La carte des croisades : itinéraires et États latins
Trois routes vers l'Orient (Danube, Italie, mer) et quatre États latins, d'Édesse au golfe d'Aqaba (1098-1291) : la géographie des croisades en un coup d'œil.
Mis à jour le 7 octobre 2026

En bref
Les routes : par terre, Danube → Belgrade → Constantinople ; par l'Italie, Bari ou Brindisi → Durazzo → via Egnatia → Constantinople ; puis l'Anatolie, de Nicée à Antioche. Par mer, à partir du XIIe siècle : Venise, Gênes, Pise, Marseille, Messine, Aigues-Mortes → Acre, Chypre, Damiette ou Tunis. Les États latins (du nord au sud) : comté d'Édesse (1098-1144/1150), principauté d'Antioche (1098-1268), comté de Tripoli (1109-1289), royaume de Jérusalem (1099-1291). La forme : un long ruban côtier d'environ 750 km, large de 50 à 100 km, adossé au Liban et au Jourdain. La limite : jamais Alep ni Damas. Plus tard : royaume de Chypre (1192-1489), Empire latin de Constantinople (1204-1261).
La carte des croisades tient en deux images : des routes qui convergent toutes vers Constantinople puis la Syrie, par le Danube, par l'Italie ou par la mer ; et, au bout, quatre États latins alignés sur la côte, du comté d'Édesse au nord jusqu'au royaume de Jérusalem au sud, entre 1098 et 1291. Pour l'histoire de chacune des expéditions qui ont tracé ces routes, voir notre guide complet des croisades.
Ce qu'il faut retenir#
Trois routes, un carrefour : Constantinople. En 1096, il n'y a qu'une manière d'aller en Terre sainte avec une armée : à pied, par l'empire byzantin. Godefroy de Bouillon et les Lotharingiens descendent le Danube par la Hongrie et Belgrade, puis la grande route de Sofia et d'Andrinople. Raymond de Saint-Gilles et les Provençaux passent par l'Italie du Nord et longent la côte dalmate, par des montagnes sans routes, en plein hiver. Bohémond de Tarente, Hugues de Vermandois, les deux Robert (de Normandie et de Flandre) et Étienne de Blois traversent l'Adriatique depuis Bari ou Brindisi, débarquent vers Durazzo et suivent la via Egnatia, la vieille voie romaine qui mène droit à Constantinople. Toutes ces colonnes s'y retrouvent entre décembre 1096 et mai 1097. Le récit de cette marche est celui de la première croisade, et sa durée — près de trois ans jusqu'à Jérusalem — est détaillée dans combien de temps durait le voyage vers Jérusalem ?.
L'Anatolie, le passage obligé et redouté. De Constantinople, la route terrestre traverse le Bosphore, assiège Nicée (prise le 19 juin 1097), bat les Seldjoukides à Dorylée le 1er juillet, puis s'engage dans la Traversée de l'Anatolie : plateau brûlé, puits comblés, chevaux morts de soif, par Iconium, Héraclée, la Cappadoce et Marash, jusqu'à Antioche, atteinte le 21 octobre 1097. Cette même route sera fatale aux suivants. En 1147, Conrad III est défait près de Dorylée et Louis VII, qui longe la côte, est écrasé au mont Cadmos ; il finit par s'embarquer à Attalia pour Antioche (la deuxième croisade). En 1190, Frédéric Barberousse la force, prend Konya, et se noie dans le Saleph aux portes de la Cilicie. Après lui, plus aucune grande armée ne passera par l'Anatolie.
La mer, la route du XIIe et du XIIIe siècle. Dès que les Francs tiennent la côte de Syrie, les Ports d'embarquement deviennent les vraies portes de la croisade : Venise, Gênes, Pise, Marseille, Messine pour qui descend l'Italie, puis Aigues-Mortes, fondée par Saint Louis. Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste passent l'hiver 1190-1191 à Messine ; Richard conquiert Chypre en route et débarque à Acre en juin 1191 (la troisième croisade). La carte se déplace alors : la quatrième croisade part de Venise, fait escale à Zara (1202) et s'arrête à Constantinople (1204) ; la cinquième croisade vise Damiette (1218-1221), la septième Damiette encore et Mansourah (1249-1250), la huitième Tunis (1270). L'idée est la même chaque fois : frapper l'Égypte, qui tient Jérusalem, plutôt que la Judée elle-même. Le tableau de toutes ces expéditions, date par date, est dans la chronologie complète des croisades.
Quatre États latins, du nord au sud. Au bout des routes, l'Outremer franc. Le plus septentrional et le seul vraiment continental est le Comté d'Édesse, fondé par Baudouin de Boulogne en mars 1098, de part et d'autre de l'Euphrate, entre Arméniens et Turcs ; il tombe le premier, avec la prise d'Édesse par Zengi le 24 décembre 1144, et ses derniers châteaux sont cédés en 1150. Vient ensuite la Principauté d'Antioche, née de la prise de la ville par Bohémond le 3 juin 1098, sur l'Oronte et la côte jusqu'à Lattaquié : elle durera jusqu'à Baybars, en 1268. Le Comté de Tripoli, le plus petit, coincé entre la mer et la montagne du Liban, naît de la prise de Tripoli le 12 juillet 1109 et tombe devant Qalawun en 1289. Au sud, le Royaume de Jérusalem, de Beyrouth à Gaza puis jusqu'au golfe d'Aqaba (Aila, prise en 1116), avec, au-delà du Jourdain, la seigneurie d'Oultrejourdain et ses forteresses de Montréal et de Kérak. Le roi de Jérusalem exerçait sur les trois autres une prééminence de fait, sans en être le suzerain en droit. Leur fin commune est racontée dans la fin des États latins, et celle de la dernière ville franque dans la chute d'Acre en 1291.
Les nuances#
Une carte des États latins n'est vraie qu'à une date. En 1130, l'Outremer s'étend de l'Euphrate à la mer Rouge ; en 1188, après Hattin, il ne reste aux Francs que Tyr, Tripoli, Antioche et quelques forteresses ; la troisième croisade rend la côte d'Acre à Jaffa, et Jérusalem même n'est rendue que par traité, de 1229 à 1244. Les frontières médiévales ne sont pas des lignes, mais des châteaux, des villes et des terres qui paient tribut à l'un ou à l'autre. Surtout, la carte révèle une faiblesse que les contemporains voyaient bien : les Francs tiennent les ports, mais jamais les grandes villes de l'intérieur — Alep, Hama, Homs, Damas — d'où partent toutes les reconquêtes, de Zengi à Saladin et à Baybars. L'échec devant Damas en 1148 en est le tournant. Il faut enfin ajouter à la carte les États nés des croisades hors de Syrie : le royaume de Chypre des Lusignan (1192), l'Empire latin de Constantinople (1204-1261), la principauté de Morée en Grèce, et l'allié arménien de Cilicie.
Ce qui demeure#
Sur la carte d'aujourd'hui, le ruban de l'Outremer se lit encore à ses pierres : le Krak des Chevaliers au-dessus de la trouée de Homs, les murailles d'Acre et de Byblos, le château Saint-Gilles qui domine toujours Tripoli, la citadelle de Kérak sur la route des Rois. Et toutes ces routes, de la via Egnatia aux quais d'Aigues-Mortes, mènent au même point, que la carte place au centre sans le dire : le tombeau du Christ, pour lequel des hommes ont traversé la moitié du monde connu. C'est lui qui donne son sens à ce tracé ; tant qu'on le visite, la carte des croisades reste une carte de pèlerinage.
Pour approfondir#
- Les croisades (1095-1291) : le guide complet — les huit croisades et les quatre États latins.
- Le royaume de Jérusalem — le plus grand des États latins, de 1099 à 1291.
- Le royaume de Jérusalem (1099-1291) : le guide complet — ses frontières, ses seigneuries et sa capitale, de Jérusalem à Acre.
- La première croisade — la route de 1096-1099, de Clermont à Jérusalem.
- Quelle croisade a réussi ? — le bilan expédition par expédition, et ce qu'elles ont gagné sur la carte.
- Combien de temps durait le voyage vers Jérusalem ? — semaines par mer, années par terre.
- La fin des États latins — comment la carte s'est refermée, de 1268 à 1291.
- Les croisades et les Juifs : ce qui s'est passé — les communautés juives de Tyr, d'Acre et de Jérusalem sous les Francs.
Sources
Textes. Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I (l'itinéraire de 1096-1099 et la fondation d'Édesse) · Raymond d'Aguilers, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalem (la route provençale par la Dalmatie) · Guillaume de Tyr, Chronique, XI-XIV (les frontières du royaume et la prise de Tyr) · Eudes de Deuil, De profectione Ludovici VII in Orientem (la traversée de l'Anatolie en 1147-1148). Ouvrages de référence. Jonathan Riley-Smith (dir.), Atlas des croisades (Autrement, 1996) ; Jean Richard, Histoire des croisades (Fayard, 1996) ; Joshua Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem (CNRS, 1969-1970) ; John France, Victory in the East (Cambridge, 1994).
Questions fréquentes#
Quels étaient les itinéraires des croisades ?
Trois grandes routes : par terre le long du Danube et à travers les Balkans jusqu'à Constantinople ; par l'Italie du Sud, la traversée de l'Adriatique et la via Egnatia ; par mer depuis Venise, Gênes, Marseille ou Aigues-Mortes jusqu'à Acre, Chypre ou l'Égypte. Toutes les routes de terre passaient par Constantinople et l'Anatolie.
Où se trouvaient les États latins d'Orient ?
Sur une bande côtière d'environ 750 km entre le golfe d'Alexandrette et le golfe d'Aqaba : du nord au sud, le comté d'Édesse (dans l'intérieur, sur l'Euphrate), la principauté d'Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem, qui débordait au-delà du Jourdain.
Les croisés ont-ils pris Damas ou Alep ?
Non. Les Francs ont tenu la côte et ses ports, mais jamais les grandes villes de l'intérieur — Alep, Hama, Homs, Damas — d'où sont parties toutes les reconquêtes musulmanes, de Zengi à Baybars. La deuxième croisade a échoué devant Damas en 1148.