. C'est une clef pour comprendre l'acte : il ne s'agit pas d'extermination de principe, mais d'une mesure prise contre la troupe, tenue pour inutile à nourrir et à garder.

La réponse de Saladin. Ibn Chaddad rapporte que Saladin fit exécuter des captifs francs tombés entre ses mains pendant ces semaines. On ne dira pas que les deux gestes se valent ; on ne peut pourtant pas ignorer le second.

Après : une armée prête à marcher#

Débarrassé des captifs, Richard peut lever le camp. Le 22 août, l'armée quitte Acre vers le sud, en direction de Jaffa. Elle rencontre Saladin à Arsouf, le 7 septembre, et le bat. Mais la rançon d'Acre ne sera jamais versée comme prévu : la Vraie Croix reste aux mains des musulmans. Les négociations reprendront en 1192 et aboutiront au traité de Ramla (2 septembre), qui laisse aux Francs la côte d'Acre à Jaffa.

Pourquoi Richard l'a-t-il fait ?#

Trois raisons, qui se complètent.

  1. La mauvaise foi supposée du sultan. Pour Ambroise, Saladin n'a pas tenu parole ; la justice voulait qu'on le punisse. C'est la lecture que donne le camp franc.
  2. La nécessité militaire. Richard prévoyait de marcher sur Jaffa puis sur Ascalon. Garder 2 700 captifs exigeait une garde nombreuse, de la nourriture, des navires : tout ce qui manquait. Ibn Chaddad lui-même retient cette explication.
  3. La logique de la guerre du temps. Une place qui refuse de se rendre peut être passée au fil de l'épée ; une garnison qui se rend à condition et dont les termes ne sont pas tenus perd sa protection. Cette logique est celle des deux armées : Saladin l'avait appliquée aux Templiers et Hospitaliers pris à Hattin.

Ces raisons expliquent l'acte, elles ne le justifient pas : la parole d'un sultan qui tarde ne vaut pas la vie de deux mille sept cents hommes désarmés, et l'idéal chevaleresque, comme la morale de l'Église sur le sort des vaincus, demandait de les épargner. Les historiens modernes (John Gillingham, Jonathan Riley-Smith) y voient une décision de commandement lourde, que Richard a prise sans l'hésitation que lui prêtent ses panégyristes.

Ce qu'en disent les chroniqueurs#

  • Ambroise (L'Estoire de la guerre sainte) approuve : ce fut, dit-il en substance, une juste vengeance des chrétiens morts au siège. Il donne 2 700 captifs.
  • L'Itinerarium peregrinorum raconte la scène de la même façon, avec le même chiffre.
  • Ibn Chaddad (son portrait) décrit la rançon différée, puis l'exécution, sans insulter Richard. Il en voit la cause dans le retard du paiement et dans le désir du roi de se libérer pour marcher.
  • Ibn al-Athir donne un chiffre un peu plus élevé, autour de 3 000.

Les deux camps s'accordent donc sur les faits ; ils divergent sur la faute.

Ce qui demeure#

Cette page nous rappelle que la chrétienté médiévale a su, sur ce point, se juger elle-même : l'idéal de la magnanimité envers le vaincu, que Saladin avait pratiqué à Jérusalem en 1187, est resté la mesure à laquelle on a comparé Richard, pour le regretter. Elle rappelle aussi que le courage de ceux qui tinrent vingt-trois mois devant Acre n'effaçait pas la faute d'un jour, et que les chrétiens n'ont pas besoin de la taire pour honorer l'ensemble de la croisade. La mémoire de ce jour est restée dans les livres des deux camps, et c'est dans leur lecture croisée qu'elle se garde le mieux.

Sources

Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte (vers 1195-1199) · Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin · Ibn al-Athir, Al-Kamil, année 587. — John Gillingham, Richard Cœur de Lion (Noêsis, 1999) ; Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008) ; Jonathan Riley-Smith, The Crusades: A History (2005).

Pour aller plus loin#

Questions fréquentes#

Que s'est-il passé le 20 août 1191 à Acre ?

Richard Cœur de Lion a fait exécuter environ 2 700 prisonniers de la garnison d'Acre, sur la colline d'Ayyadieh, à la vue de l'armée de Saladin, parce que la rançon promise à la reddition n'avait pas été versée.

Pourquoi Richard a-t-il fait tuer les prisonniers ?

Les chroniqueurs latins parlent de justice après la mauvaise foi de Saladin ; Ibn Chaddad suppose aussi que Richard voulait libérer ses hommes pour marcher vers le sud. Les historiens modernes retiennent surtout la nécessité militaire, sans que l'acte en soit moins grave.

Combien de prisonniers ont été tués à Acre ?

Environ 2 700 selon Ambroise et l'Itinerarium peregrinorum ; les sources musulmanes donnent des chiffres un peu plus élevés, jusqu'à 3 000. Les chefs de la garnison, eux, ont été épargnés.

Saladin a-t-il lui aussi tué des prisonniers ?

Oui : Ibn Chaddad rapporte que le sultan fit exécuter des captifs francs pris pendant les escarmouches de cette période. Les deux camps ont ainsi tué des prisonniers en août 1191.

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