Al-Adil « Saphadin », le frère de Saladin

Frère cadet de Saladin (1145-1218), al-Adil négocie avec Richard Cœur de Lion, devient sultan d'Égypte en 1200 et meurt en 1218 pendant le siège de Damiette.

Romain Croisade 5 min

Un émir enturbanné à cheval, un cimeterre au côté, reçoit sous une tente un chevalier franc en cotte de mailles, devant des remparts

En bref

1145 - 31 août 1218. Al-Malik al-Adil Sayf ad-Din Abou Bakr, fils d'Ayyoub, frère cadet de Saladin. Lieutenant de Saladin en Égypte puis à Alep ; négociateur de Richard Cœur de Lion (1191-1192) ; vainqueur de la guerre de succession ayyoubide ; sultan d'Égypte (1200), maître de la Syrie et de la Djézireh. Père d'al-Kamil, d'al-Muazzam et d'al-Ashraf. Adversaires : la croisade allemande de 1197, la quatrième puis la cinquième croisade.

Saladin est le nom que l'Occident a retenu ; mais c'est son frère qui a fait durer son œuvre. Dans l'ensemble des grands chefs musulmans face aux croisés, al-Adil est l'homme qui, pendant un quart de siècle, tient ensemble l'Égypte et la Syrie, négocie plus souvent qu'il ne combat, et laisse à ses fils un empire que la chrétienté ne reprendra pas.

Origines#

Al-Adil naît en 1145 à Damas ou à Baalbek, sept ou huit ans après Saladin, dans la famille kurde d'Ayyoub, gouverneur de Baalbek puis de Damas au service de Zengi et de Nour ad-Din. Il grandit dans cette maison de soldats et d'administrateurs, puis suit son frère aîné et son oncle Chirkuh en Égypte. Les Francs le nommeront Saphadin, déformation de Sayf ad-Din, « l'épée de la foi ».

Ascension : le lieutenant de Saladin#

Dès 1174, quand Saladin remonte vers la Syrie, il confie l'Égypte à ses proches ; al-Adil y gouverne pour lui de longues années, envoie l'argent, les vivres et les troupes que réclament les campagnes de Syrie. En 1183, il reçoit Alep, la grande rivale, que Saladin vient d'arracher à ses cousins, puis l'échange contre l'Égypte et les terres de Kérak. Il commande l'aile ou le contingent égyptien dans plusieurs campagnes, et au siège d'Acre amène à son frère, en 1189-1191, l'armée du Caire. Saladin lui fait confiance parce qu'al-Adil n'a jamais cherché à lui disputer le premier rang ; il en fera, jusqu'à sa mort, son premier conseiller.

Le moment décisif : face à Richard#

Le grand rôle d'al-Adil est diplomatique. Quand Richard Cœur de Lion s'avance vers Jérusalem puis s'arrête à Jaffa, c'est avec al-Adil qu'il traite : leurs envoyés se croisent pendant l'hiver 1191-1192, et les deux hommes échangent des présents. Baha ad-Din rapporte qu'al-Adil envoya au roi malade des fruits et de la neige, et, à Jaffa en août 1192, des chevaux qui manquaient à Richard : la courtoisie se pratiquait entre ennemis.

À l'automne 1191, Richard fit même une proposition sans exemple : donner sa sœur Jeanne de Sicile pour épouse à al-Adil, le couple régnant sur Jérusalem et le littoral, les lieux saints restant ouverts aux pèlerins. Jeanne refusa avec indignation d'épouser un musulman, et Richard n'insista pas. Après la bataille de Jaffa, c'est encore al-Adil qui prépare la paix : le traité de Jaffa du 2 septembre 1192 laisse Jérusalem aux musulmans, mais garantit aux pèlerins latins l'accès au Saint-Sépulcre, sans escorte armée.

L'héritier : la guerre de succession et le sultanat#

Saladin meurt à Damas en mars 1193. Ses fils se disputent l'héritage : al-Afdal à Damas, al-Aziz au Caire, az-Zahir à Alep. Al-Adil laisse faire, puis arbitre, puis s'impose : il prend Damas en 1196, chasse al-Afdal d'Égypte en 1200 et se fait proclamer sultan. Sa méthode est celle de la patience : il ne détruit pas ses neveux, il leur laisse des principautés, mais sous sa suzeraineté. Il partage ensuite l'empire entre ses propres fils : al-Kamil en Égypte, al-Muazzam à Damas, al-Ashraf en Djézireh. C'est la confédération familiale ayyoubide.

Face aux croisades de son temps#

Al-Adil rencontre trois entreprises latines. En 1197, la croisade allemande, venue sous les ordres du chancelier d'Henri VI, prend Sidon et Beyrouth pendant qu'il assiège Jaffa, qu'il emporte à l'automne ; il se hâte alors de conclure une trêve en 1198, qui laisse aux Francs la côte entre Acre et Beyrouth. Il ne se laisse pas entraîner dans la guerre : la mort d'Henri VI en 1197 dissout l'armée allemande, et la quatrième croisade, prévue contre l'Égypte, est détournée vers Constantinople. Il signe d'autres trêves avec les rois de Jérusalem, Amaury de Lusignan puis Jean de Brienne.

En 1217-1218, la cinquième croisade débarque devant Damiette. Al-Adil, vieilli, se porte à la rencontre des croisés, mais doit laisser son fils al-Kamil en Égypte. Le 25 août 1218, la tour de la Chaîne tombe ; al-Adil meurt à Alikin, près de Damas, le 31 août 1218, à soixante-treize ans. Les chroniqueurs musulmans y voient le chagrin ; les Francs, le coup du ciel.

Le portrait par les chroniqueurs#

Baha ad-Din le décrit comme un homme avisé, patient, bon administrateur, peu bavard, et très pieux. Ibn al-Athir, hostile aux Ayyoubides, lui reconnaît l'intelligence politique mais lui reproche sa froideur et son avidité d'argent. Jacques de Vitry, évêque d'Acre, le dit le plus rusé des princes sarrasins ; Ambroise, dans L'Estoire de la guerre sainte, le montre cortois envers Richard.

Ce qui demeure#

Al-Adil a bâti : la citadelle de Damas, reconstruite en 1203-1216, avec ses grosses tours de pierre ; la forteresse du mont Thabor, élevée en 1211 pour menacer Acre et démolie en 1218 ; des travaux à la citadelle du Caire. Sa tombe est dans la madrasa al-Adiliyya à Damas, achevée par son fils, et on peut toujours la visiter. La paix de Jaffa, qu'il avait préparée, a permis à des milliers de pèlerins de prier au Saint-Sépulcre dès l'hiver 1192 : c'est le résultat le plus durable de sa diplomatie. Ce prince qui préférait la trêve à la bataille a transmis cet art à son fils al-Kamil, qui traitera plus tard avec Frédéric II.

Sources

Baha ad-Din Ibn Chaddad, Al-Nawadir al-Sultaniyya (Vie de Saladin) · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi al-tarikh · Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte · Jacques de Vitry, Historia Orientalis. — Hannes Möhring, Saladin (Beck, 2005) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Peter Lock, The Routledge Companion to the Crusades (2006).

Questions fréquentes#

Qui était Saphadin ?

C'est le nom que les chroniqueurs francs donnent à al-Adil Sayf ad-Din (« l'épée de la foi »), frère cadet de Saladin, négociateur de Richard Cœur de Lion en 1191-1192, puis sultan d'Égypte et de Syrie de 1200 à 1218.

Richard Cœur de Lion a-t-il voulu marier sa sœur à Saphadin ?

Oui, à l'automne 1191 : Richard proposa que sa sœur Jeanne épouse al-Adil et que le couple règne sur Jérusalem et le littoral. Jeanne refusa d'épouser un musulman, et le projet tomba.

Comment est mort al-Adil ?

Il mourut le 31 août 1218 près de Damas, quelques jours après la chute de la tour de la Chaîne devant Damiette, assiégée par la cinquième croisade ; les chroniqueurs musulmans attribuent sa mort au chagrin et à l'âge.

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