La charge de la cavalerie franque : lance couchée
La charge des chevaliers lance couchée, arme maîtresse des Francs : comment elle fonctionnait, ses victoires (Montgisard, Arsouf) et ses échecs (Mansourah).

En bref
Quoi : l'attaque de chevaliers lourds au galop, lance couchée, en rangs serrés. Où et quand : de Dorylée (1097) à Mansourah (1250). Force : un choc quasi irrésistible sur le premier contact. Faiblesse : elle ne frappe qu'une fois et dépend du moment, du terrain et de la discipline. Condition de la victoire : une infanterie qui protège les chevaux jusqu'à l'heure de charger.
La charge de la cavalerie franque est l'attaque de chevaliers cuirassés, lancés au galop, la lance couchée sous le bras, botte à botte. C'était l'arme maîtresse des Francs en Orient, et le point de départ de l'art de la guerre au temps des croisades : une force immense, à condition de la lancer au bon moment.
Qu'est-ce que la charge ?#
Le chevalier, protégé par un haubert de mailles, un heaume et un grand écu, cale sa lance sous l'aisselle. Il ne la manie plus à bout de bras : c'est le poids de l'homme, de l'armure et du cheval lancé qui frappe par la pointe. Plusieurs centaines de cavaliers, serrés en une ou plusieurs lignes, forment alors un bélier. Le but n'est pas de tuer chacun l'un après l'autre, mais de rompre la ligne adverse, de la disperser, puis de l'exploiter.
D'où vient cette tactique ?#
La lance couchée apparaît en Occident à la fin du XIe siècle : la tapisserie de Bayeux montre encore les deux manières de tenir la lance. Elle s'accompagne de la selle à haut troussequin et des étriers, qui calent le cavalier. La charge est aussi un savoir-faire social : on s'y entraîne dès l'adolescence, au tournoi et à la chasse, et elle fait la valeur du chevalier, de son équipement à sa formation.
Les Byzantins, déjà, s'étaient frottés à ces cavaliers. La princesse Anne Comnène note dans l'Alexiade qu'un chevalier « celte » à cheval pourrait, disait-on, percer les murs de Babylone : l'admiration d'un témoin qui n'est pas du même camp.
Comment se déroulait-elle ?#
- La marche d'approche : l'armée avance en bon ordre, les fantassins (arbalétriers, piquiers) formant écran autour des cavaliers pour les protéger des flèches, car un cheval blessé est une charge perdue.
- Le moment : le chef attend que l'ennemi se découvre, se fatigue, ou s'approche trop près. Les archers montés turcs, eux, tirent de loin et se dérobent.
- Le choc : lignes serrées, trot puis galop sur les dernières dizaines de mètres, pour garder la cohésion. Une charge trop lointaine disloque les rangs et épuise les chevaux.
- Le ralliement : après le choc, il faut se reformer, sans se disperser à poursuivre. C'est la partie la plus difficile, et celle que les ordres militaires, habitués à la discipline, maîtrisaient le mieux.
Quels exemples en garder ?#
Dorylée, 1er juillet 1097. Surpris par les Turcs de Kilij Arslan, Bohémond et l'avant-garde tiennent d'abord en camp serré, sous les flèches, pendant que les chevaliers du gros de l'armée arrivent. Le renfort, mené notamment par Adhémar de Monteil, charge de flanc et brise l'armée turque. La charge sauve la première croisade à ses débuts.
Montgisard, 25 novembre 1177. Le jeune roi Baudouin IV, lépreux, sort avec quelques centaines de chevaliers pour surprendre l'armée de Saladin en marche, désorganisée. Le choc est si violent que l'armée ayyoubide se disperse. Lire Montgisard et le roi lépreux.
Arsouf, 7 septembre 1191. Pendant des heures, l'armée de Richard Cœur de Lion avance sous les flèches sans rompre. Quand les Hospitaliers de l'arrière-garde, à bout de patience, chargent un peu trop tôt, Richard décide de ne pas les laisser seuls : il lance toute la cavalerie. L'aile de Saladin est battue. Voir Arsouf.
Mansourah, 8 février 1250. L'envers. Robert d'Artois, malgré les avis des Templiers, charge dans la ville au lieu d'attendre le roi. Dans les ruelles, la charge perd son élan ; Robert et la plupart des Templiers y périssent. Lire Mansourah et la charge fatale de Robert d'Artois.
Pourquoi échouait-elle parfois ?#
Trois causes reviennent. Le terrain : en ville, en marais ou en montagne, la charge n'a pas d'espace. Le moment : trop tôt, elle n'atteint personne ; trop tard, l'ennemi encercle. L'indiscipline : l'ardeur individuelle, qui fait la gloire du chevalier, est aussi le péril de l'armée. Les Francs l'ont appris à leurs dépens, du Cresson (1187) à Mansourah, et c'est ce qui explique l'importance accordée aux ordres militaires et à la marche en formation.
Qu'en disent les historiens ?#
Les historiens militaires, comme John France (Victory in the East, 1994), montrent que la charge n'est jamais seule : elle ne donne la victoire que combinée avec l'infanterie, qui l'abrite et la prépare. Ils soulignent aussi que les adversaires n'étaient pas dépassés : Saladin et les Mamelouks ont mis au point des réponses (se dérober, épuiser, frapper les flancs), et la bravoure des Francs a été reconnue par leurs ennemis mêmes, tel Oussama Ibn Munqidh, qui leur accordait le courage tout en les jugeant mal instruits des autres arts.
Ce qui demeure#
Le chevalier qui charge ne fait pas qu'une manœuvre : il engage sa vie à l'instant où il baisse la lance. Cette part de don de soi est ce que les chroniqueurs ont retenu, de Baudouin IV priant avant le combat aux Templiers qui ont suivi Robert d'Artois par fidélité plutôt que de le laisser mourir seul. La charge est passée, mais le courage tenu en bride par la discipline reste une leçon de toute chevalerie.
Sources
Anne Comnène, Alexiade, XIII, 8 · Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana (Dorylée) · Guillaume de Tyr, Chronicon, XXI (Montgisard) · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin (Arsouf) · Jean de Joinville, Vie de saint Louis (Mansourah) · Oussama Ibn Munqidh, Livre de l'instruction par l'exemple. — John France, Victory in the East (Cambridge, 1994) ; Jean Flori, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge (Hachette, 1998) ; Alain Demurger, Les Templiers (Seuil, 2005).
Questions fréquentes#
Qu'est-ce que la charge lance couchée ?
C'est la technique où le chevalier cale sa lance sous l'aisselle et frappe de tout le poids de son cheval lancé au galop, botte à botte avec ses voisins. Elle donne un choc que peu d'infanteries ou de cavaleries légères pouvaient encaisser.
Pourquoi la charge franque ne gagnait-elle pas toutes les batailles ?
Parce qu'elle ne frappe qu'une fois et exige un bon moment : trop tôt, elle s'épuise dans le vide ; trop loin, elle se fait envelopper. Les archers montés turcs savaient se dérober, d'où l'importance de l'infanterie et de la discipline.
Quelles sont les grandes charges des croisades ?
Dorylée (1097) où elle sauve l'armée, Montgisard (1177) où quelques centaines de chevaliers battent Saladin, Arsouf (1191) où elle est lancée au bon moment par Richard, et Mansourah (1250) où une charge indisciplinée tourne au désastre.