Comment les musulmans appelaient-ils les croisés ?
Les Francs : al-Ifranj ou al-Firanj, le nom de tous les Latins. Jamais « croisés » : le mot arabe n’apparaît qu’au XIXe siècle. S’y ajoutent des noms de foi.
Mis à jour le 4 octobre 2026

En bref
Le nom courant : al-Ifranj ou al-Firanj, « les Francs », pour tous les chrétiens latins. Jamais « croisés » : le terme arabe al-salibiyyun et l’expression al-hurub al-salibiyya (« les guerres de la croix ») datent du XIXe siècle. Les noms de foi : kuffar (« infidèles »), « adorateurs de la croix » dans la prose des chancelleries ayyoubides. Les noms propres : Bardawil (Baudouin), Ibn Sanjil (Raymond de Saint-Gilles), malik al-Inkitar (Richard), Raydafrans (Saint Louis), al-Dawiyya (les Templiers), al-Isbitariyya (les Hospitaliers). Le grand témoin : l’émir Oussama Ibn Munqidh (1095-1188).
Les musulmans appelaient les croisés « les Francs » — al-Ifranj ou al-Firanj —, le nom qu’ils donnaient depuis Charlemagne à tous les chrétiens d’Occident. Ils ne les ont jamais appelés « croisés » : ni le mot ni l’idée d’une série de « croisades » n’existent dans leurs chroniques médiévales. Ce regard d’en face complète celui de notre guide complet des croisades.
« Al-Ifranj » : les Francs, tous les Francs#
Pour l’Orient, l’Occident latin est l’empire des Francs. Le chroniqueur Ibn al-Athir (1160-1233), à Mossoul, ouvre son récit de l’année 1097 sur l’apparition de « l’État des Francs » ; Ibn al-Qalanisi, à Damas, dit simplement « les Francs » quand l’armée de Godefroy et de Bohémond passe l’Euphrate et descend vers Antioche. Le mot ne distingue personne : Normands de Sicile, Provençaux, Lorrains, Flamands, Génois sont des Ifranj, comme les Francs nés en Orient qui leur succèdent. Il n’a rien d’une injure ; c’est un nom de peuple, celui que les croisés se donnaient eux-mêmes (la vieille histoire du mot est racontée dans Croisés, Francs, Sarrasins : d’où viennent ces mots ?).
On distingue en revanche les Francs de leurs voisins chrétiens : les Byzantins sont al-Rum, « les Romains », les Arméniens al-Arman. Et quand l’armée de Frédéric Barberousse descend en 1190, les chroniqueurs parlent du « roi des Allemands » (malik al-Alman).
Pas de « croisés » : une guerre sans nom#
Les auteurs musulmans voient arriver les Francs, pas une « croisade ». Ils racontent une invasion, puis une présence, puis une reconquête, sans jamais en faire un phénomène à part ni le numéroter. Le nom arabe des croisés, al-salibiyyun (« ceux de la croix »), et l’expression al-hurub al-salibiyya ne s’imposent qu’au XIXe siècle, par la traduction des historiens européens. Ce silence dit beaucoup : pour un Damascène de 1150, les Francs sont un pouvoir parmi d’autres, avec lequel on se bat, on négocie des trêves et l’on commerce.
Des noms de foi : infidèles et « adorateurs de la croix »#
Le nom de peuple se double d’un nom de religion. Les chroniqueurs les disent kuffar, « infidèles », et accompagnent souvent un nom franc d’une malédiction rituelle (« que Dieu les maudisse »). Sous Saladin, la prose savante de son secrétaire Imad ad-Din al-Isfahani parle volontiers des « adorateurs de la croix » : c’est la Vraie Croix, prise à Hattin en 1187, qui symbolise pour eux la foi de l’adversaire. Ces formules relèvent du style du jihad de l’époque ; elles disent l’ennemi en guerre, non le voisin de tous les jours.
Des noms propres : Bardawil, Ibn Sanjil, Raydafrans#
Les chroniqueurs arabisent les noms des princes. Baudouin devient Bardawil — une lagune du Sinaï, la sabkhat al-Bardawil, porte encore le nom de Baudouin Ier, mort non loin en 1118. Raymond de Saint-Gilles est Ibn Sanjil, « le fils de Saint-Gilles », et ses descendants de Tripoli gardent ce nom. Richard Cœur de Lion, pour le biographe de Saladin Baha ad-Din Ibn Chaddad, est malik al-Inkitar, « le roi d’Angleterre » (la troisième croisade est pleine de leurs échanges). Saint Louis est Raydafrans : Ibn Wasil explique que rayd veut dire « roi » dans la langue des Francs, et Raydafrans « le roi de France ». Les ordres ont leur nom : al-Dawiyya pour les Templiers, al-Isbitariyya pour les Hospitaliers.
Le regard d’Oussama Ibn Munqidh#
Le témoin le plus vivant est l’émir Oussama Ibn Munqidh (1095-1188), guerrier, diplomate et poète de Chayzar, qui a fréquenté les Francs toute sa vie. Dans ses mémoires, il les juge, en substance, comme des hommes qui n’ont que la vertu du courage et de l’ardeur au combat ; il se moque de leur médecine et de leurs ordalies. Mais il distingue les nouveaux venus, rudes et soupçonneux, des Francs acclimatés qui « fréquentent les musulmans », bien meilleurs à ses yeux. Il appelle les Templiers de Jérusalem « mes amis » : ce sont eux qui, à la mosquée al-Aqsa, chassent un Franc fraîchement débarqué qui voulait l’empêcher de prier tourné vers La Mecque.
Nuances#
Ces noms ne disent pas un mépris uniforme. La malédiction rituelle côtoie l’estime : Ibn Chaddad admire le courage de Richard, Ibn Wasil rapporte avec respect la constance de Saint Louis captif. Et les sources ne sont pas toutes du même ton : Ibn al-Qalanisi écrit en voisin, Imad ad-Din en propagandiste de la guerre sainte, Ibn al-Athir en historien d’une dynastie rivale de Saladin. Enfin, nos traductions françaises lissent souvent les formules : lire ces textes, c’est lire des hommes de guerre qui savaient reconnaître la valeur d’un ennemi.
Ce qui demeure#
Dans le nom que l’Orient leur a donné, les croisés se sont reconnus : « Francs » est devenu leur nom à eux, jusque dans leurs propres chroniques, et il a survécu aux royaumes. Et dans les pages d’Oussama, au milieu des moqueries, reste ce mot d’un émir pour des moines-soldats : « mes amis ». Deux siècles de guerre n’ont pas empêché que des hommes de foi opposée se respectent — c’est aussi l’honneur des croisés que d’avoir eu de tels adversaires.
Pour approfondir#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les deux siècles entiers.
- Croisés, Francs, Sarrasins : d’où viennent ces mots ? — l’histoire des mots, vue d’Occident.
- Saladin — le sultan que ses biographes ont fait connaître aux Francs.
- Quelle croisade a réussi ? — le bilan des expéditions que l’Orient n’a jamais numérotées.
- Saint Louis et la septième croisade — le « Raydafrans » des chroniqueurs égyptiens.
- Que mangeaient les croisés ? — les Francs à table, de la faim d'Antioche aux usages d'Orient qu'Oussama leur voyait adopter.
Sources
Sources anciennes. Ibn al-Qalanisi, Dhayl tarikh Dimashq (continuation de l’histoire de Damas) · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi l-tarikh, années 491-589 H. · Oussama Ibn Munqidh, Kitab al-I’tibar, trad. A. Miquel, Des enseignements de la vie (Imprimerie nationale, 1983) · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Al-Nawadir al-sultaniyya (vie de Saladin) · Imad ad-Din al-Isfahani, Al-Fath al-qussi · Ibn Wasil, Mufarrij al-kurub (sur Louis IX). Ouvrages et références. Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades (Sindbad, 1977) ; Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives (Edinburgh University Press, 1999) ; Paul M. Cobb, The Race for Paradise: An Islamic History of the Crusades (Oxford University Press, 2014) ; Dartmouth, Sources for Crusade History : sources arabes en traduction.
Questions fréquentes#
Quel nom les Arabes donnaient-ils aux croisés ?
Al-Ifranj ou al-Firanj, « les Francs ». C’est le nom de tous les chrétiens d’Occident, quelle que soit leur origine : Normands, Provençaux, Lorrains ou Italiens.
Les musulmans parlaient-ils de « croisades » au Moyen Âge ?
Non. Les chroniqueurs parlent de l’arrivée ou de l’invasion des Francs. L’expression al-hurub al-salibiyya, « les guerres de la croix », n’apparaît qu’au XIXe siècle, par traduction d’historiens européens.
Comment les chroniqueurs arabes nommaient-ils les rois croisés ?
Par des transcriptions de leurs noms ou de leurs titres : Bardawil pour Baudouin, Ibn Sanjil pour Raymond de Saint-Gilles, malik al-Inkitar (le roi d’Angleterre) pour Richard Cœur de Lion, Raydafrans (le roi de France) pour Saint Louis.